dimanche 17 juin 2012

Voir l’invisible




Hébreux 11, 1 & 12, 1-2
11, 1 La foi est une ferme assurance des choses qu’on espère, une démonstration de celles qu’on ne voit pas.

12, 1 Nous donc aussi, puisque nous sommes environnés d’une si grande nuée de témoins, rejetons tout fardeau et le péché qui nous enveloppe si facilement, et courons avec persévérance l’épreuve qui nous est proposée,
2 les yeux fixés sur Jésus, qui est l’auteur de la foi et qui la mène à la perfection. Au lieu de la joie qui lui était proposée, il a supporté la croix, méprisé la honte, et s’est assis à la droite du trône de Dieu.

Luc 9, 28-36
28 Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques et monta sur la montagne pour prier.
29 Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage changea et son vêtement devint d’une blancheur éclatante.
30 Et voici que deux hommes s’entretenaient avec lui ; c’étaient Moïse et Élie ;
31 apparus en gloire, ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem.
32 Pierre et ses compagnons étaient écrasés de sommeil ; mais, s’étant réveillés, ils virent la gloire de Jésus et les deux hommes qui se tenaient avec lui.
33 Or, comme ceux-ci se séparaient de Jésus, Pierre lui dit : “Maître, il est bon que nous soyons ici; dressons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, une pour Élie.” Il ne savait pas ce qu’il disait.
34 Comme il parlait ainsi, survint une nuée qui les recouvrait. La crainte les saisit au moment où ils y pénétraient.
35 Et il y eut une voix venant de la nuée; elle disait : “Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le !”
36 Au moment où la voix retentit, il n’y eut plus que Jésus seul. Les disciples gardèrent le silence et ils ne racontèrent à personne, en ce temps-là, rien de ce qu’ils avaient vu.

*

« Les yeux fixés sur Jésus ». Qu’est-ce à dire, sachant que « la foi est une ferme assurance des choses qu’on espère, une démonstration de celles qu’on ne voit pas » ?

Cela nous enseigne beaucoup sur ce sens qu’est la vue, et qui renvoie au-delà de lui-même, au-delà de ce qu’on voit. C’est aussi ce que les arts de la vue répercutent pour nous. Car ce qu’il s’agit de voir, dans un tableau par exemple, mais ça vaut aussi pour la photo ou l’aspect visuel du cinéma, ce n’est pas ce qu’on voit, mais ce dont la vue nous donne le signe, et qui est au-delà de ce que l’on voit. Cela nous apprend à lire un portrait, qui dit un caractère, ou un paysage, qui dit, au-delà du tragique de la nature qui le fait advenir, la source de beauté qui le déborde infiniment — ce qu’essaie de dire l’abstraction —, comme elle déborde infiniment la couleur qui est donnée à nos yeux, à nos sens, à notre chair, qui devient l’interprète d’une lumière originelle qui précède toute couleur. Un signe alors que la couleur, signe — comme sacrement, « forme visible d’une réalité invisible » selon Augustin. Une parole donnée à nos yeux, à nos sens.

Les yeux fixés sur celui qu’on ne voit pas, voilà le résumé de la traversée du ch. 11 de l’Épître aux Hébreux… Celui qu’on ne voit pas, le Ressuscité et son Royaume ; qu’on ne voit pas, au moins depuis l’Ascension et la fin de ses apparitions. Pour ceux qui ont vu Jésus de sa naissance à sa mort, comme Siméon (Luc 2) dont les yeux ont vu en Jésus enfant le salut attendu, soit ! Encore qu’il fallait bien la lumière de l’Esprit saint pour reconnaître le Fils éternel de Dieu en un enfant semblable aux autres, puis en un homme semblable aux autres. Mais que dire nous concernant, nous qui n’avons pas frayé avec Jésus sur les routes de Galilée ou de Judée ?…

Et même pour ceux qui ont eu ce privilège, se pose la question de la foi, de cette œuvre de l’Esprit saint qui leur fait percevoir la présence de Dieu en cet homme. « Nul n’a jamais vu Dieu », souligne l’Évangile de Jean, qui précise : « Dieu Fils unique seul l’a fait connaître. » Alors, « les yeux fixés sur Jésus », qu’on ne voit pas, qu’est-ce à dire ?

Ou alors, serait-ce que contrairement à l’époque du Décalogue, on verrait désormais ? Avoir « fait connaître Dieu » l’aurait-il rendu visible ? Dieu dévoilé dans sa Gloire : est-ce ce que signifie la rencontre de Jésus ressuscité au dimanche de Pâques, ou au jour de la Transfiguration ?

Dieu serait-il devenu donc devenu comme visible, ou imaginable ? Pour que l’on ait, de la sorte, « les yeux fixés sur Jésus ». En effet, puisque, comme chrétiens, nous confessons avoir connu Dieu dans l’humanité du Christ, la gloire céleste du Fils de Dieu serait-elle donc devenue visible dans l’humanité visible du Christ ?

Ne serait-ce alors pas là la satisfaction notre tentation ? Voir Dieu. Déjà dans l’Exode, à Moïse : « fais-nous des dieux qui marchent devant nous » ! Cela ne correspond-il pas d’ailleurs à la tentation de Jésus lui-même : rendre Dieu visible en levant le voile de son humanité et en se montrant dans sa seule gloire céleste ? C’est bien le cœur de sa tentation au désert ! « Montre-toi comme tu es, Fils éternel de Dieu ! » Or, Jésus a résisté : quant à sa gloire, son ministère se déroulera dans le secret, dans l’anonymat.

La Transfiguration, comme un premier dimanche de Pâques est alors le moment où trois disciples reçoivent le privilège de voir lever un instant — pour leurs yeux ! — ce secret de la gloire cachée de celui qui demeure dans l’éternité auprès du Père. Secret qui ne sera pleinement levé pour la foi des croyants qu’au dimanche de Pâques, et universellement lors de la Parousie.

Mais que nous dit ce dévoilement d’un instant ? Il nous dit dès lors rien d’autre que cela : l’humanité, à laquelle Jésus n’a pas voulu renoncer, est au-delà de nos capacités de compréhension et a fortiori de vision. Et il serait mal venu, sous prétexte que Jésus a assumé une réelle humanité, et qu’il a refusé d’y renoncer, ou d’en lever pleinement le voile — de penser que du coup nous aurions prise sur lui ; que son humanité, en un mot, serait à la mesure de nos conceptions et de nos visions.

Au contraire, l’humanité de Jésus est l’humanité du Fils de Dieu, l’humanité en laquelle Dieu nous rencontre, l’humanité même de Dieu ! Sacrement qui fonde les autres, baptême et Cène, comme paroles visibles.

Une vision d’un instant, une parole visible d’un instant qui bouleverse notre humanité propre. « L’effroi avait saisi les disciples » dit le texte. Notre humanité propre, et celle de nos prochains, est comme cachée, au-delà de que nous en savons ou croyons en voir ou en savoir. « Votre vie est cachée avec le Christ en Dieu » (Col 3, 3).

*

« Nous ne connaissons plus selon la chair », écrit Paul — à savoir : depuis la Résurrection, et a fortiori depuis la cessation des apparitions, des possibilités de vision du Ressuscité, cessation qui en soi est un enseignement.

La vérité du Christ, homme semblable à tous les êtres humains, est au-delà de ce que l’on peut en voir, de ce que ses disciples ont pu en voir. Semblable en son humanité à tous les êtres humains : du coup cela concerne chacun de nous et de nos prochains.

C’est aussi ce que nous disent les arts visuels : non pas imitation de la nature, reproduction de ce qui n’est pas reproductible, mais invitation à aller au-delà de ce que l’on y voit.

… Comme en écho de que nous disent les récits de la Transfiguration, lorsqu’ils nous dévoilent que ce Jésus que les disciples ont côtoyé n’est autre que le Fils éternel de Dieu fait homme. Au-delà de ce qu’ils ont vu ! Quant à lui, « écoutez-le », dit le texte. Écoutez-le aujourd’hui, précisera l’Épître de Pierre dans son récit de la transfiguration : aujourd’hui « nous avons la parole des prophètes qui est la solidité même » (2 P 1, 19). La Loi et les Prophètes.

*

Revenons donc à la Loi et aux Prophètes. Voilà ce dont se souviennent Pierre et les Évangiles. La Loi et les Prophètes, à savoir Moïse et Élie dans le récit de la Transfiguration selon les Évangiles.

Le récit de la Transfiguration est enraciné dans la mémoire du Sinaï (cf. Exode 24) : la montagne (Ex 24, 1 & 12-13), les six jours (Ex 24, 16), les trois personnes : Aaron, Nadav et Avihou (Ex 24, 1 & 9), la nuée et la voix (Ex 24, 15-17)… Derrière cette histoire, il y a le rappel du Sinaï où Moïse est médiateur de la Loi, la Torah. Et comme pour la Torah, ce qui est en bas renvoie à ce qui est en haut. Un tabernacle terrestre, ainsi le rappelle l’Épître aux Hébreux, signe d’un Tabernacle céleste contemplé par Moïse.

En bas : trois disciples. En haut, trois figures célestes : Jésus, Moïse et Élie. Moïse et Élie, « la Loi et les Prophètes ». Et entre les deux, le Fils de l’Homme qui est dans les cieux, en haut ; — et en bas, un projet de tabernacles, de tentes (selon que, Jn 1, 14, « il a “tabernaclé” parmi nous »).

Et au Sinaï qu’en est-il de ce qu’on voit ? — : une voix, une voix que le peuple voit : « vous avez vu la voix — les voix — de Dieu », est-il dit au peuple au Sinaï.

Et aussi, on peut le remarquer, la voix et la présence d’Élie orientent aussi vers l’attente du Messie à la fin des temps, selon le livre du Prophète Malachie. Les visions du Prophète Daniel sur la venue du Royaume. Plusieurs d’entre vous ne mourront pas avant d’avoir vu le Royaume disait Jésus juste avant la Transfiguration.

Alors, qu’ont-t-il retenu finalement, les trois disciples ? Pas grand chose de visualisable. Une Parole : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le ! »… « Écoutez-le » : voilà ce qu’est « avoir les yeux fixés sur Jésus » — le voir !

Et quant à la vision proprement dite, le récit de l’épisode marque rien moins qu’un embarras : pour parler de la blancheur éclatante de la lumière, si le mot correspond, semble dire le texte, on n’a de comparaison que celle du teinturier. Ce jour-là c’était plus blanc encore, dit l’Évangile ! Que fait d’autre un peintre voulant rendre la clarté ? Ce qui ne renseigne pas beaucoup, sauf à comprendre qu’ici aussi, il s’agit d’aller au-delà de ce qui est accessible à nos sens, à notre vue…

Blancheur éclatante, lumière. Et voilà que pour fixer la lumière, comme si c’était possible, comme pour une impression photographique !, les disciples n’ont d’autre idée que de dresser des tentes — comme une chambre noire pour développement de l’impression ?! Mais après tout, pourquoi pas des tentes ? On peut imaginer qu’ils pensent aux tabernacles (même mot que tente) — tabernacles de la fête du même nom — référence à l’Exode (cf. aussi Jean 1, 14 cit. supra : « il a “tabernaclé” parmi nous »).

Mais la présence de Dieu ne se fixe pas. Il faudra redescendre de la Montagne. Où le texte fait apparaître que les disciples sont tout de même à côté de la plaque… photographique !

Et pour cause : ils sont de la terre. Ils se trouvent en présence de celui qui manifestement vient du ciel, qui provient de l’au-delà de toute lumière. Celui qui est au-delà des choses visibles du commencement jusqu’à la fin, et qui en ces jours est dévoilé en Jésus comme à leurs yeux.

*

Ce Jésus-là n’est autre que le Ressuscité. C’est ce qu’ont compris les disciples, plus tard. C’est bien le Ressuscité qui leur est apparu ce jour-là, avant même la crucifixion, celui qui demeure dans le sein du Père dans toute l’Éternité, celui en qui vient le Royaume ; qu’ils ont donc contemplé dans la Gloire avant même leur mort.

Et on a retenu la voix qui a retenti : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le ! ». Écoutez ce que Dieu vous dit par lui. Déjà le Royaume est à l’intérieur de vous… Ne restez pas sur Mont de la Transfiguration. Allez suivre le Ressuscité là où il vous précède : « Écoutez bien ce que je vais vous dire : le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes. » — « Mais, poursuit le texte, ils ne comprenaient pas cette parole ; elle leur restait voilée ». Car il s’agit à présent, la vision ayant cessé, de vivre comme « comme voyant celui qui est invisible » (Hébreux 11:27)… « les yeux fixés sur Jésus », selon ce que l’on a entendu comme de nos yeux lors de la vision de la transfiguration : « écoutez-le », écoutez ce qu'il dit dans le témoignage des Apôtres transmis jusqu'à nous, attesté à nos sens, à notre vue, comme parole visible, don pour nous de la lumière invisible qui précède la lumière et ses signes, « forme visible de la grâce invisible », sacrements.

Alors nous sommes l’objet même de la prière de Jésus lui-même. Jean 17 : c’est pour eux que je prie — les Apôtres. Et aussi pour ceux qui, « sans avoir vu », auront cru par leur parole.

dimanche 10 juin 2012

"Serait-ce moi ?"




Exode 24, 3-8 ; Psaume 92 ; Hébreux 9, 11-15 ; Marc 14, 12-26

Marc 14, 12-26
12 Le premier jour des pains sans levain, où l'on immolait la Pâque, ses disciples lui disent : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? »
13 Et il envoie deux de ses disciples et leur dit : « Allez à la ville ; un homme viendra à votre rencontre, portant une cruche d'eau. Suivez-le
14 et, là où il entrera, dites au propriétaire : “Le Maître dit : Où est ma salle, où je vais manger la Pâque avec mes disciples ? ”
15 Et lui vous montrera la pièce du haut, vaste, garnie, toute prête ; c'est là que vous ferez les préparatifs pour nous. »
16 Les disciples partirent et allèrent à la ville. Ils trouvèrent tout comme il leur avait dit et ils préparèrent la Pâque.
17 Le soir venu, il arrive avec les Douze.
18 Pendant qu'ils étaient à table et mangeaient, Jésus dit : « En vérité, je vous le déclare, l'un de vous va me livrer, un qui mange avec moi. »
19 Pris de tristesse, ils se mirent à lui dire l'un après l'autre : « Serait-ce moi ? »
20 Il leur dit : « C'est l'un des Douze, qui plonge la main avec moi dans le plat.
21 Car le Fils de l'homme s'en va selon ce qui est écrit de lui, mais malheureux l'homme par qui le Fils de l'homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu'il ne soit pas né, cet homme-là ! »
22 Pendant le repas, il prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit, le leur donna et dit : « Prenez, ceci est mon corps. »
23 Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce, il la leur donna et ils en burent tous.
24 Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, versé pour la multitude.
25 En vérité, je vous le déclare, jamais plus je ne boirai du fruit de la vigne jusqu'au jour où je le boirai, nouveau, dans le Royaume de Dieu. »
26 Après avoir chanté les psaumes, ils sortirent pour aller au mont des Oliviers.

*

"L'un de vous va me livrer" (v. 18), dit Jésus au moment où il partage la cène, celle de la Pâque, avec ses disciples. Un qui met la main au plat avec moi. Tragique : Judas aussi est là, à la cène, annonçant la suite des choses : "ils sortirent pour aller au mont des Oliviers" (v. 26). L'institution de la sainte Cène au dernier repas de Jésus est rattachée à celle de la Pâque — via sa mort. Elle se placera bientôt dans un élargissement universel, concernant aussi les païens. Si Judas lui-même était là ! pourra-t-on dire... Au cœur d’une ambiance lourde, menaçante — signe : le secret du lieu, avec le signe de l’homme à la cruche qui y conduit…


Une Pâque universelle

Avant et après ce soir-là, aucune restriction à l'admission à la Cène, dans les Évangiles. L'Évangile de Jean nous montre Jésus référant clairement à son corps et à son sang, jusqu'à scandaliser les disciples, une multiplication des pains dont il fait bénéficier tous parmi la foule, sans écarter quiconque. Les disciples, eux, voudraient renvoyer la foule, tentation qui est celle de tous les égoïsmes quand le pain semble manquer, et surtout quand manque la foi que Dieu pourvoit à la générosité. Que n'entendons-nous aujourd'hui la foule demander : renvoyez ceux-ci ou ceux-là, il n'y a chez nous pas assez à manger. Donnez-leur vous-même à manger, dit Jésus à qui sait l'entendre.

Comme dans les Évangiles, aucune restriction à la sainte Cène non plus dans le livre des Actes où l'on voit les Apôtres faire nommer des diacres pour servir aux tables avec une justice égale pour les "hellénistes", c'est-à-dire les juifs grecs, et les Hébreux, juifs du pays, ainsi que pour leurs veuves respectives ; servir aux tables dont on sait qu'elles étaient le lieu de la célébration de la Cène, le pain et le vin du repas signifiant, comme au dernier repas de Jésus, son corps et son sang.

Dans ce même livre des Actes, on voit même Paul, en pleine tempête, rompre le pain dans le bateau qui menace de faire naufrage et le partager avec tous — 276 personnes en tout, dit le texte — (Actes 27:34-38), après avoir promis à tous que leur vie serait épargnée. Les termes qu'emploie Luc ici, dans les Actes — "il prit du pain, rendit grâces et le rompit" — sont les mêmes que ceux qu'il emploie pour l'institution de la sainte Cène (Luc 22:19) ou lors de l'apparition du ressuscité aux disciples d'Emmaüs (Luc 24:30).

Dans tous ces cas, l'allusion à une portée universelle, très large, de la Cène, est certaine, comme il est question dans l'institution du sang de l'Alliance répandu pour la multitude. Qu'en est-il alors de la réserve de la 1ère Epître aux Corinthiens, plus volontiers reprise que l'ouverture des autres textes — mais peut-être pas de la bonne manière ?


Un regard sur l'histoire

La réserve de Paul, grand promoteur de l'extension universelle de l’Évangile, a très vite entraîné une stricte discipline de la Cène dans l'Église. La participation au repas du Seigneur est, déjà dans l'Église ancienne, un mystère réservé aux seuls baptisés, au point qu'à une époque ancienne, les bâtiments étaient séparés en deux parties, de même que le culte, les baptisés seuls participant à la deuxième partie du culte, et se retirant des yeux de ceux qu'on appelait alors les catéchumènes, à savoir les personnes qui n'avaient pas encore reçu le baptême, qui pouvaient d'ailleurs être parfois avancées en âge.

Il est à noter que cependant, les petits enfants ayant reçu le baptême n'étaient pas exclus, et — c'est le cas jusqu'aujourd'hui dans l'Église orthodoxe —, participaient à la sainte Cène, quel que soit leur âge. Puis au Moyen Age, la confirmation, administrée auparavant aux nourrissons lors de leur baptême, avait été déplacée à un âge, l'adolescence, où les enfants devenus grands étaient à même de professer eux-mêmes leur foi, profession de foi responsable dorénavant exigée donc, pour qu'ils puissent participer à la Cène.

Autant de restrictions successives fondées au plus probable sur la réserve de Paul dans le texte de la 1ère Épître aux Corinthiens. Réserve qu'il faut donc examiner de près, d'autant plus qu'on a peut-être ajouté à la restriction de Paul.


La réserve de Paul

Lorsque Paul écrit aux Corinthiens et leur rapporte la tradition de l'institution de la sainte Cène agrémentée des fameux avertissements qu'il exprime, il s'adresse à une Église, celle de Corinthe qui, contrairement à ce qu'elle pense d'elle-même, est loin d'être exemplaire.

Un comportement erroné, dans l'Église de Corinthe est sous-jacent au passage sur la sainte Cène. Cet écart de comportement est mentionné aux v. 17 à 22. Il est lié aux fameux partis que connaît alors l'Église de Corinthe — cf. 1 Co 1 : "Moi je suis de Paul, moi d'Apollos, moi de Céphas (c'est-à-dire Pierre)." Et lors des réunions de l'Église, et notamment lors des repas, au cours desquels est célébrée la sainte Cène, les divisions en question subsistent. Notre texte laisse à penser que ces divisions se situent à plusieurs niveaux : au niveau religieux, division entre chrétiens, sans compter un niveau social — division entre les catégories sociales qui composent l'Église de Corinthe (cf. v.21 et 34). Lors du repas, les divisions et les discriminations sociales éclatent : au point que certains ont priorité sur d'autres.

Une honte que la division entre chrétiens. Une honte pire encore sans doute, que la discrimination, entre groupes sociaux, entre autochtone et étrangers, etc., face à laquelle Paul ne montre aucune tendresse. Il n'invite, dans un premier temps, qu'à plus de pudeur : "vous avez des maisons pour manger et pour boire" (v. 22). Ne venez donc pas étaler vos différences et vos attitudes discriminatoires jusque dans l'Église. Ce qui n'est sans doute pourtant pas sans conséquences à terme.

Ici, Paul ne fait que mentionner ce qui malheureusement, se passe en ville. Quant à l'Église, on y vit la communion avec le Christ. Le Christ n'est pas divisé, y compris sur le plan social : lorsque l'on mange ce pain et boit cette coupe, c'est au Christ lui-même que l'on participe. C'est donc le bafouer que de vivre cette cérémonie avec un tel comportement ; c'est carrément retarder la venue du Royaume, qui est celui de la justice pour tous quelle que soit leur provenance, où la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres, la libération aux captifs, le recouvrement de la vue aux aveugles. Dans le Royaume, il n'y a ni pauvres, ni esclaves, ni infirmes ; même la mort a disparu.

Or si les yeux de notre foi ne discernent pas le corps du Seigneur, qui se signifie, ici à la Cène, le Royaume n'advient plus au milieu de nous. Nous demeurons donc dans le monde du malheur, perpétuant la maladie, l'infirmité et la mort que le Christ a détruits et qui prendront fin à l'instauration du Royaume. Sans ce discernement du corps du Christ, notre participation à une Cène réduite à l'état de casse-croûte — pâté pour les uns, mais caviar pour les autres, est pur mensonge, jugement contre soi, marque de ce vieux monde, où agit la mort.

Que chacun donc se juge soi-même, s'examine soi-même : est-ce le pain d'un casse-croûte, est-ce le vin d'une beuverie que je déguste, ou est-ce que je crois que je reçois là le corps et le sang du Christ, réconciliant les hommes de tous les milieux, de toutes les peuples, de toutes origines et provenances. Ou en d'autres termes, Dieu a-t-il ouvert les yeux de ma foi pour que je sache recevoir ici son Fils qui me nourrit et me régénère ? Son Fils qui n'est pas divisé, non plus, au gré des confessions chrétiennes.

Point d'autre dignité que lui-même, Jésus, qui a abattu le mur de séparation entre les êtres humains : "en lui il n'y a plus ni juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme, ni femme".


Quelle dignité ?

Si je fonde ma dignité sur quoi que ce soit d'autre que Jésus, à commencer par ma dignité sociale, nationale, pseudo-raciale (puisqu'on sait qu'il n'y a qu'une race humaine), confessionnelle, voire plus subtilement ma vertu morale, ou celle que je m'attribue, alors me voilà participant indignement, faisant obstacle à la présence du Royaume au milieu de nous.

Le risque est grand en effet de déplacer au plan de la dignité morale la restriction de Paul, et de lui donner ainsi un sens qui n'est pas le sien. Pour Paul il n'est de dignité que celle de la foi, qui consiste simplement à savoir discerner que nous participons collectivement, par l'Esprit que nous invoquons, au corps et au sang du Christ, à savoir que ce pain et ce vin sont la communion au corps et au sang du Christ. Point question de dignité sociale, nationale, pseudo-raciale, confessionnelle ou morale des uns par laquelle ils s'arrogeraient le droit de juger les autres, voire les cœurs des autres, et de les excommunier, puisque c'est ce que signifie privation de la Cène.

C'est au strict plan de la discipline personnelle ("que chacun s'examine soi-même"), avec pour seul remède le foi, que Paul insiste ici sur la question morale impliquée dans les discriminations. "Suis-je Judas" ? Si je le pense, alors le Christ seul est mon recours et mon salut.

On a par la suite sans doute abusé de ce moyen, la Cène et l'exclusion de sa participation, que l'Église n'a utilisée dans un premier temps, bien qu'il soit difficile d'en trouver trace dans la Bible, que pour faire obstacle aux scandales évidents. Cet usage a sans doute contribué à développer la confusion entre dignité morale et dignité de foi — celle du Christ seul. Mais les critères extérieurs sont si pratiques pour en venir à juger ce que Dieu seul connaît... Il n'y a pourtant à l'origine que discipline en vue d'éviter les scandales évidents, et en premier lieu, pour Paul, le scandale des écarts sociaux, des discriminations, de la fracture sociale, éclatant jusque dans l'Église, ou même s'y renouvelant sous forme de divisions confessionnelles : "moi je suis de Paul, moi de Céphas, moi de Luther, moi du pape, moi de Calvin...".

La dignité dont il est question ici se résume au fond à se savoir indigne, point de départ vers la cessation dans l'Église du scandale des divisions de toute sorte, sociales, morales, religieuses. Et, sachant cela, à chacun de lutter pour la manifestation du Royaume par l'Église, dans ce signe qu'est le partage, le travail pour l'abolition de ce scandale qu'est l'abîme des différences sociales, ou confessionnelles, au sein du corps du Christ.

*

Suis-je Judas qui trahit le Christ qui affirme que là où est l'exclu, l'étranger, le malade, c'est lui-même qui est présent ? Alors que je m'examine moi-même, pour recevoir cette seule dignité qui reste, celle de la foi. À chacun de savoir qu'en mangeant ce pain et en buvant de cette coupe, il ne fait pas un geste vain, s'il croit que par l'Esprit saint, il a communion au corps et au sang du Christ, qui rassemble dans l'amour les êtres humains de toutes les provenances, "et qu'ainsi, comme dit Paul, il mange du pain et boive de la coupe" (1 Co 11:28).

RP
Vence 10.06.12


dimanche 3 juin 2012

"Avec vous tous les jours jusqu'à la fin du temps"




Deutéronome 4, 32-40 ; Psaume 33 ; Romains 8, 14-17 ; Matthieu 28, 16-20

Matthieu 28, 16-20
16 Les onze disciples allèrent en Galilée, sur la montagne que Jésus avait désignée.
17 Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais quelques-uns eurent des doutes.
18 Jésus s'approcha d'eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre.
19 Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit,
20 leur enseignant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du temps. »

*

« Avec vous jusqu’à la fin du temps ». Une promesse qui fonde une conviction, que l’on retrouve dans la formule « flagror non consumor » — « Je brûle mais ne me consume pas » — une devise du protestantisme français, qui a accompagné l’histoire de l’Église réformée de France. La devise vient d’un verset de l’Exode : « Moïse faisait paître le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiân. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l'Horeb. L'ange du SEIGNEUR lui apparut dans une flamme de feu, du milieu du buisson. Il regarda : le buisson était en feu et le buisson n'était pas dévoré. » (Exode 3, 1-2)

Vous savez que notre Église réformée cesse d’exister… sous ce nom — Église réformée de France. Mais la devise, bien sûr — « je brûle mais ne me consume pas » — demeure, comme demeure pour tous les temps le texte dont elle ressort, et la promesse « Je suis avec vous… ».

Notre Église s’efface sous ce nom d’Église réformée de France pour devenir l’Église protestante unie de France qu’elle formera bientôt avec l’ex-Église évangélique luthérienne de France. Cela a été voté au synode national de Belfort il y a quinze jours. Cela sera scellé au synode national commun de 2013, dans un an.

Notre Église locale d’Antibes-Cagnes et Vence aussi cesse d’exister, dans un peu moins d’un mois, pour devenir bientôt l’Église protestante d’Antibes-Cagnes et l’Église protestante de Grasse et Vence. Et c’est ce tournant, vous le savez — l’Église qui m’a appelé cessant d’exister comme telle fin juin 2012 —, qui a fait déclic pour mon départ pour cette même date, ce qui correspond à un temps normal dans une paroisse : neuf ans.

Il est des moments tournants, des temps marqués. Un temps pour chaque chose. Des temps marqués qui ne laissent aucun doute sur les choix à faire. Le temps est donc venu pour ma famille et moi de poursuivre notre route au-delà de notre passage à Antibes, Cagnes et Vence. Cela laisse derrière nous le souvenir d’une période riche, chargée de bénédictions, pour laquelle nous vous sommes reconnaissants. Nous sommes encore ici jusqu’à fin juin… Et déjà un autre temps s’ouvre devant nous tous, sous le regard de Celui qui nous envoie… Pour ma famille et moi à Poitiers.

*

Ici, à Vence avec Grasse et à Antibes-Cagnes, s’ouvrira un nouveau projet qui je l’espère gardera le cœur de ce qui a caractérisé le projet pour lequel vous m’avez appelé, qui m’a retenu et que je me suis efforcé de remplir, avec joie. Au cœur de ce projet, vous le savez : vivre et développer des relations ouvertes avec les autres Églises et communautés, et sur la vie de la cité en général. Comme son Seigneur, en effet, l’Église est « pour » — pas pour elle-même mais pour celui qui l’envoie, et donc pour celles et ceux vers qui il l’envoie, de toutes nations dans notre texte, de toute compréhension — toujours insuffisante — du Nom qui n’appartient à personne, Celui que nul n’a jamais vu, dit l’Évangile de Jean en rappel du Décalogue — Décalogue auquel fait écho la montagne désignée par Jésus dans notre texte.

Envoyés avec les autres disciples, bientôt les autres chrétiens, les autres Églises, en relation avec les traditions diverses et en premier lieu la tradition juive, héritière privilégiée et témoin de la révélation biblique — depuis la montagne, que Jésus désigne — révélation qui fonde l’envoi de ses disciples par Jésus. Vers la cité des hommes…

Et comme chrétiens, envoyés par le Christ, dans le texte de ce jour, ce dimanche dit dans les liturgies chrétiennes dimanche de la Trinité — selon le terme qui a été retenu pour résumer la formule de l’envoi des disciples. Au Nom du Père, et du Fils, et de l’Esprit saint.

*

« Au Nom ». Le Nom. Voilà qui, en deçà de la formule donnée aux disciples envoyés baptiser et enseigner mobilisait forcément leur mémoire de lecteurs de la Bible : « Interroge les temps anciens » dit le Deutéronome (ch. 4) au texte de ce jour que nous avons entendu comme Loi.

On sait que les juifs — dont étaient bien sûr les onze disciples — ne prononcent pas le Nom de Dieu donné au jour du buisson ardent, mais lisent Hashem, ce qui signifie Le Nom. Car Dieu échappe à toute nomination ; il est au-delà de toutes les représentations que nous pouvons nous en faire. L’appellation Hashem est une façon de souligner que ce Nom est inconnu — contre toute tentation idolâtre.

Pour les onze disciples, et ceux qui les suivront, c’est de ce Nom qu’ils reçoivent leur nom par l’Esprit saint, comme leur maître reçoit le sien. Ils ne sont maîtres ni du Nom de Dieu bien sûr, ni même de leur propre Nom. Nous ne sommes pas maîtres de nos noms, reçus d’un autre, ce qui est rappelé au baptême ; ni de ce que nos noms signifient devant Dieu, ni de ce qu’il nous confie en nous appelant par nos noms lorsqu’il nous envoie dans le monde.

Un moment pour les onze disciples qui à la fois les lie à Israël en qui s’enracine la foi de Jésus et la leur, et qui en séparera leur avenir ; leur avenir qui, en fonction du pouvoir universel que Jésus annonce ici comme le sien, les conduit vers les nations où, pour le meilleur ou pour le pire, éclora leur nom nouveau : chrétiens…

Pour le meilleur ou le pire. « Quand ils virent Jésus, les disciples se prosternèrent, mais quelques-uns eurent des doutes » dit le texte : le pressenti du pire possible serait-il aussi dans ce doute ?

*

Un rabbin, Irving Greenberg, a écrit dans un essai intitulé La nuée et le feu, judaïsme, christianisme et modernité après l’Holocauste : « À l’origine du développement du christianisme, il y a un pari de foi. Élevé au sein du judaïsme et dans son espérance messianique, Jésus pouvait être considéré soit comme un faux messie soit comme un nouveau dévoilement de l’amour de Dieu, comme une révélation d’amour et de salut pour l’humanité. Ceux qui suivirent Jésus en le proclamant Christ misèrent leur vie sur cette révélation en faisant le pari que cette nouvelle orientation n’était ni une illusion ni une hérésie, mais une nouvelle étape sur la voie du salut et le support d’un message d’amour à l’humanité… Comme c’est le cas dans toute entreprise associant Dieu et les hommes, le bilan spirituel de ce pari est inégal […]. » (Irving Greenberg, La nuée et le feu, Paris, Cerf, 2000, pp.39-40. Cit. in Alain Nouis, « Christianisme et judaïsme – la question de l’altérité », Actes du colloque « Foi protestante et judaïsme », organisé par la FPF à Paris les 1er et 2 octobre 2010.)

Le rabbin Greenberg rappelle alors que la Shoah a eu lieu sur une terre, l’Europe, ensemencée durant des siècles par la parole chrétienne et s’interroge, nous interroge : « Le pari de la foi en Jésus ne serait-il pas perdu ?» (Ibid.)

Telle est la question qui, vingt siècles après cet envoi aux nations se pose au christianisme en général, et donc au christianisme protestant — comme le rappelle le fameux théologien protestant Karl Barth au sortir de la dernière guerre mondiale : «L’Église protestante a assumé au seizième siècle une grande responsabilité dans l’élaboration des destinées du monde — écrit-il. Elle doit se demander comment l’Europe a pu se trouver quatre cents ans après la Réforme au bord du précipice le plus terrifiant ? Ce qui doit faire réfléchir l’Église protestante, c’est le fait que le national-socialisme ait pu naître dans le pays où est née la Réforme et qu’il ait pu s’y développer jusqu’à devenir un objet de crainte et d’horreur pour le monde entier » (Karl Barth, Une voix suisse, Genève, Labor & fides, 1944, p.106. Cit. ibid.).

*

Notre texte de ce dimanche de la Trinité, où le disciple Matthieu rappelle que lui et ses condisciples reconnaissent Jésus comme leur Seigneur ressuscité, celui dont le Nom témoigne pour eux du Nom du Père, ce que l’Esprit leur confère à leur tour — ce texte les enjoint aussi d’enseigner tout ce que Jésus leur a prescrit. Des prescriptions qui les rattachent donc à leur enracinement juif, dans la Bible hébraïque. Car il n’y a pas de doute que pour Matthieu qui rapporte cela, Jésus leur a prescrit notamment l’observance de la Torah — « pas un seul trait de lettre n’en passera » insistait-il, selon le même Matthieu.

Et les voilà envoyés aux nations, auxquelles les préceptes observés par les disciples ne sont pourtant pas imposés ! et cela, cependant, en fidélité à l’envoi aux nations avec ce qu'elles sont : en naîtra notre christianisme qui recevra l’enseignement prescrit par Jésus d’une façon qui leur soit adaptée, qui a fait le christianisme pluriel et l’a conduit jusqu’à nous — en passant par le choc du XXe siècle que je viens d’évoquer.

Avec, dès lors, une question : « quelle observance chrétienne de la loi de Moïse ? » Sans vouloir déflorer trop ce que j’essayerai de vous dire ce 14 juin au centre culturel israélite sur ce thème, autant dire déjà que l’envoi de Jésus nous contraint au vis-à-vis d’Israël et de son rôle de fidélité à la Torah sans lequel le christianisme, pour être fidèle pour sa part à son envoi aux nations, verrait trahir la nature de cet envoi, sa nature-même, pour des dérives vers un manque de vigilance dont l’histoire a montré jusqu’où il a pu conduire.

Deux fidélités en tension et nécessaires à l’Église. C’est un aspect concret de la leçon pour moi de ces années à Antibes, Cagnes et Vence, une vie œcuménique dans la pluralité des Églises et en dialogue avec le judaïsme dans l’amitié judéo-chrétienne, dialogue minutieux et exigeant, en présence d’un judaïsme concret. Mes paroisses précédentes étaient dans des villes, ou villages, où les communautés juives étaient absentes, et donc le rapport avec le judaïsme plus théorique. L’enseignement de mon ami le rabbin Marcel Zemour m’a été particulièrement précieux (durant ces années de rencontres de l'AJC présidées par Mme Ginette Goudon, qui vient de passer le relais tout en restant très présente). C’est un des aspects de ma reconnaissance à Dieu pour mon passage parmi vous que je voulais souligner, et une part de ce que je voudrais léguer à mes frères et sœurs chrétiens : maintenir et développer ces liens, et continuer à les développer dans les liens œcuméniques vers la communion des Églises, à commencer par Antibes, Cagnes et Vence.

Le texte d’aujourd’hui parlant du Nom de notre envoi situe donc l’Église, et donc notre unité chrétienne, en vis-à-vis d’Israël, qui spécifie, même, l’unité chrétienne : notre unité chrétienne aussi est en relation avec l’ultime, dans le Nom du Père, au-delà de tout nom, donné aux Églises par le Fils, dans l’Esprit, ce Nom dont toute famille de la terre tire son nom, rappelle l'Apôtre Paul. Ce que nous sommes nous échappe, donc, y compris nos identités d’Églises, comme le souligne le même Paul : votre identité est « cachée avec le Christ en Dieu » (Colossiens 3, 3).

Aussi ce que nous vivons, depuis nos temps de séparation, au redécoupage de nos secteurs, et à la naissance de l’Église unie dont bénéficient non seulement nos Églises protestantes, mais les autres Églises aussi, et au-delà (on a ici un des rédacteurs de la constitution de l’Église unie, le pasteur Gilles Pivot, président du conseil régional de notre Église PACCA, rapporteur national pour un travail que j’ai eu le privilège de relayer au niveau régional comme rapporteur de notre synode PACCA) — ce que nous vivons là est dans notre histoire commune un signe de ce que nos identités ne sont pas nôtres, comme nos présences, ici ou au-delà, ne le sont pas.

Je suis convaincu que les autres Églises nous ont apporté plus que ce que nous imaginons dans notre processus d’union. Et cela par des rencontres concrètes, comme celles qui ont été les nôtres, qui sont les nôtres, à Antibes, Cagnes et Vence. Notamment avec les Églises catholique, orthodoxe — et anglicane pour Vence, — avec nos groupes œcuméniques de Vence, Cagnes, Antibes et avec tous les participants, avec mes collègues prêtres.

J’inclus aussi les Églises évangéliques — je pense à leur évolution aussi, avec la création du CNEF — et je les inclus dans la démarche œcuménique : nous ne serons témoins fidèles du Christ qui nous envoie vers le monde qu’autant que nous ne commencerons pas par déployer ce qui nous sépare : nos identités repérées, ce que nous croyons connaître de nous et des autres — alors que selon les Écritures : nous avons été connus par celui qui nous a aimés le premier, avant même que nous ne nous donnions des identités et des noms. Ça ne veut pas dire promouvoir la confusion, ça veut dire une certaine humilité, à commencer bien sûr, par le retour sur nos condamnations ! C’est déjà bien avancé à notre époque, il faut continuer, sachant que nos différences sont autant de marques de nos vocations spécifiques que Dieu, qui seul les connaît, peut déployer par nous.

Et cela s’étend au-delà de l’Église et d’Israël. C’est ce qui est dit aussi dans cet envoi aux nations, qui porteront chacune autant de perceptions différentes du message des Apôtres. Chacune à respecter comme elle est. Chaque communauté aussi, dans notre espace commun, à respecter comme elle est. C’est peut-être la meilleure garantie contre le communautarisme. Je garde le souvenir de M. Baccouche, dont le décès intervenu trop vite a coupé le lien qu’il était pour nous, avec sa grande culture, avec les musulmans d’Antibes — J.G. Ott m'en est témoin.

Autant de moments riches de la vie de nos communautés dans la cité qu’il m’a été donné de vivre — et je remercie M. le maire d’Antibes, M. Jean Léonetti, d’être ici aujourd’hui.

Notre envoi — mission — comme les disciples auprès de la cité se concrétise aussi, au loin et au près, dans l’entraide, déjà à Antibes et à Vence : à Vence, le foyer d’accueil d’urgence, avec ses chevilles ouvrières, Alain Rosier, Jacques Merland et Violette Guignier qui nous ont quittés ; à Antibes notre entraide et CAS — je remercie M. Chauvel, qui en a été longtemps le président, d’être ici.

Dans ce qu’il m’a été donné dans nos relations avec la cité, je pense particulièrement aux célébrations gospel du festival de jazz, avec le P. B. Canuet — j’espère qu’elles vont prendre encore de l’importance. Un lieu riche d’articulation de notre envoi auprès de tous. Un lieu d’articulation de la foi et de la culture : le gospel est bien une marque de l’enracinement dans la foi de pans entiers de l’art universel. Déploiement de la dimension publique de la foi la plus intime. Car si la foi relève du privé, de l’intime même, le culte, lui, se déploie dans le domaine public, comme lieu et temps de gratuité, de ce qui apparemment ne sert à rien — signe en cela aussi de noms qui nous échappent — gratuité comme culture, qui connote culte, donné comme art depuis le gospel jusqu’au classique dont notre temple accueille des concerts.

Gratuité, ce qui apparemment ne sert à rien, car notre fonction dans la cité est précisément d’y être comme… inutiles. C’est un des sens du culte. Dire une parole qui, ne rapportant rien, nous sort de la course effrénée de l’utile. Y sommes-nous toujours fidèles ? C’est de notre vocation de témoigner du fait que tout n’est pas de l’ordre du rentable. Tant que l’on est capable de dire qu’il y a de l’autre, procédant d’un Nom qu’on ne peut nommer, tant que la cité accueille ce fondement de toute liberté, ouverte à sa propre âme, alors elle est à même de connaître son humanité… Ce qui me conduit à évoquer aussi notre cercle Philo-Sophia, qui s’est donné pour tâche d’approfondir ces questions-là avec le P. Toccoli et Mme Ève Depardieu.

Et puis je n’oublie pas que l’envoi, étant celui des onze, est collégial, ce qui me renvoie à notre pastorale consistoriale. J’ai compté, depuis que je suis ici nous avons été onze…

Je remercie aussi les conseils presbytéraux. Enfin je veux avoir une pensée pour les membres de notre paroisse qui nous ont quittés, particulièrement Alain Rosier - que l’ancien président du conseil régional, le pasteur Jean-Daniel Dollfuss a nommé lors de son décès un « grand laïc » - sans l’amicale pression duquel (conjuguée à celle de J.-Daniel) je ne serais pas venu parmi vous. Et je veux évoquer Jacques Merland, qui a été une cheville ouvrière de notre paroisse et un soutien fort lors de l’arrivée de nos neveux.

Mon épouse, qui est aussi ma mémoire, et que je remercie, pas seulement pour cela ! corrigera mes oublis involontaires…

À présent, ma famille et moi reprenons notre route, avec cette parole que je veux vous laisser aussi : « moi, dit Jésus, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du temps. »

RP
3.06.12 Antibes, culte d'adieux


dimanche 27 mai 2012

Pentecôte - Dieu nous parle




Actes 2, 2-6 ; Psaume 104 ; Galates 5, 16-25 ; Jean 15, 26-27 & 16, 12-15

Actes 2, 2-6
2 Tout à coup il y eut un bruit qui venait du ciel comme le souffle d’un violent coup de vent: la maison où ils se tenaient en fut toute remplie;
3 alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s’en posa sur chacun d’eux.
4 Ils furent tous remplis d’Esprit Saint et se mirent à parler d’autres langues, comme l’Esprit leur donnait de s’exprimer.
5 Or, à Jérusalem, résidaient des Juifs pieux, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel.
6 A la rumeur qui se répandait, la foule se rassembla et se trouvait en plein désarroi, car chacun les entendait parler sa propre langue.

Jean 15, 26-27
26 “Lorsque viendra le Consolateur que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra lui-même témoignage de moi;
27 et à votre tour, vous me rendrez témoignage, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement.

Jean 16, 12-15
12 J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant.
13 lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. Car il ne parlera pas de son propre chef, mais il dira ce qu’il entendra et il vous communiquera tout ce qui doit venir.
14 Il me glorifiera, parce qu’il prendra de ce qui est à moi, et vous l’annoncera.
15 Tout ce que le Père a est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il prend de ce qui est à moi, et qu’il vous l’annoncera.

*

Quelques cinquante jours avant Pentecôte, Jésus annonce, dans ce texte, l’envoi de l’Esprit saint, qui nous le dévoile comme Christ glorifié, pour nous envoyer à notre tour. Cet envoi de l’Esprit saint comme tout à nouveau, lors d’une fête juive de Shavouoth du premier siècle de notre ère, est ce que nous fêtons aujourd’hui.

*

Cela commence donc, cinquante jours avant, par une chose étrange. Alors que Jésus va partir, être retiré à ses disciples, concrètement qu’il va mourir ; il annonce dans ce départ, cette réalité étonnante de la vie de Dieu avec le monde : le signe de son retrait à lui, son absence. Car si Dieu est présent partout, et si le Christ ressuscité est lui-même corporellement présent — il est ici —, il est aussi étrangement absent, caché, comme l’est aussi le Père — nous ne le voyons pas.

Cela signifie plusieurs choses. D’abord qu’il règne, que l’on n’a point de mainmise sur lui, un peu comme ces princes antiques qui exerçaient leur pouvoir en restant toujours cachés de tous, sauf à quelques occasions réservées à leurs proches — cachés derrière une série de voiles. Le rituel biblique exprime cela par le voile du Tabernacle, puis celui du Temple, derrière lequel ne vient, et qu’une fois l’an, le grand prêtre.

Ce lieu très saint a son équivalent céleste, comme nous l’explique l’Épître aux Hébreux (8:5) lisant l’Exode (25:40). Temple céleste dans lequel officie le Christ.

C’est dans ce lieu très saint céleste qu’il est entré par son départ, au-delà du voile dit l’Épître aux Hébreux, départ avéré à sa mort — ce qui est signifié dans sa Résurrection et son Ascension. Le Christ entre dans son règne et se retire, voilé dans une nuée. Sa croix est alors, comme il l’annonçait, sa glorification : « l’Esprit de vérité vous conduira dans toute la vérité ; [...] Il me glorifiera, parce qu’il prendra de ce qui est à moi, et vous l’annoncera » (Jean 16, 13-14). Dieu nous parle…

*

Le don de l’Esprit est alors la présence de celui qui ne se laisse plus voir, et le partage de sa vie. Jésus présent de façon visible, Jésus dans ce monde, est celui qu’on voulait fixer sur un trône palpable, lors des Rameaux, il est celui qu’on croyait fixer, par la crucifixion ; ou celui dont on voudrait se faire un Dieu commode, saisissable, visible, en somme.

Or Jésus manifeste le Dieu insaisissable, invisible, celui qui nous échappe, qui échappe à nos velléités de nous en fixer la forme, d’en faire une idole ! Une telle volonté relève de l’esprit du monde.

Mais l’Esprit de Dieu, l’Esprit saint, est celui qui nous communique cette impalpable, imperceptible présence au-delà de l’absence, et nous met dans la communion de l’insaisissable. C’est pourquoi sa venue est liée au départ de Jésus — ce que Jésus vient de dire à ses disciples : « si je ne m’en vais pas, le Saint Esprit, ne viendra pas ».

Nous laissant ainsi la place, il nous permet alors de devenir par l’Esprit saint ce à quoi Dieu nous destine, ce pourquoi il nous a créés.

*

Cela nous enseigne en parallèle ce qu’il nous appartient de faire en ces temps d’absence : devenir ce à quoi nous sommes destinés, en marche vers le Royaume ; accomplissement de la Création.

C’est à présent, dans cette perspective, l’ultime étape du projet de Dieu : l’effusion de l’Esprit promise par les prophètes — « comme l’eau couvre le fond des mers », une effusion générale (Joël 3 / Actes 2), sur tous les peuples (Actes 8 & 10). C’est là la nouveauté fondamentale, cette universalité, car en Israël, les fidèles connaissaient la vie de l’Esprit déjà auparavant (voir par ex. Luc 2:25) — et des temps d’effusion, de réveil. Dorénavant, dans cette nouvelle effusion, tous les peuples sont au bénéfice du don de Dieu : « élevé de la terre », le Christ, selon sa promesse, « attire tous les hommes à lui » (Jean 12:32).

Cela pour une connaissance partagée du Père, ce qui est la vie éternelle : « la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ » (Jean 17:3). Cette connaissance, cette consolation, n’est autre que la communion à son humilité, à son entrée dans la condition de l’esclave, que nous sommes conviés à faire nôtre (Philippiens 2:4-6) — connaissance de la vérité, car sans humilité, il n’y a que mensonge sur nous-même.

C’est une dépossession à laquelle nous sommes appelés. C'est aussi un signe qu'une Eglise des Eglises qui abandonnent leur nom pour s'unir afin de dire tout à nouveau le Nom du Christ. La dépossession que suppose le don de l’Esprit saint est la dépossession de toute sagesse et puissance qu’a connue Jésus crucifié (1 Co 2:1-11 ; Ph 2:7). Dépossession qui doit aussi être notre part.

Ce n’est pas une incitation à l’irresponsabilité, mais une mise en garde contre une façon de s’imaginer régner, une façon, qui est mensonge, de refuser d’être dépossédé comme le Christ l’a été, une façon de s'imaginer être propriétaires de notre identité ; là où le Christ, lui s’en est dépossédé. C’est ainsi que son Esprit nous conduira dans toute la vérité, et dans la gloire qui est la sienne — élevé à croix.

Or cette dépossession correspond précisément à l’action mystérieuse de Dieu dans la création. On lit dans la Genèse que Dieu est entré dans son repos. Dieu s’est retiré pour que nous puissions être, comme le Christ s’en va, par la croix avant l’Ascension — et c’est sa glorification — pour que vienne l’Esprit qui nous fasse advenir nous-mêmes en Dieu.

Il y a là une puissante parole d’encouragement pour nous tous. L’Esprit saint remplit de sa force de vie quiconque, étant dépossédé, jusqu’à être abattu, en appelle à lui en reconnaissant cette faiblesse et cette incapacité. L’Esprit saint ne remplit pas un peuple ou un individu plein de lui-même.

C’est au contraire quand nous sommes sans force que tout devient possible. « Ma grâce te suffit car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse », est–il dit à Paul (2 Co 12). Ou Pierre qui vient de renier Jésus, faiblesse immense, est à la veille de recevoir la puissance qui va l’envoyer, plein de la seule force de Dieu, jusqu’aux extrémités de la terre.

Et de même tous les disciples, dont la faiblesse, la dépossession de toute capacité, a été la porte du déferlement de l’Esprit saint. Il me semble qu’il y a là un message très actuel pour nous tous, pour nous, Église faible, en perte de capacités, en un peuple affaibli.

S’il y avait là un signe pour nous d’un proche déferlement nouveau ? À nous, à présent, de reconnaître notre faiblesse et notre abattement et d’en appeler dès lors à celui-là seul par qui tout est possible, et sans qui nous ne pouvons rien faire.

*

Nous sommes, 2000 ans après, toujours dans la période qui a suivi cet événement de Pentecôte ; où, en quelque sorte, l’étape ultime de la création se met en place. Le jour s’approche de l’entrée de la Création dans le repos de Dieu, le jour de l’apaisement qu’appellent les prières du peuple de Dieu dans la liturgie divine dans laquelle s’inscrivent aussi les Apôtres (Actes 2, v.14).

En se retirant, ultime humilité à l’image de Dieu, le Christ, Dieu créant le monde, nous laisse la place pour qu’en nous retirant à notre tour, nous devenions, par l’Esprit, par son souffle mystérieux, ce que nous sommes de façon cachée. Non pas ce que nous projetons de nous-mêmes, non pas ce que nous croyons être en nous situant dans le regard des autres.

Devenir ce que nous sommes en Dieu qui s’est retiré pour que nous puissions être, par le Christ qui s’est retiré pour nous faire advenir dans la liberté de l’Esprit saint, suppose que nous nous retirions à notre tour de tout ce que nous avons pris l’habitude de croire de nous-mêmes, suppose que nous nous retirions de l’image qu’ont forgée de nous nos parents, nos maîtres, nos amis ou ennemis ; que nous nous retirions de la volonté de différencier par nous-mêmes pour être dans la vérité, conduits par L’Esprit de vérité dans toute la vérité et en premier lieu, à nouveau par l’humilité. Calvin, dont la pensée est en grande partie une méditation de l’œuvre de Esprit saint, ouvre ainsi son Institution chrétienne : « Toute la somme presque de nostre sagesse, laquelle, à tout conter, mérite d’estre réputée vraye et entière sagesse, est située en deux parties : c’est qu’en cognoissant Dieu, chacun de nous aussi se cognoisse. »

L’Esprit de Dieu est celui qui insuffle en nous la liberté de n’être rien de ce dont nous aurions la maîtrise, de ne plus rechercher ce que nos habitudes nous ont rendu désirable, de ne plus aimer, ni haïr en réaction.

Cela vaut aussi pour notre Église, désormais Église unie, pour les raisons de notre désir d’annoncer tout à nouveau l’Évangile. Précisément il s’agit là aussi de dépossession. Qu’il n’y ait en nos décisions aucune raison autre que la gratuité de l’envoi de l’Esprit saint.

Le Christ lui-même s’est retiré pour nous laisser notre place, pour que l’Esprit vienne nous animer, cela à l’image de Dieu se retirant dans son repos pour laisser le monde être. À combien plus forte raison, devons-nous voir se retirer tous nos modèles et nos anti-modèles, tous nos désirs de nous démarquer, ou de perpétuer ce que nous prétendons être.

C’est dans ce renoncement seulement que se complète notre création à l’image de Dieu. C’est là seulement qu’est notre entrée avec le Christ dans le Temple éternel qu’est appelé à devenir ce monde. Hors cela il n’est que stérile agitation et poursuite de la vanité.

Que ce jour soit pour nous une prière de retrait en Dieu. De sorte que l’Esprit de Dieu que nous envoie le Christ se retirant, déferle en nous comme la sève dans le Cep, et soit le souffle qui nous permettant de nous retirer de nous-mêmes, nous fasse alors accéder à la liberté de devenir enfants de Dieu et au sens de notre mission.

R.P.
Vence, 27.05.12


dimanche 20 mai 2012

"Je ne suis plus dans le monde"




Actes 1, 15-26 ; Psaume 103 ; 1 Jean 4, 11-16 ; Jean 17, 11-19

1 Jean 4, 10-16
10 L’amour de Dieu consiste, non point en ce que nous avons aimé Dieu, mais en ce qu’il nous a aimés et a envoyé son Fils comme victime expiatoire pour nos péchés.
11 Bien-aimés, si Dieu nous a ainsi aimés, nous devons aussi nous aimer les uns les autres.
12 Personne n’a jamais vu Dieu ; si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour est parfait en nous.
13 Nous connaissons que nous demeurons en lui, et qu’il demeure en nous, en ce qu’il nous a donné de son Esprit.
14 Et nous, nous avons vu et nous attestons que le Père a envoyé le Fils comme Sauveur du monde.
15 Celui qui confessera que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui, et lui en Dieu.
16 Et nous, nous avons connu l’amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru. Dieu est amour ; et celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui.

Jean 17, 11-19
11 Désormais, je ne suis plus dans le monde; eux sont dans le monde, et moi je vais à toi. Père saint, garde-les en ton nom, (ce nom) que tu m’as donné, afin qu’ils soient un comme nous.
12 Lorsque j’étais avec eux, je gardais en ton nom ceux que tu m’as donnés. Je les ai préservés, et aucun d’eux ne s’est perdu, sinon le fils de perdition, afin que l’Écriture soit accomplie.
13 Et maintenant, je vais à toi, et je parle ainsi dans le monde, afin qu’ils aient en eux ma joie parfaite.
14 Je leur ai donné ta parole, et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas du monde, comme moi, je ne suis pas du monde.
15 Je ne te prie pas de les ôter du monde, mais de les garder du Malin.
16 Ils ne sont pas du monde, comme moi, je ne suis pas du monde.
17 Sanctifie-les par la vérité: ta parole est la vérité.
18 Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde.
19 Et moi, je me sanctifie moi-même pour eux, afin qu’eux aussi soient sanctifiés dans la vérité.

*

« L’amour de Dieu consiste, non point en ce que nous avons aimé Dieu, mais en ce qu’il nous a aimés et a envoyé son Fils comme victime expiatoire — c’est-à-dire pour couvrir — nos péchés. »« Pour nous, nous l’aimons, parce qu’il nous a aimés le premier » (v. 19). Comment cette 1ère Épître de Jean en arrive-t-elle à une telle affirmation ? — Dieu nous a aimés, au point que l’Épître pourra dire finalement carrément : « Dieu est amour » (1 Jean 4, 8 & 4, 16) / ou, selon une autre traduction, « Dieu est chérissement ».

Rien d’évident dans une telle assertion — « le Père nous a chéris » —, sachant ce qu’est le monde, le cauchemar du monde — dont nous confessons que Dieu en est tout de même le créateur ! —, sachant la haine de ce monde ennemi, que rappelle aussi l’Épître. Comment peut-on dire que Dieu nous aime, que Dieu est amour ?! Parole incroyable, ou, si on la prend au sérieux, une telle parole — le Père nous a aimés — pose ipso facto une mystérieuse souffrance en Dieu. Et effectivement ce qui fonde cette assertion, c’est qu’ « à ceci, nous avons connu l’amour : c’est qu’il a donné sa vie pour nous » — « pour couvrir nos péchés ». La croix ! Amour égale, d’une façon ou d’une autre, souffrance.

Et en parallèle, non moins mystérieux, cette souffrance — exprimée à la croix —, cette souffrance dans cet amour fonde un détachement à l’égard du monde ; le détachement par la mort sur la croix — « je ne suis plus dans le monde » (Jean 17, 11), disait Jésus dans sa prière pour ses disciples à l’approche de sa mort.

C’est tout cela que pose notre confession que Jésus est le fils de Dieu, manifestant Dieu comme Dieu-amour, Dieu qui nous chérit. « Qui confesse que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui, et lui en Dieu » (1 Jean 4, 15).

*

Jésus dévoile, en son renoncement à sa vie, que Dieu qui l’envoie depuis l’éternité nous a aimés de sorte que nous sommes faits enfants de Dieu à son image — réellement, précise l’Épître…, même si cela ne se voit pas, tout comme, au regard de ce que sont les choses, il ne se voit pas que Dieu est amour. C’est de la même façon, donc, que nous sommes enfants de Dieu ; et que cela ne se voit pas, n’est pas encore clairement révélé — « nous sommes maintenant enfants de Dieu, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté ».

C’est une chose difficile à exprimer, qui correspond aussi au « pouvoir de devenir enfants de Dieu » du Prologue de cet Évangile de Jean, « pouvoir », c’est-à-dire « pas encore », « pas tout à fait ». Jusqu’au jour où « nous deviendrons semblables à lui », où ce que nous sommes réellement sera « clairement révélé » : enfants de Dieu, aimés du Père avant tous les siècles… En d’autres termes, c’est là une chose déjà vraie, mais pas encore pleinement réalisée, comme la chrysalide par rapport au papillon.

Ici, « enfants de Dieu » ne veut évidemment pas dire simplement créatures, mais parle de filiation intérieure, dans le don de la foi — recevant notre nom de son nom. Il s’agit de participation à la filiation du Ressuscité. Réalité déjà avérée, déjà donnée à la foi au Ressuscité ; mais qui n’extrait pas du monde pour autant. En d’autres termes, nous sommes déjà ressuscités, mais tant que persiste ce monde — et tout ce qui fait son cortège de douleurs et de malheurs, qui prospèrent par le péché —, cela ne se voit pas encore, cela n’est pas encore manifesté. Tant que nous sommes dans le monde.

*

Pour Jésus, il le dit, dans sa prière : « Désormais, je ne suis plus dans le monde; eux sont dans le monde, et moi je vais à toi. Père saint, garde-les en ton nom, (ce nom) que tu m’as donné, afin qu’ils soient un comme nous » (Jean 17, 11). « Désormais ». Mot important pour la suite de cette prière de Jésus pour les siens. Mot important pour comprendre ce fameux « ils ne sont pas du monde »

« Désormais ». — On est au moment du départ de Jésus, au moment de son Ascension. Car dans l’Évangile de Jean, la croix est Ascension, avec tout ce qu’est l’Ascension : « quand j’aurai été élevé de la terre, l’attirerai à moi tous les hommes — il parlait, précise le texte, de la mort dont il allait mourir » (Jean 12, 32-33) ; à savoir la croix. Glorification : « Père, l’heure est venue — l’heure de la croix — ! Glorifie ton Fils » (Jean 17, 1) ; glorification, et absence aussi, car l’Ascension, outre sa glorification, est le retrait de Jésus de la vue des disciples. « Désormais je ne suis plus dans le monde », dit ainsi Jésus.

Effectivement, il va mourir, c’est-à-dire entrer dans la gloire proclamée à la Résurrection et à l’Ascension ; c’est-à-dire aussi s’absenter, sortir du monde, de ce monde. C’est déjà vrai au moment où il parle ; il parle déjà depuis son absence imminente, inéluctable : « Désormais je ne suis plus dans le monde ». Malgré les apparitions du Ressuscité, qui cesseront au bout de 40 jours (Actes 1, 3), scellant alors définitivement son départ du monde.

Mais « tandis que moi je vais à toi »… « eux restent dans le monde ». Alors, demande-t-il au Père, « garde-les en ton nom », garde-les « pour qu’ils soient un comme nous » ; évite-leur la dispersion qui serait leur fin, leur confusion avec le monde pour lequel je les envoie en témoins ; le monde, pour le salut duquel je te demande de les maintenir, ce monde que tu as tant aimé que tu m’y as envoyé. Désormais, ma mission à moi est terminée. Je les envoie à leur tour, je leur passe le relais.

Mais, ce faisant, ils demeurent avec moi, qui, désormais, ne suis plus dans le monde. Voilà comment il faut comprendre le fameux « être dans le monde, mais n’être pas du monde ». Être avec Jésus, qui n’est pas de ce monde, comme cela nous est signifié dans sa mort et dans son Ascension. Mais y être comme envoyés par lui pour poursuivre sa mission, qui est de dire et de sanctifier le nom de Dieu, dans lequel est le salut du monde. Sans lequel le monde, comme la figure du fils de perdition, se perd et se disperse.

Ce n’est pas dans un monde facile que Jésus nous laisse, et demande au Père de ne pas nous en enlever, mais simplement de nous y garder du Mauvais.

En fait, à son départ, les choses se poursuivent comme quand il était là : « lorsque j’étais avec eux, je les gardais en ton nom que tu m’as donné ; je les ai protégés ». À présent, désormais, il nous garde dans le nom du Père, après son départ le Père continue de nous garder selon sa prière. On est bien au moment où il passe le relais : au Père pour qu’il nous garde, à nous pour que nous manifestions sa présence dans le monde.

« Comme tu m’as envoyé dans le monde, je les envoie dans le monde ». Et nous n’y sommes pas seuls. Il nous passe le relais : « je ne te demande pas de les ôter du monde, mais de les garder du Mauvais ». Le départ de Jésus prend alors pour nous une toute autre signification, celle de sa consécration — son départ est tout de même aussi sa mort, et on sait laquelle : « pour eux je me consacre moi-même, afin qu’ils soient eux aussi consacrés par la vérité ».

RP
Antibes, 20.05.12


dimanche 13 mai 2012

Du cep au fruit




Actes 10, 25-48 ; Psaume 98 ; 1 Jean 4, 1-11 ; Jean 15, 9-17

Jean 15, 9-17
9 Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés ; demeurez dans mon amour.
10 Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme, en observant les commandements de mon Père, je demeure dans son amour.
11 "Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite.
12 Voici mon commandement: aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés.
13 Nul n'a d'amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu'il aime.
14 Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande.
15 Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur reste dans l'ignorance de ce que fait son maître; je vous appelle amis, parce que tout ce que j'ai entendu auprès de mon Père, je vous l'ai fait connaître.
16 Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisis et institués pour que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure: si bien que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l'accordera.
17 Ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres.

*

Ces versets sont l’explication de la parabole qui précède — Jésus, dans les évangiles, donne souvent à ses disciples l’explication de ses paraboles. Ici, il s’agit du cep et des sarments, aux versets précédents : qu’est-ce que donne le cep qu’est Jésus dans les sarments que nous sommes si nous croyons en lui ? C’est l’amour du Père. Qu’est ce que le fruit que produisent les sarments attachés au cep : ce sont les actes qui en découlent. C’est-à-dire des actes de gratuité. « Ce qui glorifie mon Père, c'est que vous portiez du fruit en abondance et que vous soyez pour moi des disciples », dit Jésus dans le verset précédent. Et puis ici : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. »

Amour donné comme don de la vie de Jésus, et auquel il appelle ses disciples, ses amis, désormais, par cette connaissance qu’il leur a donnée. Connaissance qui leur a fait connaître la volonté de Dieu au point que toute demande qu’ils peuvent formuler s’inscrit forcément dans la volonté de Dieu ! C’est à nous aussi qu’il s’adresse, si nous entendons sa parole !

Choisis par Dieu, les disciples sont envoyés, nous sommes envoyés — avec son commandement : « ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres ». Tout un programme, dans un mouvement qui se commande et qui ainsi, fécondité, porte ce fruit qui fait pousser le monde vers le Royaume, immanquablement… « Que vous alliez porter du fruit »

*

« Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés », dit Jésus. L’amour de Jésus pour les siens est celui de Dieu à son égard. Il se fonde là, comme en cascade, comme la sève, don de Dieu, coule du cep dans les sarments et leur fait porter du fruit. Dieu, Jésus, nous, autrui.

Réentendons la parabole ainsi expliquée (Jean 15, 1-8) :
1 "Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron.
2 Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, il l'enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l'émonde, afin qu'il en porte davantage encore.
3 Déjà vous êtes émondés par la parole que je vous ai dite.
4 Demeurez en moi comme je demeure en vous ! De même que le sarment, s'il ne demeure sur la vigne, ne peut de lui-même porter du fruit, ainsi vous non plus si vous ne demeurez en moi.
5 Je suis la vigne, vous êtes les sarments: celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire.
6 Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment, il se dessèche, puis on les ramasse, on les jette au feu et ils brûlent.
7 Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez ce que vous voudrez, et cela vous arrivera.
8 Ce qui glorifie mon Père, c'est que vous portiez du fruit en abondance et que vous soyez pour moi des disciples.

L’image est classique : vigne et vigneron désignent chez les prophètes la relation de Dieu avec son peuple. Cette relation, avec toutes ses difficultés et tous ses aléas, était centrée, on le sait, sur le Temple de Jérusalem où l’on montait régulièrement en pèlerinage.

Au moment où l'Évangile situe cette conversation de Jésus et de ses disciples, on est en plein dans une de ces périodes de pèlerinage. Pèlerinage important, celui de Pessah, la Pâque, par lequel on commémore la sortie d'Égypte. Quant aux vignes, si cela tombe donc à peu près en la période qui précède la Pâque, on est vers le temps de la fin de la taille. La taille sur la fin, on brûle les sarments que l'on a coupés et qui ont séché, les premières pousses apparaissent.

Entre la vigne et le Temple, le rapport est souligné en ce que sur les portes du Temple d'alors, le Temple d'Hérode, est sculpté un cep, justement, qui symbolise bien ce qu'il en est classiquement : Israël est la vigne, Dieu est le vigneron, leurs rapports se nouent au Temple.

Mais déjà en soi bien sûr, avant leur signification spirituelle autour du Temple, le vin et la vigne qui la portent sont dans la Bible, signes de bénédiction. Cultiver sa vigne, en boire le vin, tel est, pour une bonne part, le bonheur, selon la Bible. Bonheur qui oublie parfois le revers de la médaille, le jour où l'on découvre que précisément on connaît le bonheur passé lorsqu'on l'a perdu : pèse en permanence la menace du jour où : « Tu planteras et tu soigneras des vignes, mais tu ne boiras pas de vin, tu ne feras même pas la vendange, car le ver aura tout mangé » (Deutéronome 28:39). Le ver, ou cet autre ver qu'est l'ennemi vainqueur, le jour de l'exil.

*

Quand le Temple, symbolisé par la vigne, est menacé, tout le bonheur promis, symbolisé lui aussi par la joie du vin, est menacé. Jésus l'a dit à plusieurs reprises. Les Romains sont dans la ville. Le peuple, et surtout les responsables, sont bien conscients de la menace. Et la menace est donc mise en parallèle avec les paraboles des anciens prophètes sur la vigne et le vigneron. Jésus réutilise ces anciennes paraboles pour dire cette menace nouvelle qui veut qu'encore, comme antan, le Temple est en passe d'être détruit. La destruction du Temple aura lieu quarante ans plus tard, en 70.

Alors un nouveau cep est déjà planté, selon la promesse qui annonce que le vrai Temple, finalement, n'est pas le bâtiment, mais la présence de Dieu au milieu du peuple. Et voilà que Jésus se présente comme le cep.

Déjà se dessine ce qui s'accomplira en 70. Au-delà du Temple qui sera alors détruit, déjà un nouveau Temple, éternel, est enraciné, bientôt dévoilé par le crucifié ressuscité : c'est au milieu de vous que Dieu demeure. Les sarments que l'on voit brûler au bord du chemin en cette fin de la période de la taille prennent des signes de prophétie. Le Temple fait de main d'homme aussi sera brûlé, par les Romains — malheur à ceux par qui le scandale arrive..

*

Mais ce qui porte du bon fruit est émondé, taillé. Le fruit sera bon, c'est sûr, parce que la sève du bon cep coule dans sarments déjà émondés. Se profile le Temple éternel, bientôt donné dans le signe du Christ ressuscité.

Sans compter les Romains, nous avons une explication, qui nous concerne tous, de la destruction du Temple : le temps a fait son œuvre. Avec la prochaine destruction du Temple par les Romains, c'est le vieux monde qui meurt ; il montre ainsi déjà qu'il est mortel, corruptible. Car le monde s'use, et cela affecte même le Temple.

Le vieux monde s'use, le nouveau, le monde de la résurrection, se prépare, dans la chair du Christ, à la veille d'une Pâque qui le verra mourir pour ressusciter. C'est de cette vie là, vie de résurrection, qu'il faut vivre. C'est en ce cep-là qu'il faut demeurer pour porter le fruit de vie que Dieu attend de sa vigne.

Le vieux monde, symbolisé par un Temple fait de mains d'hommes et destructible, le vieux monde se meurt, atteint par le ver — ce ver qu'est le péché. C'est à la racine même, le Temple, que ce vieux monde s'avère mortel, qu'il s'avère vicié.

Et au-delà du regret de la vigne féconde des jours passés, au-delà de la joie du bon vin des jours qui s'en sont allés, se dessine une nostalgie plus fondamentale, marquée par la destruction du Temple, la nostalgie qui est aussi celle de Dieu, celle des Psaumes, celle du temps où les temples étaient pleins, où l'on chantait à pleins poumons (cf. Ps 42).

*

C'est alors un encouragement que Jésus adresse à ses disciples, en prévision des temps difficiles qu'ils vont traverser, en butte tant à la menace romaine qu'à l'incompréhension. Car le vieux monde perdure manifestement, et ce jusqu’à aujourd’hui, avec ses difficultés, ses douleurs, ses deuils, sa violence, son injustice, le péché. Le temps qui n'a pas fini de l'user, continue de nous blesser. La détresse perdure, et à l'époque, pour les disciples, est en passe de s'intensifier ; par la menace romaine sur le Temple. C'est un temps terrible.

Mais Jésus les appelle ici, et nous appelle, à voir jusque dans la plus intense des détresses, lorsque tout s'écroule, il nous appelle à voir le signe de ce que quelque chose de neuf et de glorieux est en passe de se mettre en place. Dieu plante un nouveau cep, le vrai cep éternel, qui ne s'use pas, le Temple spirituel et vivant.

C'est alors en son sens le plus profond que le cep, devient le signe de la rencontre entre Dieu et son peuple. La rencontre est donnée pour la foi des disciples en celui, Jésus, qui s'est appelé lui-même le Cep. Déjà s'écoule le vin nouveau promis. Ce vin qu'il nous a donné comme signe de son sang qui nous fait vivre comme la sève coule du cep dans les sarments, de sorte que nous portions nous-mêmes, que nous soyons nous-mêmes, ce fruit qui réjouit Dieu dans l'Éternité.

À cause même de cette parole, sachez que vous êtes déjà émondés pour porter un fruit incorruptible, un fruit éternel, le fruit de l'amour de Dieu.

*

Nous sommes, disciples de Jésus, choisis pour aller, aller vers, aller hors de — comme Jésus est allé hors de, aller, ce qui est déjà porter du fruit. C'est tout le mouvement de l'envoi de Jésus par le Père qui se poursuit dans l'Église. Cela s'appelle, en terme classique, la mission. L'Église est faite pour cela. « Que vous alliez porter du fruit »

R.P.
Vence 13.05.12


dimanche 6 mai 2012

Vrai cep




Actes 9, 26-31 ; Psaume 22 ; 1 Jean 3, 18-24 ; Jean, 15, 1-8

Jean 15, 1-8
1 Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron.
2 Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, il l'enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l'émonde, afin qu'il en porte davantage encore.
3 Déjà vous êtes émondés par la parole que je vous ai dite.
4 Demeurez en moi comme je demeure en vous ! De même que le sarment, s'il ne demeure sur la vigne, ne peut de lui-même porter du fruit, ainsi vous non plus si vous ne demeurez en moi.
5 Je suis la vigne, vous êtes les sarments: celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire.
6 Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment, il se dessèche, puis on les ramasse, on les jette au feu et ils brûlent.
7 Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez ce que vous voudrez, et cela vous arrivera.
8 Ce qui glorifie mon Père, c'est que vous portiez du fruit en abondance et que vous soyez pour moi des disciples.

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Lorsque Jésus parle de vigne et de vigneron, les disciples voient très bien à quoi il fait allusion. C'était une image classique par laquelle les prophètes désignaient la relation de Dieu avec son peuple. Cette relation de Dieu avec son peuple, avec toutes ses difficultés et tous ses aléas, était centrée, on le sait, sur le Temple de Jérusalem où l'on montait régulièrement en pèlerinage.

Au moment où l'Évangile situe cette conversation de Jésus et de ses disciples, on est en plein dans une de ces périodes de pèlerinage. Pèlerinage important, celui de Pessah, la Pâque, par lequel on commémore la sortie d'Égypte. Quant aux vignes, si cela tombe donc à peu près en la période qui précède la Pâque, on est vers le temps de la fin de la taille. La taille sur la fin, on brûle les sarments que l'on a coupés et qui ont séché, les premières pousses apparaissent. C'est là le décor qui entoure ce texte.

Entre la vigne et le Temple, le rapport est souligné en ce que sur les portes du Temple d'alors, le Temple d'Hérode, est sculpté un cep, justement, qui symbolise bien ce qu'il en est classiquement : Israël est la vigne, Dieu est le vigneron, leurs rapports se nouent au Temple.

Mais déjà en soi bien sûr, avant leur signification spirituelle autour du Temple, le vin et la vigne qui la portent sont dans la Bible, signes de bénédiction. Cultiver sa vigne, en boire le vin, tel est, pour une bonne part, le bonheur, selon la Bible. Bonheur qui oublie parfois le revers de la médaille, le jour où l'on découvre que précisément on connaît le bonheur passé lorsqu'on l'a perdu : pèse en permanence la menace du jour où : « Tu planteras et tu soigneras des vignes, mais tu ne boiras pas de vin, tu ne feras même pas la vendange, car le ver aura tout mangé » (Deutéronome 28:39). Le ver, ou cet autre ver qu'est l'ennemi vainqueur, le jour de l'exil. Rappel de l'exil qui est allé des jours de l'invasion de Babylone aux jours d'Esther, signe encore douloureux de la venue d'une libération à venir.

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Quand le Temple, symbolisé par la vigne, est menacé, tout le bonheur promis, symbolisé lui aussi par la joie du vin, est menacé. Jésus l'a dit à plusieurs reprises. Les Romains sont dans la ville. Le peuple, et surtout les responsables, sont bien conscients de la menace. Et la menace est donc mise en parallèle avec les paraboles des anciens prophètes sur la vigne et le vigneron. Jésus réutilise ces anciennes paraboles pour dire cette menace nouvelle qui veut qu'encore, comme antan, le Temple est en passe d'être détruit. La destruction du Temple aura lieu quarante ans plus tard, en 70.

Alors, dans notre texte, un nouveau cep est déjà planté, selon la promesse qui annonce que le vrai Temple, finalement, c'est la présence de Dieu au milieu du peuple. Et voilà que Jésus se présente comme le cep. Déjà se dessine ce qui s'accomplira en 70. Au-delà du Temple qui sera alors détruit, déjà un nouveau Temple, éternel, est enraciné, bientôt dévoilé par le crucifié ressuscité : c'est au milieu de vous que Dieu demeure. Les sarments que l'on voit brûler au bord du chemin en cette fin de la période de la taille prennent des signes de prophétie. Le Temple fait de main d'homme aussi sera brûlé, par les Romains — malheur à ceux par qui le scandale arrive.

*

Mais déjà ce qui porte du bon fruit est émondé, taillé. Le fruit sera bon, c'est sûr, parce que la sève du bon cep coule dans sarments déjà émondés. Se profile le Temple éternel, bientôt donné dans le signe du Christ ressuscité.

Sans compter les Romains, nous avons une explication, qui nous concerne tous, de la destruction du Temple : le temps a fait son œuvre. Avec la prochaine destruction du Temple par les Romains, c'est le vieux monde qui meurt ; il montre ainsi déjà qu'il est mortel, corruptible. Car le monde s'use, et cela affecte même le Temple.

Le vieux monde s'use, le nouveau, le monde de la résurrection, se prépare, dans la chair du Christ, à la veille d'une Pâque qui le verra mourir pour ressusciter. C'est de cette vie là, vie de résurrection, qu'il faut vivre. C'est en ce cep-là qu'il faut demeurer pour porter le fruit de vie que Dieu attend de sa vigne.

Le vieux monde, symbolisé par un Temple fait de mains d'hommes et destructible, le vieux monde se meurt, atteint par le ver — ce ver qu'est le péché. C'est à la racine même, le Temple, que ce vieux monde s'avère mortel, qu'il s'avère vicié.

Et au-delà du regret de la vigne féconde des jours passés, au-delà de la joie du bon vin des jours qui s'en sont allés, se dessine une nostalgie plus fondamentale, marquée par la destruction du Temple, la nostalgie qui est aussi celle de Dieu, celle des Psaumes, celle du temps où les temples étaient pleins, où l'on chantait à pleins poumons (cf. Ps 42).

*

C'est alors un encouragement que Jésus adresse à ses disciples, en prévision des temps difficiles qu'ils vont traverser, en butte tant à la menace romaine qu'à l'incompréhension. Car le vieux monde perdure manifestement, et ce jusqu’à aujourd’hui, avec ses difficultés, ses douleurs, ses deuils, sa violence, son injustice, le péché. Le temps qui n'a pas fini de l'user, continue de nous blesser. La détresse perdure, et à l'époque, pour les disciples, est en passe de s'intensifier ; par la menace romaine sur le Temple. C'est un temps terrible.

Mais Jésus les appelle ici, et nous appelle, à voir jusque dans la plus intense des détresses, lorsque tout s'écroule, il nous appelle à voir le signe de ce que quelque chose de neuf et de glorieux est en passe de se mettre en place.

Dieu plante un nouveau cep, le vrai cep éternel, qui ne s'use pas, le Temple spirituel et vivant.

C'est alors en son sens le plus profond que le cep, devient le signe de la rencontre entre Dieu et son peuple. La rencontre est donnée pour la foi des disciples en celui, Jésus, qui s'est appelé lui-même le Cep. Déjà s'écoule le vin nouveau promis. Ce vin qu'il nous a donné comme signe de son sang qui nous fait vivre comme la sève coule du cep dans les sarments, de sorte que nous portions nous-mêmes, que nous soyons nous-mêmes, ce fruit qui réjouit Dieu dans l'Éternité.

À cause même de cette parole, sachez que vous êtes déjà émondés pour porter un fruit incorruptible, un fruit éternel, le fruit de l'amour de Dieu.

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Les v. 9-17 donnent alors cette explication : qu’est-ce que la sève qui coule du cep, dévoilé par Jésus, dans les sarments que nous sommes par la foi en la promesse : c’est l'amour de Dieu :

9 Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés ; demeurez dans mon amour.
10 Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme, en observant les commandements de mon Père, je demeure dans son amour.
11 "Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite.
12 Voici mon commandement: aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés.
13 Nul n'a d'amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu'il aime.
14 Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande.
15 Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur reste dans l'ignorance de ce que fait son maître; je vous appelle amis, parce que tout ce que j'ai entendu auprès de mon Père, je vous l'ai fait connaître.
16 Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisis et institués pour que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure: si bien que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l'accordera.
17 Ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres.


Qu’est ce que le fruit que produisent les sarments attachés au cep : ce sont les actes qui en découlent. C’est-à-dire des actes de gratuité. « Ce qui glorifie mon Père, c'est que vous portiez du fruit en abondance et que vous soyez pour moi des disciples », dit Jésus dans le verset précédent. Et puis ici : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. » Bref la joie du père, ce qui le glorifie, est notre joie. L’Ecclésiaste (11, 1) le dit en ces termes : « Jette ton pain à la surface des eaux, car à la longue tu le retrouveras. »

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« Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés », dit Jésus. L’amour de Jésus pour les siens est celui de Dieu à son égard. Il se fonde là, comme en cascade, comme la sève, don de Dieu, coule du cep dans les sarments et leur fait porter du fruit. Dieu, Jésus, nous, autrui.

Nous sommes choisis pour aller, aller vers, aller hors de — comme Jésus est allé hors de, aller, ce qui est déjà porter du fruit. C'est tout le mouvement de l'envoi de Jésus par le Père qui se poursuit dans l'Église. Cela s'appelle, en terme classique, la mission. L'Église est faite pour cela.

« Ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres ». Tout un programme, dans un mouvement qui se commande et qui ainsi, fécondité, porte ce fruit qui fait pousser le monde vers le Royaume, immanquablement.


R.P.
Antibes 6.05.12