dimanche 16 avril 2017

Il n’est pas ici, il est ressuscité




Actes 10.34-43 ; Psaume: 118.1-20 ; 1 Corinthiens 5.6-8 ; Matthieu 28.1-10

Matthieu 28, 1-10
1 Après le sabbat, au commencement du premier jour de la semaine, Marie de Magdala et l’autre Marie vinrent voir le sépulcre.
2 Et voilà qu’il se fit un grand tremblement de terre : l’ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre et s’assit dessus.
3 Il avait l’aspect de l’éclair et son vêtement était blanc comme neige.
4 Dans la crainte qu’ils en eurent, les gardes furent bouleversés et devinrent comme morts.
5 Mais l’ange prit la parole et dit aux femmes : "Soyez sans crainte, vous. Je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié.
6 Il n’est pas ici, car il est ressuscité comme il l’avait dit; venez voir l’endroit où il gisait.
7 Puis, vite, allez dire à ses disciples : Il est ressuscité des morts, et voici qu’il vous précède en Galilée ; c’est là que vous le verrez. Voilà, je vous l’ai dit."
8 Quittant vite le tombeau, avec crainte et grande joie, elles coururent porter la nouvelle à ses disciples.
9 Et voici que Jésus vint à leur rencontre et leur dit : "Je vous salue." Elles s’approchèrent de lui et lui saisirent les pieds en se prosternant devant lui.
10 Alors Jésus leur dit : "Soyez sans crainte. Allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront."

*

« Il n’est pas ici, car il est ressuscité comme il l’avait dit ; venez voir l’endroit où il gisait » (Matthieu 28, 6). Voilà un constat auquel l’ange mène les femmes figées de crainte : « Soyez sans crainte, vous. Je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié. Il n’est pas ici, car il est ressuscité » — voilà un constat qui bouleverse le monde depuis plus de 2000 ans. Voilà un constat qui met définitivement en question nos certitudes sur nous-mêmes, sur la vie, sur la mort. Car si la vie qui déferle du tombeau vide dévoile que la mort n’est pas ce que l’on croyait, elle dévoile aussi que la vie n’est peut-être pas non plus ce que l’on croyait.

C’est ainsi que le Nouveau Testament parlera de deux morts, et de deux résurrections. Une première mort, spirituelle — qui fonde la question, plus sérieuse qu’on ne croit : y a-t-il une vie avant la mort ? — Une première mort, spirituelle, dont on est appelé dès aujourd’hui à ressusciter — par une première résurrection.

La seconde mort, bien visible celle-là, celle qui nous réduit au statut de cadavre, perd alors son aiguillon, sa réalité menaçante, pour quiconque est passé par cette première résurrection, résurrection spirituelle qui jaillit dès aujourd’hui d’une rencontre avec le Christ vivant. Dès lors, comme le cadavre du Christ n’est pas au tombeau, la vie de disciple du Christ n’est pas non plus au tombeau.

Allez donc en Galilée, dira l’ange : en Galilée, c’est-à-dire chez vous où il vous précède — où vous retrouverez l’enseignement qu’il vous a donné, sa parole. Allez parmi les humains dire ce que — peut-être confusément — vous savez désormais.

*

Peut-être confusément, mais au tombeau vide vous avez reçu la vie nouvelle qui vous fait savoir que cette façon commune de confondre notre être avec telle ou telle idée de nous-même, et au fond avec notre histoire temporelle, n’est plus à l’ordre du jour.

On menaçait les premiers chrétiens de brûler leur corps pour empêcher leur résurrection. Leur être, notre être, serait-il dans ce qui est consumable par le feu en nous ? Si oui, dans quelle partie précisément de ce que l’on menaçait de brûler, alors ? Puisque la réflexion, sinon la compassion — pensez à celle de Jésus à l’égard des blessés de la vie dont il prenait soin —, la réflexion avait déjà enseigné que quelqu’un qui a perdu un membre n’a rien perdu de son humanité.

Quelle partie précisément de notre être devait-on donc redouter de voir brûler ? Quelle partie échapperait à la puissance divine de résurrection ? Quelle partie serait tellement plus constitutive de notre être que telle autre ? Notre cerveau ? — c’est tout de même le siège de notre pensée, dit-on de nos jours. Pour les anciens, c’était plutôt le cœur, devenu depuis une simple pompe.

On sait pourtant que les premiers chrétiens avaient appris à ne pas redouter de telles menaces… Était-ce en rapport avec ce que l’on peut admettre que notre pensée ne se confond pas avec les organes — comme le cerveau — par lesquels elle s’exerce ? Aurait-on alors trouvé le siège de nos êtres inaccessible au feu : notre pensée ?…

Admettons donc alors que notre pensée ne s’exerce qu’à l’occasion des cellules de notre cerveau et qu’en dernier ressort, elle puisse en être séparée. Nous savons que c’est une idée classique. Notre être serait alors dans notre pensée, même indépendamment du cerveau qui en est l’occasion en cette vie. C’est un des fondements de l’idée de l’immortalité de l’âme.

« Je pense donc je suis » a dit un penseur célèbre. Cela dit, on remarque aussi que cette pensée, notre pensée, s’exerce toujours en regard de ce qui passe… Ce « je » qui pense aujourd’hui, est-il le même que celui d’hier ? Le vieillard d’aujourd’hui est-il l’enfant d’hier ? Notre mémoire, plutôt que notre pensée, ferait donc le lien, l’unité de nos êtres ?…

Cela dit, s’il y a continuité, par notre mémoire, — indubitablement : c’est elle qui fait que je me perçois comme le même que l’an dernier, ou qu’en mon enfance —, il faut bien admettre que les expériences que j’ai vécues, ne serait-ce qu’en un an, ont totalement modifié jusqu’à ma mémoire de moi-même : et que notre mémoire soit trompeuse est aussi un fait — admis.

Alors revenons à nos martyrs brûlés. Ont-ils plus perdu de leur être que ceux qui sont morts âgés et de leur belle mort ? Non évidemment. Nous savons en outre que tout notre être est renouvelé en un an. Nous ne sommes plus, physiquement, ce que nous étions. Ce qui constitue notre être est dans la mémoire et la pensée, certes…, mais celle de Dieu, la mémoire et la pensée de Dieu — seul éternel, et — j’allais dire — en dehors de nous, ou plus profond que nos profondeurs propres.

*

Voilà donc une enveloppe temporelle, les organes de notre pensée et de notre mémoire inclus, dont nous nous dépouillons — pour ceux qui échappent au martyre —, déjà au jour le jour de son vieillissement ; une enveloppe, qui s’use de toute façon, qui se dégrade de jour en jour ; jusqu’au moment où il faudra la quitter comme un vêtement qui a fait son temps — selon cette image proposée de Paul.

Voilà ce que dit l’Ange aux femmes dans toute la clarté du dimanche de Pâques : il n’est pas ici. Et pour qu’on ne s’y trompe pas, le corps, de toute façon, n’est pas là. Ce corps, cette enveloppe, qu’il a dépouillé à la croix.

Il a dépouillé le corps temporel, provisoire, douloureux, et il s’est relevé d’entre les morts. Et pour que cela soit bien clair, le tombeau est vide : l’Ange en roule la pierre pour que nous n’y restions pas. Il vous précède en Galilée. La mission commence où demeurent les vôtres, les êtres humains, elle est où vous êtes envoyés, pas autour d’un tombeau.

Ce qui rend surprenant que l’on ait développé le culte du tombeau vide. L’Ange a bien dit aux embaumeuses : il n’est pas ici. Allez chez vous, allez au bout du monde, dans la Cité terrestre, il vous y précède. Parce que ce qui vaut pour lui, et c’est là que son relèvement d’entre les morts est aussi un dévoilement, une révélation ; ce qui vaut pour lui, vaut, en lui, aussi pour nous. Il est un autre niveau de réalité, celui qui apparaît dans la résurrection. Or nous en sommes aussi, à notre tour de façon cachée. C’est cet autre niveau qu’il nous faut rechercher, pour y fonder notre vie et notre comportement dans le provisoire.

Car cela ne rend pas nos corps temporels insignifiants. Ils sont la manifestation visible de ce que nous sommes de façon cachée. Et le lieu de la solidarité. Le corps que le Christ s’est vu tisser dans le sein de la Vierge Marie manifeste dans notre temps ce qu’il est définitivement devant Dieu, et qui nous apparaît dans sa résurrection.

*

Lorsqu’au matin de Pâques, les femmes ont reçu ce signe : « le corps n’était pas là » ; le signe est accompagné de cette parole, il prend sens de cette parole, comme le pain et le vin prennent sens des paroles qui les accompagnent — il vous précède en Galilée, sur vos routes humaines.

Vivre de la résurrection du Christ éternel, pour marcher sur les routes du provisoire.

Que Dieu nous donne aujourd’hui de percevoir la présence du Ressuscité, et d’en concevoir le bonheur qu’ont connu les femmes puis les Apôtres. Et puis d’aller vers nos Galilée où nous précède le Ressuscité. Notre mort a été engloutie dans sa vie.


RP, Poitiers, Pâques 16/04/17


vendredi 14 avril 2017

Il y eut des ténèbres sur toute la terre




Matthieu 27, 1-54
[…] 37 Au-dessus de sa tête, ils avaient placé le motif de sa condamnation, ainsi libellé : « Celui-ci est Jésus, le roi des Judéens. »
38 Deux bandits sont alors crucifiés avec lui, l’un à droite, l’autre à gauche.
39 Les passants l’insultaient, hochant la tête
40 et disant : « Toi qui détruis le sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, si tu es le Fils de Dieu, et descends de la croix ! »
41 De même, avec les scribes et les anciens, les grands prêtres se moquaient :
42 « Il en a sauvé d’autres et il ne peut pas se sauver lui-même ! Il est Roi d’Israël, qu’il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui !
43 Il a mis en Dieu sa confiance, que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime, car il a dit : “Je suis Fils de Dieu !” »
44 Même les bandits crucifiés avec lui l’injuriaient de la même manière.
45 A partir de midi, il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu’à trois heures.
46 Vers trois heures, Jésus s’écria d’une voix forte : « Eli, Eli, lema sabaqthani », c’est-à-dire « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
47 Certains de ceux qui étaient là disaient, en l’entendant : « Le voilà qui appelle Élie ! »
48 Aussitôt l’un d’eux courut prendre une éponge qu’il imbiba de vinaigre ; et, la fixant au bout d’un roseau, il lui présenta à boire.
49 Les autres dirent : « Attends ! Voyons si Élie va venir le sauver. »
50 Mais Jésus, criant de nouveau d’une voix forte, rendit l’esprit.
51 Et voici que le voile du sanctuaire se déchira en deux du haut en bas ; la terre trembla, les rochers se fendirent ;
52 les tombeaux s’ouvrirent, les corps de nombreux saints défunts ressuscitèrent :
53 sortis des tombeaux, après sa résurrection, ils entrèrent dans la ville sainte et apparurent à un grand nombre de gens.
54 A la vue du tremblement de terre et de ce qui arrivait, le centurion et ceux qui avec lui gardaient Jésus furent saisis d’une grande crainte et dirent : « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu. »

*

Des ignorants en train de se moquer, des signes du monde éternel en train d'entrer dans l'histoire. Signes à la fois terrifiants et merveilleux : le voile du Temple se déchire, la terre tremble, des tombeaux s'ouvrent.

Et en premier lieu, « des ténèbres sur toute la terre » (Mt 27, 45).

Comme le dit le Psaume 2, en arrière-plan de la compréhension par les disciples de la condamnation à mort de Jésus, « tous se sont ligués contre le Messie » ; et, au jour de la crucifixion, sans vraiment s'en rendre compte. Les responsables de la Judée, censés être les représentants d'une nation farouchement opposée au paganisme romain, se montrent à présent fort proches des Romains !

Le conflit tourne autour de la crainte de ceux qui ont des positions élevées devant l'espérance que suscite Jésus, qui commence à être jugée trop dangereuse par rapport aux Romains. Et finalement, les chefs religieux parviendront à retourner une part importante du peuple contre celui qui est en fait porteur de quelque chose de bien plus grand que ses faibles espérances.

Quelques versets plus haut — Matthieu 26, 63-65 —,
63 [...] le souverain sacrificateur, prenant la parole, lui dit : Je t’adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu.
64 Jésus lui répondit : Tu l’as dit. De plus, je vous le déclare, vous verrez désormais le Fils de l’homme assis à la droite de la puissance de Dieu, et venant sur les nuées du ciel.
65 Alors le souverain sacrificateur déchira ses vêtements, disant : Il a blasphémé ! Qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Voici, vous venez d’entendre son blasphème.

Les chefs du temple ont ont invoqué ce motif pour livrer Jésus : le « blasphème » : il s'est identifié au Fils de l'Homme du livre de Daniel. Or le Fils de l'Homme est un être céleste, image éternelle de Dieu.

Les sadducéens, que sont les chefs du temple d’alors, ne croient probablement pas à ce « Fils de l'Homme », être céleste qui existe avant que le monde soit, auquel croient plusieurs en Israël d'alors. Et pourtant lorsque Jésus s'applique à lui-même une citation de Daniel sur le Fils de l'Homme, le grand prêtre crie au blasphème. Pour leurs manœuvres, les sadducéens comme les partisans du roi Hérode, proches des Romains, et adversaires privilégiés de Jésus, peuvent fort bien s'accommoder de la croyance, qui n'est sans doute pas la leur, au Fils de l'Homme céleste et éternel. Car voilà que cet être céleste devient concret, en Jésus Christ ; la chose peut devenir dangereuse, surtout si ce Jésus rassemble les espérances du peuple ; et d'autant plus que les Romains pourraient s'en inquiéter.

Mais le Fils de l'Homme est un personnage céleste ! Certains s'attendent même éventuellement à le voir descendre du ciel dans le Temple ; Jésus, dans le récit de la tentation au désert, a refusé la tentation de se présenter ainsi, de se présenter en héros triomphant (Mt 4, 5-7). Or ce Jésus en train de comparaître n'a vraiment pas l'apparence du héros céleste, image éternelle de Dieu : il est au contraire humilié, méprisé, apparemment impuissant. Sa prétention au titre divin de Fils de l'Homme peut bien sembler blasphématoire : ce prétendu Fils de l'Homme n'a pas fière allure !

Et le comportement du grand desservant, sa manœuvre pour retourner le peuple, va marcher.
Jésus se taira, n'admettant aucune concession : surtout pas aux Romains et à leurs partisans au pouvoir, mais pas non plus à ceux qui veulent renverser les Romains par les armes, nombreux sans doute parmi le peuple. Ici la crainte est celle qu'exprime le grand prêtre Caïphe, selon Jean : « s'il continue les Romains vont nous détruire ». On le leur livrera donc.

*

Et de cette façon s'explique l'attitude de Pilate. Pilate ne comprend pas : « qu'as-tu fait, que les tiens te livrent à moi ? » — « Moi je ne suis pas Judéen… vous avez votre Loi, etc. » Sous-entendu : « réglez donc cela entre vous ! »

Le problème que pose Jésus est renforcé par son silence devant ce Pilate perplexe : son Règne n'est pas de ce monde. Et ce n'est pas par la force, mais par l'Esprit de Dieu qu'il sera instauré. Pour l'heure, lorsque le Christ est exclu du monde, c'est le monde et celui qui le séduit, le diable, qui est jeté hors de sa lumière : « il y eut des ténèbres sur toute la terre ». Lorsque le monde de la vanité, de l'apparence et des pouvoirs passagers s'imagine réduire à l'impuissance celui dont il cloue les mains, il ignore tout de ce qui est en train de se passer : Dieu est en train de révéler qui est Jésus par cette crucifixion.

Lorsque la lumière du monde est élevée de la terre, la terre entre dans les ténèbres (Mt 27, 45). Alors Dieu fait éclater la Vérité. Mieux peut-être que Pilate au procès, le centurion entrevoit cela et en conçoit de la crainte : « Il était vraiment le Fils de Dieu » (27, 54). Au milieu des moqueries, Dieu se révèle. C'est là, là seulement qu'il ne peut qu'être. Là est son parti : la justice, la pureté, fût-elle voilée dans les sarcasmes : là est la puissance de Dieu.

*

Il est celui qui est qui était et qui vient, celui-là même qui a versé son sang, et voici que, Fils de l'Homme contemplé par Daniel, il vient sur les nuées (Apocalypse 1, 5-8). Car son sang versé, c’est-à-dire sa mort, est, par sa résurrection, la source de notre salut, de notre accès à l’éternité, selon le vrai sens de ce que, selon Matthieu, a dit le peuple : « Nous prenons son sang sur nous et sur nos enfants ! » (27, 25). Malgré l’affreux contresens de la lecture historique de cette prière du peuple, il n’y a rien d’autre que salut et bénédiction de Dieu sous le sang versé pour que nous ayons la vie. Bénédiction et non pas malédiction !

Il nous est ainsi montré étrangement, infiniment proche, jusqu’à la mort, lui qui est ce Fils de l'Homme dans les cieux, demeurant avec Dieu avant la fondation du monde.


RP, Poitiers, Vendredi saint, 14.04.17


dimanche 9 avril 2017

Quand Jésus entra dans Jérusalem...




Ésaïe 50.4-7 ; Psaume 22 ; Philippiens 2.6-11 ; Matthieu 21.1-11

Matthieu 21, 1-11
1 Lorsqu’ils approchèrent de Jérusalem et arrivèrent près de Bethphagé, au mont des Oliviers, alors Jésus envoya deux disciples
2 en leur disant : "Allez au village qui est devant vous ; vous trouverez aussitôt une ânesse attachée et un ânon avec elle ; détachez-la et amenez-les-moi.
3 Et si quelqu’un vous dit quelque chose, vous répondrez : Le Seigneur en a besoin, et il les laissera aller tout de suite."
4 Cela est arrivé pour que s’accomplisse ce qu’a dit le prophète :
5 Dites à la fille de Sion : Voici que ton roi vient à toi, humble et monté sur une ânesse et sur un ânon, le petit d’une bête de somme.
6 Les disciples s’en allèrent et, comme Jésus le leur avait prescrit,
7 ils amenèrent l’ânesse et l’ânon ; puis ils disposèrent sur eux leurs vêtements, et Jésus s’assit dessus.
8 Le peuple, en foule, étendit ses vêtements sur la route ; certains coupaient des branches aux arbres et en jonchaient la route.
9 Les foules qui marchaient devant lui et celles qui le suivaient, criaient : "Hosanna au Fils de David ! Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient ! Hosanna au plus haut des cieux !"
10 Quand Jésus entra dans Jérusalem, toute la ville fut en émoi : "Qui est-ce ?" disait-on ;
11 et les foules répondaient ; "C’est le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée."

*

Les foules attendent une délivrance — d'abord à l’égard de l’oppression romaine —, mais qui les laissera, elles l’ignorent, dans ce temps de ténèbres, le nôtre, où « le monde entier est au pouvoir du Malin » (1 Jean 5, 19) — car après Rome, il y en aura d'autres, autant de signes d'une oppression plus fondamentale. Tant que ce monde dure c’est de cette autre oppression, qui porte les oppressions du temps, qu’il s’agit d’être sauvé.

Car si notre temps, nos moments qui se succèdent, qui perpétuent l’exil dans la misère, sont signe de perte, de manquement, de déficience, de captivité sous une griffe diabolique, et sont dès lors signes de notre incapacité de voir autre chose que ce qui se voit ; bref, si les jours sont mauvais, c'est qu'il est temps, toujours, de racheter un temps de corruption : Éphésiens 5, 16, « rachetez le temps car les jours sont mauvais » ; « rachetez le temps », le moment. Ce qui fait écho au cri : « Hoshanna », sauve maintenant, en cet instant, sauve l’instant, sauve en ce temps — ouvre dès maintenant le temps éternel, le jour d’éternité.

Pour cela il nous faut, de Rameaux à Pâques, apprendre à voir sacrifier le Messie tel que nous le concevons pour retrouver dès maintenant le Sauveur éternel, révélé au dimanche de Pâques.

Jusque là — 1 Jean 5, 19 & 20 : « Nous savons […] que le monde entier est sous la puissance du malin. » Mais déjà, « nous savons aussi que le Fils de Dieu est venu, et qu’il nous a donné l’intelligence pour connaître le Véritable ; et nous sommes dans le Véritable, en son Fils Jésus-Christ. C’est lui qui est le Dieu véritable, et la vie éternelle. »

*

Il s’agit alors de racheter ce temps en vivant dès maintenant selon le temps céleste, dans la vérité de Dieu. Exactement ce que ne fait pas ce peuple enthousiaste qui acclame un Messie en quiproquo. Forcément en quiproquo tant il est au-delà de la mesure que l'on conçoit !

Car c’est ici la brèche de l’irruption du salut dans le temps, du salut du temps. C’est ici que se rachète le temps, cette mesure de notre déperdition. C’est ce que ce « Hoshanna », sans même que ceux qui le prononcent ne le sachent, demande à Jésus. Dans la foi qu’il est un temps céleste, celui du Royaume à venir, qui n’est pas marqué par le manque, un regard sur notre temps nous enseigne la confiance en Dieu, et l’espérance actuelle de ce temps éternel qui nous est donné d’en-haut ; irruption, promise à notre foi, de l’éternité du Royaume.

Ne pas se soumettre aux aveuglements de ce temps, ne pas se conformer au siècle présent et à ses clameurs, aux clameurs des foules trompées, mais se fixer résolument dans la vérité, loi du siècle à venir, incorruptible, pour voir racheter celui-ci.

Vivre dans le siècle à venir se manifeste en ce siècle dans une attitude concrète : il ne s’agit pas de le fuir, mais d’en signifier dans la fidélité au quotidien, le rachat de chaque instant par la confiance à la loi du siècle à venir (Matthieu 6, 33-34 — « cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu »...).

*

Mais en est-on là au jour des Rameaux ? Ou est-on dans le quiproquo que l'on percevait déjà la veille dans l'inimitié montante de l'institution officielle ? — Jean 11, 48-52 : « Si nous le laissons continuer ainsi, tous croiront en lui, les Romains interviendront et ils détruiront et notre saint Lieu et notre nation » — parole de cette instance qui vaut Église institutionnelle, celle de « Caïphe, qui était Grand Prêtre en cette année-là, [disant] : "Vous n’y comprenez rien et vous ne percevez même pas que c’est votre avantage qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière." — « Ce n’est pas de lui-même qu’il prononça ces paroles, mais, comme il était Grand Prêtre en cette année-là, il fit cette prophétie qu’il fallait que Jésus meure pour la nation et non seulement pour elle, mais pour réunir dans l’unité les enfants de Dieu qui sont dispersés. »

Bientôt, les proches de Jésus rejoindront la crainte sage de l'institution officielle. Aujourd'hui, ils rêvent encore, ils acclament leur Messie — acclamation menaçante pour la nation et pour lui, comme l'a deviné Caïphe : les Romains veillent.

La foule heureuse elle, qui est celle qui espère en Jésus, qu'elle acclame, celle de l’Église renouvelée, réveillée, rejoindra bientôt par la déception la crainte légitime et sage de Caïphe et de l’institution ; cela jusqu'aux plus proches de Jésus, dont l'un le livrera et dont le plus enthousiaste, Pierre, le reniera.

La puissance menaçante de Rome plane, immense, face à cette dérisoire montée à Jérusalem de la manifestation non-autorisée de ce petit candidat à la messianité ! Tous, de Caïphe à Pierre en passant par la foule aux Rameaux sont dans la même fausse espérance, une espérance à la mesure de ce siècle, de ce temps corrompu. Mais, avertira Paul, plus tard (Romains 12, 2) : « ne vous conformez pas au siècle présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l’intelligence, afin que vous discerniez quelle est la volonté de Dieu […]. ».

L'avertissement de Paul vaut aussi pour plus tard, jusque pour nous — avertissement contre tous ce qui consiste à se ranger à l'ordre temporel, porté alors par Rome. « Nous n'avons de roi que César » proclamera-t-on bientôt (Jean 19, 15) ! ne voyant plus le sens de ce panneau ironique et dérisoire, motif de la crucifixion, « Jésus de Nazareth, roi des Judéens ».

*

Les Hoshanna des enthousiastes, mais ils ne le savent pas ! sont porteurs d'une tout autre espérance, dont l'ouverture passera par le sacrifice de la vaine espérance — espérer contre toute espérance. Pour cela, il faudra voir sacrifier le Jésus qui nous plaît — mais ça vaut au fond pour tous ceux que l'on acclame selon nos conceptions propres ! Tous, à commencer par nos proches, sont à une tout autre mesure que ce que nous en concevons. Laissons-les être ce que Dieu a fait d'eux, d'elles...

Pour l'heure, il faudra voir sacrifier ce Jésus que l'on porte vers le trône de Jérusalem, et qui forcément nous décevra, décevra nos fausses attentes : il est en vérité à une toute autre mesure que nos courtes espérances, contre lesquelles il faut apprendre à espérer.

C'est un autre trône qui attend celui que l'on acclame, un trône d'éternité dont le signe en ce temps est son rejet pour le temps. C'est ainsi qu'il sauve le temps, notre temps, qu'il sauve chacun de jours, de nos instants, c'est ainsi qu'il répond à notre cri : Hoshanna.

La foule qui l'acclame ne sait pas exactement ce qu’elle demande — la foule ne sait pas encore que celui qu’elle acclame comme un roi temporel devra être sacrifié comme tel, pour rayonner de sa vérité éternelle.

« Sauve maintenant ». Alors le temps est racheté. Voilà la parole surgie de la foule agitée, de la foule en fête, une parole chargée d'une vérité silencieuse pour l'heure, mais qui retentira au dimanche de Pâques en écho de l’éternité dans laquelle est fondée la parole du salut de ceux qui sont dans le temps.


RP, Poitiers, Rameaux, 09/04/17


dimanche 2 avril 2017

Relève-toi d’entre les morts




Ézéchiel 37, 12-14 ; Psaume 130; Romains 8, 8-11 ; Jean 11, 1-45

Jean 11, 25-45
25 Jésus lui dit : « Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ;
26 et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? »
27 – « Oui, Seigneur, répondit Marthe, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde. »
28 Là-dessus, elle partit appeler sa sœur Marie et lui dit tout bas : « Le Maître est là et il t’appelle. »
29 À ces mots, Marie se leva immédiatement et alla vers lui.
30 Jésus, en effet, n’était pas encore entré dans le village ; il se trouvait toujours à l’endroit où Marthe l’avait rencontré.
31 Les Judéens étaient avec Marie dans la maison et ils cherchaient à la consoler. Ils la virent se lever soudain pour sortir, ils la suivirent : ils se figuraient qu’elle se rendait au tombeau pour s’y lamenter.
32 Lorsque Marie parvint à l’endroit où se trouvait Jésus, dès qu’elle le vit, elle tomba à ses pieds et lui dit : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. »
33 Lorsqu’il les vit se lamenter, elle et les Judéens qui l’accompagnaient, Jésus frémit intérieurement et il se troubla.
34 Il dit : « Où l’avez-vous déposé ? » Ils répondirent : « Seigneur, viens voir. »
35 Alors Jésus pleura ;
36 et les Judéens disaient : « Voyez comme il l’aimait ! »
37 Mais quelques-uns d’entre eux dirent : « Celui qui a ouvert les yeux de l’aveugle n’a pas été capable d’empêcher Lazare de mourir. »
38 Alors, à nouveau, Jésus frémit intérieurement et il s’en fut au tombeau ; c’était une grotte dont une pierre recouvrait l’entrée.
39 Jésus dit alors : « Enlevez cette pierre. » Marthe, la sœur du défunt, lui dit : « Seigneur, il sent déjà… Il y a en effet quatre jours… »
40 Mais Jésus lui répondit : « Ne t’ai-je pas dit que, si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ? »
41 On ôta donc la pierre. Alors, Jésus leva les yeux et dit : « Père, je te rends grâce de ce que tu m’as exaucé.
42 Certes, je savais bien que tu m’exauces toujours, mais j’ai parlé à cause de cette foule qui m’entoure, afin qu’ils croient que tu m’as envoyé. »
43 Ayant ainsi parlé, il cria d’une voix forte : « Lazare, sors ! »
44 Et celui qui avait été mort sortit, les pieds et les mains attachés par des bandes, et le visage enveloppé d’un linge. Jésus dit aux gens : « Déliez-le et laissez-le aller ! »
45 Beaucoup de ces Judéens qui étaient venus auprès de Marie et qui avaient vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui.

*

Pouvons-nous entendre cette parole ? « Moi je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi vivra, quand bien même il serait mort ; et celui qui vit et croit en moi ne mourra pas pour toujours. » Marthe entend cette parole, et elle croit ; par sa foi en lui, elle entre, aujourd’hui, toujours dans la présence de celui qui est la résurrection et la vie. Même le passage par la destruction du corps n’enlève rien à cela : Jésus est la résurrection et la vie. Ce pourquoi il avait pu dire concernant la maladie et la mort de Lazare : « cette maladie n’est pas pour la mort » ! Et à présent : « Je suis la résurrection et la vie » — « Crois-tu cela ? » lui a-t-il demandé — « Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde ».

À ce moment, Marthe sait : elle, et Lazare, sont passés de la mort à la vie par la foi en Jésus. « Là-dessus, poursuit le texte, elle partit appeler sa sœur Marie et lui dit tout bas : "Le Maître est là et il t’appelle" ». Que chacun de nous l’entende aujourd’hui, cette parole, car elle est pour chacun de nous : « Le Maître est là et il t’appelle ».

*

Marie marque alors le pas nouveau : « À ces mots, Marie se leva immédiatement et alla vers lui » (v. 29). Puis elle profère à son tour la parole qu'avait dite dans un premier temps sa sœur, mais d’une toute autre façon : « elle tomba à ses pieds et lui dit : "Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort." » (v. 32). Une attitude qui dit qu’on est déjà au-delà du simple reproche, qu’on est déjà dans l’espérance que tout est possible à celui vers lequel Marie s’est tournée. Aujourd'hui Jésus s'est fait présence vivifiante contre tous les désespoirs.

La mort qui a atteint Lazare et devant laquelle Jésus pleure — le plus court verset des Écritures (v. 35) : « Jésus pleura » — Lazare est vraiment mort, « il sent déjà » (v. 39) —, Jésus va en montrer qu'elle non plus, la mort, l'affreuse mort, n'est pas maladie à la mort.

« Enlevez cette pierre. » — « Seigneur, il sent déjà, a répondu Marthe… Ça fait quatre jours… » C'est bien un acte de création que pose ici la parole créatrice devenue chair en Jésus. Rappelez-vous le début de cet Évangile, reprenant la Genèse. Au commencement était la parole, par qui le monde a été fait, et cette parole est là à présent, parole créatrice.

Il sent déjà. Plus de vie. Il est mort. C'est bien un acte de création, création nouvelle, à partir de rien, qui va être posé. « Si quelqu'un est en Christ, il est une nouvelle création » (2 Co 5, 17).

40 Jésus répondit à Marthe : "Ne t’ai-je pas dit que, si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ?"
41 On ôta donc la pierre. Alors, Jésus leva les yeux et dit : "Père, je te rends grâce de ce que tu m’as exaucé.
42 Certes, je savais bien que tu m’exauces toujours, mais j’ai parlé à cause de cette foule qui m’entoure, afin qu’ils croient que tu m’as envoyé."
43 Ayant ainsi parlé, il cria d’une voix forte : "Lazare, sors !"
44 Et celui qui avait été mort sortit, les pieds et les mains attachés par des bandes, et le visage enveloppé d’un linge. Jésus dit aux gens : "Déliez-le et laissez-le aller !"

Jésus vient de poser le signe qui annonce pour nous tous ce en quoi sa résurrection au dimanche de Pâques donne tout son sens à notre foi : « vous êtes ressuscités avec le Christ. […] Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu », dira Paul (Colossiens 3, 1 & 4). « Si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus Christ d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels, par son Esprit qui habite en vous » (Romains 8, 11).

Et voici à présent, pour Marthe et Marie et pour nous tous, le signe inouï : la résurrection de Lazare. Leur prière a porté son fruit, elles qui ont porté Lazare. Signe de ce que décidément, en effet, comme le disait Jésus, « cette maladie n’est pas pour la mort » — car la maladie à la mort est le désespoir. Jésus vient de fonder l’espérance, d’ancrer la foi qui renverse tout désespoir au-delà même de la mort.

*

« Ne t’ai-je pas dit que, si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ? » a demandé Jésus. Mais comme la résurrection de Lazare est un acte de création, la foi en est un aussi. Et plusieurs ne peuvent pas voir ce qui vient de se passer. Ils ne voient là qu'un inconvénient ! Comme lors de la multiplication des pains, le signe n'était pas vu par plusieurs… « Vous me cherchez non parce que vous avez vu un signe, mais parce que vous avez été rassasié » (Jn 6). Ce qui rend populaire ! Et à présent c'est ce qui fait problème !

45 Beaucoup des Judéens qui étaient venus auprès de Marie et qui avaient vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui.
46 Mais d’autres s’en allèrent trouver les Pharisiens et leur racontèrent ce que Jésus avait fait.
47 Les grands prêtres et les Pharisiens réunirent alors un conseil et dirent : « Que faisons-nous ? Cet homme opère beaucoup de signes.
48 Si nous le laissons continuer ainsi, tous croiront en lui, les Romains interviendront et ils détruiront et notre saint Lieu et notre nation. »
49 L’un d’entre eux, Caïphe, qui était Grand Prêtre en cette année-là, dit : « Vous n’y comprenez rien
50 et vous ne percevez même pas que c’est votre avantage qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière. »
51 Ce n’est pas de lui-même qu’il prononça ces paroles, mais, comme il était Grand Prêtre en cette année-là, il fit cette prophétie qu’il fallait que Jésus meure pour la nation
52 et non seulement pour elle, mais pour réunir dans l’unité les enfants de Dieu qui sont dispersés.
53 C’est ce jour-là donc qu’ils décidèrent de le faire périr.

« Si nous le laissons continuer ainsi, tous croiront en lui, les Romains interviendront et ils détruiront et notre saint Lieu et notre nation » (v. 48). Cette inquiétude explique tout. Comme toute inquiétude, elle est légitime. Face à toute inquiétude le seul recours est la foi. Tous ne l'ont pas. Cette inquiétude explique tout, depuis la livraison de Jésus aux Romains jusqu'à la persécution des premiers chrétiens par Paul. Encore une fois elle est légitime. « Vous me cherchez non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez eu à manger » disait Jésus (Jn 6), qui se méfie de sa popularité — « il savait ce qui est dans le cœur de l'homme » ! Cet épisode précède immédiatement la procession de Rameaux et permet de comprendre l'état d’esprit de Jésus à Rameaux, une popularité qui lui vaudra la mort.

« C'est votre avantage qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière, dit alors Caïphe. Caïphe fit cette prophétie qu’il fallait que Jésus meure pour la nation et non seulement pour elle, mais pour réunir dans l’unité les enfants de Dieu qui sont dispersés. » — Écho au Psaume : « Pourquoi les rois de la terre se soulèvent-ils Et les princes se liguent-ils avec eux Contre l’Éternel et contre son messie ? » (Ps 2, 2)

Tous : les autorités judéennes : « vous n'y comprenez rien. Si nous le laissons continuer ainsi, tous croiront en lui, les Romains interviendront et ils détruiront et notre saint Lieu et notre nation » ; bientôt, à Rameaux, les proches de Jésus, ceux auprès de qui il est populaire, mais qui ne comprennent pas vraiment — voir la confession de Pierre… qui voudra le défendre par l'épée —, des proches le fêtant à Rameaux, mais qui ne supporteront pas qu'il leur échappe, au fond ; et plus tard, au vendredi saint : les Romains, éliminant un improbable rebelle se prenant pour un nouveau roi des Judéens ! Ce qu'il est en réalité échappe à tous !

*

L’Évangile de la résurrection est acte de création. Et il ne se reçoit que dans l'obéissance à ce qui est de l’ordre du commandement accompli : « Lazare, sors ! » Tel est l’ordre, le commandement donné par Jésus, dans l’écoute et l’accomplissement duquel la libération du dimanche de Pâques devient une réalité effective dans nos vies dès aujourd’hui. « Sors de ta tombe, sors de ce qui te lie ! » ; et, dernier signe que rien ni personne ne saurait y faire obstacle — Jésus s’adresse à ceux qui sont présents : « Déliez-le, et laissez le aller ».

Lazare a entendu et a obéi : il est sorti de la mort. Comme Abraham obéissait au commandement de sa liberté : « va ! », « Va vers où je t’indique », « va pour toi ». Et Abraham est allé.

L’Évangile de la résurrection et de la liberté libère vraiment, il fait vraiment entrer dès aujourd’hui dans la vie nouvelle celui, celle, qui entend la voix du Ressuscité et obéi à son ordre, son commandement, parole de création : « sors de ta tombe, de ce qui te lie ! » Ta maladie n'est pas à la mort. Parole pour chacun de nous. Lève-toi à présent, « relève-toi d’entre les morts, et Christ t'éclairera » (Éphésiens 5, 14-24).


RP, Poitiers, 02/04/17


dimanche 26 mars 2017

Aveugle de naissance




1 Samuel 16, 1-13 ; Psaume 23 ; Éphésiens 5, 8-14 ; Jean 9

Jean 9 : v. 1-7 & 35-39
1 En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance.
2 Ses disciples lui posèrent cette question : "Rabbi, qui a péché pour qu’il soit né aveugle, lui ou ses parents ?"
3 Jésus répondit : "Ni lui, ni ses parents. Mais c’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui !
4 Tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m’a envoyé : la nuit vient où personne ne peut travailler ;
5 aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde."
6 Ayant ainsi parlé, Jésus cracha à terre, fit de la boue avec la salive et l’appliqua sur les yeux de l’aveugle ;
7 et il lui dit : "Va te laver au bassin de Siloé" — ce qui signifie Envoyé. L’aveugle y alla, il se lava et, à son retour, il voyait. […]
[…]
35 Jésus […] lui dit : "Crois-tu, toi, au Fils de l’homme ?"
36 Et lui de répondre : "Qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ?"
37 Jésus lui dit : "Eh bien ! Tu l’as vu, c’est celui qui te parle."
38 L’homme dit : "Je crois, Seigneur" et il se prosterna devant lui.
39 Et Jésus dit alors : "C’est pour un jugement que je suis venu dans le monde, pour que ceux qui ne voyaient pas voient, et que ceux qui voyaient deviennent aveugles."

*

Les disciples voulaient savoir si c'est parce que lui a péché ou parce que ses parents ont péché que l'homme est né aveugle. Lui ? Mais il n'était pas né… avant de naître ! Quoique, selon une légende juive, l'enfant connaît, avant de naître, tous les secrets de la Torah, tous les mystères du monde. À la naissance, un ange lui ferme la bouche pour qu'il oublie tout ce qu'il sait. Le petit sillon qu'on a sous le nez est la marque du doigt de l'ange. Alors, l'homme aurait-il péché avant de naître ?… Comment savoir après le passage du doigt de l’ange !? Alors ses parents ? La réponse de Jésus sera : là n'est pas la question.

Pas de raisons pour expliquer l'infirmité, la maladie, la souffrance, incompréhensibles, pas même la raison morale : il n'y a pas à chercher d'explication dans le péché, collectif (ses parents) ou personnel. Il n'est pas de raisons non plus qui expliqueront sa guérison : la manifestation des œuvres de Dieu qui est par le miracle n'explique pas plus la grâce que la souffrance de l'aveugle ne trouve d'explication dans une faute — ou autre. L'aveugle-né le sait bien : il est au bénéfice d'une guérison qui ne peut que lui arracher qu'un joyeux « pourquoi moi ? » Il se contentera de constater « j'étais aveugle, maintenant je vois ».

*

Dès l'abord, Jésus le soulignait par la « méthode » choisie pour guérir l'aveugle : il commence par lui couvrir les yeux de boue. Pour le moins peu clair ! S'il avait voulu insister sur l'aveuglement, il ne s'y serait pas pris autrement : les yeux pleins de boue… Mais en même temps, le geste rappelle la Genèse, l'homme fait de la terre. Car c'est un acte de création que va opérer Jésus en créant la vue de l'aveugle.

Ainsi il lui couvre les yeux de boue. Puis il l'envoie se laver, au bassin de Siloé, de l'Envoyé (c’est-à-dire au miqvé de Siloé — équivalent, dans le judaïsme, de ce qu’on appellerait « baptistère »).

*

Bienheureux ceux dont la relation avec Dieu est d’être guidés en aveugles par sa seule promesse, partant en aveugles vers sa lumière inaccessible. Bienheureux ceux dont la promesse de Dieu a couvert les yeux de boue, les plaçant sur le chemin de Siloé, le chemin de l'Envoyé de lumière.

C'est là le jugement que porte Jésus dans le monde : que ceux qui voient deviennent aveugles, afin de voir, car il n'est pas de grâce dans nos sagesses, par lesquelles nous prétendons voir, fût-ce notre sagesse religieuse : Dieu ne les a-t-il pas frappées de folie (1 Co 1, 20) ? Tel est le jugement : « que ceux qui ne voient pas voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » Alors apparaît le sens de notre présence en ce monde qui est aussi fait de douleurs incompréhensibles : nous sommes comme envoyés à notre tour, par l'Envoyé de lumière, pour que, tant que dure le jour, quelque chose de lui soit manifesté en nous. Notre exil dans un monde de souffrance et de nuit devient mission, envoi. « C’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui !, nous dit Jésus. Tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m’a envoyé : la nuit vient où personne ne peut travailler ; aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. »


RP, Châtellerault, AG, 26/03/17


dimanche 19 mars 2017

Une Samaritaine




Exode 17, 3-7 ; Psaume 95 ; Romains 5, 1-8 ; Jean 4, 5-42

Jean 4, 5-7 & 19-24
5 Il arrive donc dans une ville de Samarie nommée Sychar, près du champ que Jacob avait donné à Joseph, son fils.
6 Là se trouvait la source de Jacob. Jésus, fatigué du voyage, s’était assis tel quel au bord de la source. C’était environ la sixième heure.
7 Une femme de Samarie vient puiser de l’eau. [...]

19 – Seigneur, lui dit la femme, [...].
20 Nos pères ont adoré sur cette montagne ; vous, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem.
21 Jésus lui dit : Femme, crois-moi, l’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père.
22 Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Judéens.
23 Mais l’heure vient – c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car tels sont les adorateurs que le Père cherche.
24 Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et en vérité. [...]

*

Il n'y a de libération que par le Dieu qui est au-delà de tout nom, au-delà de toute représentation. Le Dieu universel qui seul peut libérer. Le Dieu révélé à Israël et par Israël — « le salut vient des Judéens ». Il n'y a de liberté que dans la foi en ce Dieu-là, qui est au-delà de tout Dieu, au point que si on s'en donne une conception, ce n'est pas encore lui — « Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et en vérité ».

Un paradoxe qui passe par le fait que le Dieu au-delà de tout Dieu, au delà de toute conception de la divinité, le libérateur au-delà de toutes nos limites, est donné, révélé dans une histoire particulière, celle d'un peuple particulier, avec toutes ses limites. Le Dieu dont nous sommes témoins malgré nous est bien celui qui nous est donné, qui se donne malgré tout dans une histoire particulière. Jésus a fait siennes toutes nos limites, comme il a fait sienne notre mortalité. Il a fait siens nos deuils : il a pleuré la mort de Lazare. Il a fait sienne notre humanité au sens le plus précis.

Comme nous, il est devenu un individu, cet individu, appartenant à ce moment de l’histoire — né sous César Auguste, crucifié sous Ponce Pilate — ; appartenant à ce peuple, le peuple juif, peuple de l’Alliance et donc peuple premier de Dieu. Cela aussi Jésus le fait sien jusqu’au bout !

Car c'est dans cette histoire particulière, par cette histoire particulière, voire parfois malgré elle s'il le faut, que le Dieu de l’universel se dévoile. Cet épisode, celui de la Samaritaine et de son peuple, nous dit la profondeur de l'Incarnation du Fils de Dieu, une réalité qui n'a rien d'abstrait. Juif, le Fils de Dieu s'inscrit dans cette histoire-là, en élevant celles et ceux à qui il s'adresse au statut d'enfants d’Abraham, d'enfants d’Israël, d'affranchis du Dieu d'Israël selon la promesse des prophètes. Par delà les idoles figurées ici par les maris de la Samaritaine (cf. 2 Rois 17, 29-41) — et « celui-ci n'est pas ton mari », lui dit Jésus — par delà les idoles et les captivités qu'elles génèrent, est libéré quiconque en appelle à celui qui est au-delà de toute captivité et de toute identité qui rend captif.

C’est comme cela que le Dieu qui est au-dessus de tout Dieu nous sauve. Celui qui est la parole éternelle, qui a fondé le monde et connaît tous les méandres de nos vies a emprunté un chemin, celui de l’Alliance qui va d’Abraham au Royaume à venir. Le salut vient des Judéens, du cœur de la foi juive, reprise d'Ésaïe, ch. 2 v. 3 : « Car de Sion sortira la loi, Et de Jérusalem la parole de l’Éternel », mais cette parole, celle du salut, provient de l'éternité, que Jésus, parole devenue chair (Jean 1, 14) vient ainsi inscrire dans le temps éternel comme Ressuscité. C'est cette parole semée par les prophètes (cf. Michée 6, 15) que ses disciples moissonnent à présent (Jn 4, 37-38), dans une rencontre d'amour entre un peuple, les Samaritains (cf. Michée 1, 6 sq.), et le Dieu venu en Jésus, dépassant l'attente d'amour de la Samaritaine découvrant dans le Dieu dévoilé en Jésus ce qu'elle n'a pas pu trouver dans ses maris successifs, comme autant d'idoles samaritaines. La source de vie qu'elle découvre en Jésus, mieux que l'eau d'un puits, jaillit désormais en vie éternelle.

De la sorte Jésus conduit cette femme à le confesser en ses termes à elle, comme il nous y conduit tous. On ne sera libéré des idoles qui nous tiennent captifs qu'en les dénonçant pour ce qu'il en est : des idoles, dont seul le Dieu qui est au-delà de tout nom, de toute figure que l'on s'en fait peut rompre le mensonge. Dieu d'éternité dont la parole sort de Jérusalem, du cœur de la Judée et des paroles des prophètes d'Israël. C'est ce Dieu qui s'est montré en Jésus. C'est le Dieu au-delà de toute figure, de toute idole ; lui est esprit et vérité, qui nous advient comme source vraie, jaillissant en vie éternelle, adoré en esprit et vérité.


R.P. Poitiers, AG, 19.03.17


dimanche 5 mars 2017

Épreuve au désert



(image ici)
Genèse 2, 7-9 &-3, 1-7 ; Psaume 51 ; Romains 5, 12-19 ; Matthieu 4, 1-11

Matthieu 4, 1-11

1 Alors Jésus fut conduit par l’Esprit au désert, pour être tenté par le diable.
2 Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim.
3 Le tentateur s’approcha et lui dit: "Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains."
4 Mais il répliqua: "Il est écrit: Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu."
5 Alors le diable l’emmène dans la Ville Sainte, le place sur le faîte du temple
6 et lui dit: "Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit: Il donnera pour toi des ordres à ses anges et ils te porteront sur leurs mains pour t’éviter de heurter du pied quelque pierre."
7 Jésus lui dit: "Il est aussi écrit: Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu."
8 Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne; il lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire
9 et lui dit: "Tout cela je te le donnerai, si tu te prosternes et m’adores."
10 Alors Jésus lui dit: "Retire-toi, Satan! Car il est écrit: Le Seigneur ton Dieu tu adoreras et c’est à lui seul que tu rendras un culte."
11 Alors le diable le laisse, et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient.

*

Nous voici en présence de Jésus au terme de son jeûne au désert par lequel il confronte le diable tentateur. L'abstinence comme le désert qui en est le pendant sont le lieu-type de la tentation, le lieu du déchaînement du souffle de la destruction, du malheur et du ravage intérieur, le diable.

Et en arrière-plan des quarante jours de jeûne de Jésus, se profilent les quarante ans de tentation du peuple au désert, sorti d'Égypte. Nos déserts propres sont aussi le lieu par excellence de nos tentations.

Quarante jours… Lorsque ce temps fut écoulé, « il eut faim ». On pourrait se dire : après quarante jours, pas étonnant ! Voilà un signe tout simple de l’humanité du Christ, qui dépend de Dieu seul, dans une vie humaine qui réclame naturellement, comme toute vie humaine, d’être sustentée.

Quand Jésus est la manifestation, dans une vie humaine, de celui qui existe avant que le monde soit, de celui par qui le monde subsiste, ce simple… « constat » : « il eut faim », dit concrètement son humanité, et par contrecoup, la nôtre !

« Alors le diable lui dit: "Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains." » Alors que le constat de l’humanité de Jésus vient d’être posé — « il eut faim » —, le diable lui propose d’emblée de la court-circuiter ! Ce qui du même coup court-circuiterait sa mission — qui est que le Fils de Dieu rejoigne l’humanité dans tout ce qui la constitue, de la naissance à la mort, pour faire accéder cette même humanité à la mémoire perdue de son éternité.

Et c’est à ce point que le constat « il eut faim », dit aussi beaucoup sur notre humanité — et sur l’humilité de notre humanité. Voilà que nous avons été constitués, comme êtres de chair, semblables aux animaux, aux autres animaux. L’acceptation de cela fonde une part importante de la responsabilité des êtres humains vis-à-vis du reste de la Création, notamment animale. Et par là-même, l’acceptation de cela dit cet aspect bizarre de ce qu’est un être humain. Fait d’humus — selon l’étymologie commune d’homme et d’humble.

Au point que l’on est fondé à penser avec plusieurs pères de l’Église, que c’est justement cela qui a révolté le diable, cet acte divin contre-nature apparemment : mettre, en quelque sorte, un esprit angélique, celui de l’humain, dans une créature de chair et de poils — bref un animal !

Troublant : qu’attaque précisément le diable en tentant Jésus ? Les contraintes animales de sa condition : il a faim ! Scandale concret d’un estomac qui gargouille : nous voilà bien loin de l’esprit pur, sans parler de la divinité ! Alors de grâce, « si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. » Tentation troublante, d’autant plus qu’elle est raisonnablement humaine : tout au plus le diable invite-t-il Jésus à ne plus avoir faim !

Et Jésus lui répond précisément en rappelant ce en quoi le pain est l’expression matérielle, comme le signe dans la matière, de ce que toute créature, fut-elle créature spirituelle, vit de la parole de Dieu. Ce faisant le Fils de Dieu rappelle en citant la Bible que cette règle vaut pour toute l’échelle, toute la hiérarchie de la Création : que cela s’exprime par la faim de pain ou par la faim de vérité, toute créature vit de ce qui sort de la bouche de Dieu.

Et lui est venu racheter la Création entière, avec l’être humain — chargé par là-même de sa responsabilité vis-à-vis de toute la Création matérielle, depuis l’animal jusqu’au minéral. Humilité de la condition qu’est venu partager Jésus : il eut faim. Et la prise de conscience de cette humilité et des responsabilités qui y sont afférentes est bien le sens du jeûne.

D’où, par parenthèse, le côté redoutable d’une pratique devenue rituelle, et qui risque par là d’être vidée de son sens. Les réformateurs de tout temps l’ont bien perçu. Les Réformateurs du XVIe siècle bien sûr, qui ont préféré que l’on se garde de cette habitude rituelle pour venir à sons sens, mais pas eux seuls : les Réformateurs du XVIe siècle rejoignaient en cela d’autres réformateurs, comme Ésaïe — rappelant cette signification du jeûne : « Voici le jeûne que je préconise : détache les chaînes de la méchanceté, dénoue les liens du joug, renvoie libres ceux qu’on écrase, et que l’on rompe toute espèce de joug ; partage ton pain avec celui qui a faim et ramène à la maison les pauvres sans abri ; Si tu vois un homme nu, couvre-le, Et ne te détourne pas de celui qui est ta propre chair. » (Ésaïe 58, v. 6-7).

C’est encore ce que rappellera Jésus invitant à un jeûne caché, sans rite visible, de façon à ce que sa signification ne soit pas annulée par un côté record d’ascèse qui risque toujours d’apparaître en biais dans la pratique des champions de l’abstinence — « Quand vous jeûnez, ne prenez pas un air sombre, comme font les hypocrites : ils prennent une mine défaite pour bien montrer aux hommes qu’ils jeûnent. En vérité, je vous le déclare : ils ont reçu leur récompense. Pour toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage, pour ne pas montrer aux hommes que tu jeûnes, mais seulement à ton Père qui est là dans le secret » (Matthieu 6, 16-18).

Jésus lui-même, a donc jeûné au désert, pas en public, et finalement, rejoignant par là-même la condition humble, de l’humanité faite d’humus… il eut faim.

Mais l'homme vit de la parole de Dieu, extérieure à lui ; pour Jésus la parole de sa vocation messianique. Car la tentation prend pour chacun de nous la figure de ce que nous sommes.

Quant à chacun de nous aussi, la tentation nous assaille par ce qui nous concerne. À nous de savoir où sont nos tentations. Pour Jésus, il est le Messie ; sa tentation sera donc messianique : comment accéder à sa propre messianité. Et la messianité est un fait d'humilité ; elle sera scellée dans la crucifixion. Jésus ne deviendra pas roi par sa propre force. Là, déjà, il a vaincu, il a surmonté l'essentiel de sa tentation.

*

Alors, puisqu’il semble si sûr du Dieu invisible, dont le règne ne se voit pas, et dont la parole fonde et nourrit la Création, — montre-moi donc, suggère le diable, cette confiance en celui qui protège celui qui se confie en lui jusqu’au cœur des échecs — jette-toi en bas, voyons si tu est vraiment le compagnon des anges.

Et Jésus révèle alors, comment sous la chair, s’établit la dimension spirituelle de l’humanité : de façon cachée. Pour l’humanité, la relation avec Dieu, la participation à la dimension spirituelle de la Création se vit sans fracas, sans grand signe, sans même se voir, par la foi seule : « tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ». Jésus ne cédera pas à tentation de rendre Dieu visible pour une Création matérielle qui ne le voit naturellement pas.

La tentation est forte : saute dans le Temple, depuis son sommet. Force le destin. Messie que tu es, les anges te porteront, et tout le peuple te reconnaîtra et sera avec toi pour te porter au pouvoir.

Ce qui était vrai il y a deux mille ans l'est aussi aujourd'hui.

Et Jésus invoque, dans l'humilité, sa relation avec Dieu. Point question de succomber à une tentation si évidemment suicidaire, pour le peuple et pour lui, figurée ici par l'idée de se jeter du haut du Temple. « Il est aussi écrit : Tu ne tenteras point le Seigneur, ton Dieu. »

*

Le diable invite alors à présent Jésus à l'adorer. Concrètement, il s'agit d'idolâtrie, d'abandon du culte du Dieu unique — rappelons-nous la réponse de Jésus : « tu adoreras Dieu seul » — ; idolâtrie donc, et dans le contexte de l'époque, il s'agit indirectement d'alliance avec l'idolâtrie au pouvoir, avec la divinité diabolique qu'est César, et donc de collaboration avec les Romains. Moyen rapide d'éviter le déchirement de la relation avec Dieu pour connaître la messianité.

Le satan est — l'illusoire — prétendu propriétaire des royaumes de ce monde : c'est, en effet, que l'Empire romain domine le monde entier d'alors, par l'unification de tous les cultes dans le culte de l'idole impériale, César. Il suffirait à Jésus de s'allier à l'Empire par un simple compromis religieux pour s'assurer la principauté messianique sur Israël, un compromis qui tout de même revient à adorer le diable — Jésus (et l’Évangile) ne s’y trompe pas.

Mais me direz-vous, quel sens cela a-t-il aujourd'hui : les idoles romaines n'ont-elles pas disparu, à commencer par César lui-même ? Sous cette forme, bien sûr ! Mais ne nous y trompons pas, l'idole centrale selon le Nouveau testament, idole que tous adorent, n'a pas pour temple les lieux de culte officiels. Elle a un nom, rappelé plus tard par Jésus : Mammon. Cette idole-là est en train de dévorer le monde. Mammon ! C'est la figure de la tentation la plus terrible par laquelle le diable réclame l'adoration. Par elle, il a un pouvoir mondial, représenté à l'époque par l'Empire romain, depuis longtemps écroulé, mais qui a bien des successeurs…

Jésus a refusé de se soumettre à l'idole de son temps. Cela lui a coûté la croix. Cela coûtera cher à quiconque ne s'y soumettra pas. Jésus, lui, a refusé le culte idolâtre : « tu adoreras Dieu, et lui seul ». « Alors le diable le laissa, dit le texte. Et les anges le servaient. »


RP, Poitiers, 05/03/17