Affichage des articles dont le libellé est - Vendredi saint. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est - Vendredi saint. Afficher tous les articles

vendredi 7 avril 2023

Des ténèbres sur toute la terre




Matthieu 27, 1-61
[…] 39 Les passants l’insultaient, hochant la tête
40 et disant : « Toi qui détruis le sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, si tu es le Fils de Dieu, et descends de la croix ! »
41 De même, avec les scribes et les anciens, les grands prêtres se moquaient :
42 « Il en a sauvé d’autres et il ne peut pas se sauver lui-même ! Il est Roi d’Israël, qu’il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui !
43 Il a mis en Dieu sa confiance, que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime, car il a dit : “Je suis Fils de Dieu !” »
44 Même les bandits crucifiés avec lui l’injuriaient de la même manière.
45 A partir de midi, il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu’à trois heures.
µ 46 Vers trois heures, Jésus s’écria d’une voix forte : « Eli, Eli, lema sabaqthani », c’est-à-dire « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
47 Certains de ceux qui étaient là disaient, en l’entendant : « Le voilà qui appelle Élie ! »
48 Aussitôt l’un d’eux courut prendre une éponge qu’il imbiba de vinaigre ; et, la fixant au bout d’un roseau, il lui présenta à boire.
49 Les autres dirent : « Attends ! Voyons si Élie va venir le sauver. »
50 Mais Jésus, criant de nouveau d’une voix forte, rendit l’esprit.
51 Et voici que le voile du sanctuaire se déchira en deux du haut en bas ; la terre trembla, les rochers se fendirent ;
52 les tombeaux s’ouvrirent, les corps de nombreux saints défunts ressuscitèrent :
53 sortis des tombeaux, après sa résurrection, ils entrèrent dans la ville sainte et apparurent à un grand nombre de gens.
54 A la vue du tremblement de terre et de ce qui arrivait, le centurion et ceux qui avec lui gardaient Jésus furent saisis d’une grande crainte et dirent : « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu. »

*

Un tissu de malentendus. Des ignorants en train de se moquer — personne ne comprend : il prie le Psaume 22, on croit qu’il appelle Élie — ; des signes du monde éternel en train d'entrer dans l'histoire. Signes à la fois terrifiants et merveilleux : le voile du Temple se déchire, la terre tremble, des résurrections…

Et en premier lieu, « des ténèbres sur toute la terre » (Mt 27, 45).

Comme le dit le Psaume 2, en arrière-plan de la relecture par les disciples de la condamnation à mort de leur maître, « tous se sont ligués contre le Messie » — tous, de toutes les nations ; cela, au jour de la crucifixion, sans vraiment s'en rendre compte. Ainsi les responsables de la Judée, censés être les représentants d'une nation farouchement opposée à la domination romaine, se montrent comme étant fort proches des Romains !

Le conflit tourne autour de la crainte de ceux qui ont des positions élevées face à l'espérance que suscite Jésus, qui commence à être jugée trop dangereuse — « s'il continue les Romains vont nous détruire », avertissait le chef du Temple Caïphe (en Jean 11, 48). Et finalement, les responsables religieux parviendront à retourner une part suffisante du peuple à propos de celui qui est en fait porteur de quelque chose de bien plus grand que les trop faibles espérances du peuple.

Quelques versets plus haut — Matthieu 26, 63-65 —,
[…] le grand pontife, prenant la parole, lui dit : Je t’adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu.
Jésus lui répondit : Tu l’as dit. De plus, je vous le déclare, vous verrez désormais le Fils de l’homme assis à la droite de la puissance de Dieu, et venant sur les nuées du ciel.
Alors le grand pontife déchira ses vêtements, disant : Il a blasphémé ! Qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Voici, vous venez d’entendre son blasphème.
Les chefs du Temple ont invoqué ce prétexte pour livrer Jésus : le « blasphème » : il s'est identifié au Fils de l'Homme du livre de Daniel. Or le Fils de l'Homme est un être céleste, image éternelle de Dieu.

Les sadducéens, que sont les chefs du Temple d’alors, ne croient probablement pas à ce « Fils de l'Homme », être céleste qui existe avant que le monde soit, auquel le peuple, lui, croit. Et pourtant lorsque Jésus s'applique à lui-même la citation de Daniel (ch. 7, v. 13) sur le Fils de l'Homme, le grand pontife crie au blasphème.

Comme quoi les sadducéens et les partisans du roi Hérode, proches des Romains, et adversaires privilégiés de Jésus, peuvent fort bien s'accommoder de la croyance populaire, qui n'est sans doute pas la leur, au Fils de l'Homme céleste et éternel. Car voilà que cet être céleste devient concret, en Jésus ; la chose peut devenir dangereuse, surtout si ce Jésus rassemble les espérances du peuple ; ce dont les Romains pourraient s'inquiéter.

Le Fils de l'Homme est une figure céleste ! Or ce Jésus en train de comparaître n'a vraiment pas l'apparence du héros céleste, image éternelle de Dieu : il est au contraire humilié, méprisé, apparemment impuissant. Bientôt crucifié, sa prétention au titre divin de Fils de l'Homme peut bien sembler blasphématoire : ce prétendu céleste Fils de l'Homme n'a pas fière allure ! Crucifié, même les passants se moquent, même les bandits crucifiés avec lui l'injurient !

Curieux retournement, portant l'écho de la tentation au désert (Mt 4, 6). Même évocation du Psaume 91 : « que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime, car il a dit : “Je suis Fils de Dieu !” » (Mt 27, 43 / cf. Ps 91, 14).

Lui se taira, n'admettant aucune compromission : surtout pas avec les Romains et leurs partisans au pouvoir, mais pas non plus avec ceux qui veulent renverser les Romains par la force, nombreux sans doute parmi le peuple.

*

La crainte est bien celle qu'exprimait le grand pontife Caïphe, selon Jean (11, 48) : « s'il continue les Romains vont nous détruire ». On le leur livrera donc. Selon une série de malentendus et d’incompréhensions… D'où l'attitude de Pilate. Sa femme rêve, lui ne comprend pas : « qu'as-tu fait, que les tiens te livrent à moi ? » — « Moi je ne suis pas Judéen… vous avez votre Loi, etc. » Sous-entendu : « réglez donc cela entre vous ! »

Le problème que pose Jésus est renforcé par son silence devant ce Pilate perplexe : son Règne n'est pas de ce monde. Et ce n'est pas par la force, mais par l'Esprit de Dieu qu'il sera instauré. Pour l'heure, lorsque le Christ, « lumière du monde » (Jean 9, 5), est exclu du monde, c'est le monde et celui qui le séduit, le diable, qui est jeté hors de sa lumière : « il y eut des ténèbres sur toute la terre ».

Lorsque le monde de la vanité, de l'apparence et des pouvoirs passagers s'imagine réduire à l'impuissance celui dont il cloue les mains et les pieds, il ignore tout de ce qui est en train de se passer : Dieu est en train de révéler qui est Jésus par cette crucifixion.

Lorsque la lumière du monde est élevée de la terre (Jn 12, 32), la terre entre dans les ténèbres. Alors Dieu fait éclater la Vérité. Mieux que Pilate au procès, le centurion entrevoit cela et en conçoit de la crainte : « Il était vraiment le Fils de Dieu » (Mt 27, 54). Au milieu des moqueries, Dieu se révèle. C'est là, là seulement qu'il ne peut qu'être. La vraie justice, fût-elle voilée dans les sarcasmes — là est la puissance de Dieu.

*

Il est celui qui est qui était et qui vient, celui-là même qui a versé son sang, et voici que, Fils de l'Homme contemplé par Daniel, il vient sur les nuées (Apocalypse 1, 5-8).

Car son sang versé, c’est-à-dire sa mort, est, par sa résurrection, la source de notre salut, de notre accès à l’éternité — dans le vrai sens de ce que, selon Matthieu, a dit le peuple : « Nous prenons son sang sur nous et sur nos enfants ! » (27, 25). Ultime et affreux malentendu débouchant, celui-là, sur la lecture historique antisémite de ces mots de la foule… Celui qui meurt entend-il autre chose qu’une prière en vue du salut, cachée dans ces mots dits devant lui ? Ultime malentendu — la foule ne sait pas le sens profond de ses mots —, une demande de bénédiction de Dieu sous le sang versé pour que nous ayons la vie. Bénédiction et non pas malédiction !

Il nous est ainsi montré étrangement infiniment proche, jusqu’à la mort, jusqu’à son sang versé, lui qui est le Fils de l'Homme dans les cieux, demeurant avec Dieu avant la fondation du monde — nous appelant à notre tour à faire nôtres les mots du peuple : « Nous prenons son sang sur nous et sur nos enfants ! » Car là, dans son sang versé, est le salut du monde. Que telle soit notre prière, la prière de notre salut : « son sang sur nous et sur nos enfants ! »


RP, Poitiers, Vendredi saint, 7.04.23
Diaporama :: :: Prédication (format imprimable)





vendredi 2 avril 2021

Voici ton fils. Voici ta mère





Ésaïe 53, 1-6
1 Qui donc a cru à ce que nous avons entendu dire ? Le bras du SEIGNEUR, en faveur de qui a t-il été dévoilé ?
2 Devant Lui, celui-là végétait comme un rejeton, comme une racine sortant d’une terre aride ; il n’avait ni aspect, ni prestance tels que nous le remarquions, ni apparence telle que nous le recherchions.
3 Il était méprisé, laissé de côté par les hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, tel celui devant qui l’on cache son visage ; oui, méprisé, nous ne l’estimions nullement.
4 En fait, ce sont nos souffrances qu’il a portées, ce sont nos douleurs qu’il a supportées, et nous, nous l’estimions touché, frappé par Dieu et humilié.
5 Mais lui, il était déshonoré à cause de nos révoltes, broyé à cause de nos perversités : la sanction, gage de paix pour nous, était sur lui, et dans ses plaies se trouvait notre guérison.
6 Nous tous, comme du petit bétail, nous étions errants, nous nous tournions chacun vers son chemin, et le SEIGNEUR a fait retomber sur lui la perversité de nous tous.

Jean 19, 25-28
25 Près de la croix de Jésus se tenaient debout sa mère, la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas et Marie de Magdala.
26 Voyant ainsi sa mère et près d’elle le disciple qu’il aimait, Jésus dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. »
27 Il dit ensuite au disciple : « Voici ta mère. » Et depuis cette heure-là, le disciple la prit chez lui.
28 Après quoi, sachant que dès lors tout était achevé, pour que l’Écriture soit accomplie jusqu’au bout, Jésus dit : « J’ai soif ».

*

« Voici ton fils. Voici ta mère » (Jn 19, 26-27). Voici un temps d’enfantement — selon ce que Jésus annonçait lui-même : le grain, en mourant, voit germer son fruit. Aujourd’hui, mourant dans la soif de Dieu — v. 28 : « J’ai soif » —, le Fils de Dieu voit éclore les Écritures, ouvrant sur un autre sens les versets de la Bible cités au vendredi saint, avec en perspective une reprise sous-jacente d’Ésaïe 53. C'est le temps pour chacune et chacun de nous de son enfantement à son nom d’enfant bien-aimé, quand hors de cela nous sommes des anonymes, comme le Serviteur du livre du prophète Ésaïe.

Dans le livre d’Ésaïe, un homme est mis en cause, persécuté, exécuté… Quel délit ou crime présumé ? Qu’est-ce qui a mené à la situation qui voit le Serviteur subir la violence persécutrice ? Et qui est-il ? Qui est le Serviteur souffrant ? On a longuement débattu pour savoir de qui il s’agit… Débat devenu parfois virulent entre juifs et chrétiens. Un faux débat : le texte ignore expressément qui est le Serviteur de Dieu !

Aucun nom, aucun acte d’accusation, aucun procès verbal. Un Serviteur qui n’est pas nommé, de même que le prétexte de sa mise à mort n’est pas donné ! Apparaît comme en filigrane que quel qu’il soit, le prétexte de sa persécution est sans importance : c’est un prétexte, précisément ! Un prétexte pour ceux qui sont face à lui, qu’Ésaie intitule « nous ». Car là, le texte est éloquent : « nous », tous concernés par une violence qui, selon le prophète, nous libère : le Serviteur est la victime d’une violence qu’il subit pour autrui, « nous ». Ce « nous » collectif est aussi anonyme que le Serviteur, et trouve la paix via — ce sont les mots d’Ésaïe — « la sanction [tombée] sur lui — dans ses plaies se trouvait notre guérison » (És 53, v. 5). Et cela « nous » concerne (dans les versets 1 à 6, on compte dans l’hébreu pas moins de douze fois « nous » — en six versets !).

Au-delà de l’enracinement historique, que le texte ne donne pas plus qu’il ne donne d’information sur qui est le Serviteur —, ce qui est dévoilé est un phénomène humain, trop humain, universellement humain… Le Serviteur est le « bouc émissaire » anonyme de la violence de tous : « nous », ce « nous tous », tant souligné par le texte, contre une victime innocente. On est au cœur d’Ésaïe 53 : le persécuté est innocent.

C’est là que la foi des disciples du Crucifié retrouvera la figure du Christ — pas lieu de débattre, donc, de l'identité du Serviteur d'Ésaïe — : c’est d’une relecture qu’il s'agit —, et Jésus lui-même n’a bien sûr pas manqué de méditer la leçon d’Ésaïe 53 : « Le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon », préviendra-t-il (Marc 10, 45). Il devient le visage de celui qui nous rejoint dans l’anonymat pour nous donner un nom, pour faire de chacune et chacun de nous, à son image de Fils unique de Dieu, autant d'enfants de Dieu uniques devant Dieu, chacune et chacun.

*

L’on retrouve ainsi ces mots inouïs : « Voici ton fils. Voici ta mère ». Comme on s'est demandé, en vain, qui est le Serviteur d’Ésaïe, on s’est demandé qui est l’anonyme disciple bien-aimé qui reçoit ces paroles. On a pensé le plus souvent à Jean, mais aussi à Lazare*, appelé tout de même bien-aimé (en Jn 11, 3), ou encore à Jacques**, etc.

Et si c’était, en écho à l’anonymat du Serviteur d’Ésaïe, « nous tous » qui étions invités à recueillir dans l’anonymat du disciple bien-aimé recevant ce « voici ta mère » le statut d’enfant bien-aimé nous sortant de notre propre anonymat ?... en écho au tout début de ce même Évangile de Jean annonçant que — à celles et ceux qui ont l’ont reçue, qui croient son nom, la Parole éternelle « a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu,‭ lesquels sont nés, non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu‭ » (Jn 1, 12-13). Méditant Ésaïe, Jésus donne son visage au Serviteur anonyme, et nous donne un visage devant Dieu, un nom devant Dieu. Entre Jn 1 et Jn 19, lui, le premier né de Dieu, non de la chair, du sang ou de la volonté de l’homme mais de Dieu, nous donne le pouvoir de devenir enfants de Dieu d’une façon similaire, promesse accomplie dans la parole donnée au disciple bien-aimé.

C’est le temps de la naissance du monde éternel dans l’élévation du Fils à la croix, à la gloire, temps donné ici dans la parole adressée au disciple bien-aimé et à la mère du Fils de Dieu : « Voici ton fils. Voici ta mère ».

La transfiguration de ce monde en agonie s’opère ici, en celui qui est en agonie jusqu’à la fin du temps. Déjà germe le temps éternel de la résurrection, fruit de l’ensemencement donné de Dieu dans le sein de la femme au pied de la croix. Enfantant la Parole devenue chair, c’est le monde à venir qui germait d’elle. Aujourd’hui la germination de cette semence est annoncée au disciple bien-aimé, connu de Dieu : il découvre à la croix la provenance éternelle de sa vie dans le temps.

Dès lors, « tout est accompli », dit Jésus (v. 30), faisant éclore de sa mort le fruit d’éternité que souffle l’Esprit éternel, expiré par lui qui, inclinant la tête, remet son esprit, pour entrer dans son Shabbath, comme pour la Genèse, au terme de l'avènement de la création nouvelle.


RP, Poitiers, Vendredi saint, 2.04.21
PDF

* O. Cullmann ; ** L. Pernot


vendredi 19 avril 2019

Élevé de terre




Jean 12, 27-33
27 "Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je ? Père, sauve-moi de cette heure ? Mais c’est précisément pour cette heure que je suis venu.
28 Père, glorifie ton nom." Alors, une voix vint du ciel : "Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore."
29 La foule qui se trouvait là et qui avait entendu disait que c’était le tonnerre ; d’autres disaient qu’un ange lui avait parlé.
30 Jésus reprit la parole : "Ce n’est pas pour moi que cette voix a retenti, mais bien pour vous.
31 C’est maintenant le jugement de ce monde, maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors.
32 Pour moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes."
33 — Par ces paroles il indiquait de quelle mort il allait mourir.

*

Qui est mis dehors quand Jésus est crucifié ? Jésus évidemment ! — répondent ses bourreaux !

Ça, c'est ce qu'il semble. Jésus, lui, répond l’inverse ! On l’a entendu (v. 31) : celui qui est jeté dehors est « le Prince de ce monde ». On sait que c’est là un titre du diable dans l’Évangile selon Jean. Et ce titre n’est pas donné par hasard : c’est que selon Jean et d’autres livres du Nouveau Testament, le diable est celui qui dirige les choses de ce monde jusqu’au jour du Royaume.

En ce sens que si l’on sait que ce sont des pouvoirs humains qui ont fait crucifier Jésus, c’est aussi que le Prince de ce monde est, comme ce titre l’indique, derrière les dirigeants de ce monde, les princes de ce monde. Derrière eux, se cache à tous coups un principe spirituel au moins ambigu, sinon carrément mauvais. Au sommet de cette hiérarchie diabolique, le diable. Et, Prince de ce monde, il entend éliminer toute opposition !

Eh bien, au jour où Jésus parle, il va s’agir pour lui d’affronter le maître des puissants, le Prince, derrière toute la hiérarchie du monde, à lui soumise — avec le représentant de César, Pilate, au haut de sa face visible — représentant la raison d’État —, et, allié de ce pouvoir romain, le pontife suprême, Caïphe — autorité du Temple en passe d'être détruit. Et voilà qu'alors une autre parole retentit : mon Nom, « je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. »

Ils ne savent pas ce qu’ils font, les princes de ce monde. Lorsque Jésus est crucifié, c’est leur chef caché qui est jeté dehors, le Prince de ce monde.

Avouons que lorsque Jésus tient de tels propos : « le Prince de ce monde va être jeté dehors », il y a de quoi le prendre pour un illuminé. C’est lui, que l’on sache, qui est rejeté, lui seul, contre le monde entier et ses pouvoirs. Sur cette croix, lui, le Juste, est élevé de la terre. Mais, les princes de ce monde et leur chef l'ignorent, élevé au sens le plus fort du terme, élevé au point que tout homme, jusqu’aux extrémités du monde, va le voir. Élevé dans la gloire qui est la sienne auprès de Dieu avant même que le monde ne soit.

*

Un signe, pour Jésus, que son jour approche : des Grecs veulent le voir (c'est juste avant ce texte, v. 20 sq., et c'est en rapport avec cette demande de Grecs que vient notre texte). Ils vont le voir, élevé dans la gloire. Ces Grecs sont venus au Temple pour la Pâque juive ; et il veulent voir Jésus, qui annonçait son corps ressuscité comme Temple du Royaume qui vient. Ils vont bientôt le voir : dès lors, Jésus le sait, son heure approche. Ils vont le voir, élevé à la croix, élevé à la gloire, d’où il va attirer tous les hommes à lui, depuis les extrémités de la Terre, d’où viennent ces Grecs.

Ses ennemis, eux, au moment où ils planteront les clous dans ses mains et ses pieds, croiront le ficher définitivement au bois. Ils croient ne commettre qu’une crucifixion de plus. Ils sont en réalité devenus les instruments de Dieu qui élève son Fils à la gloire, qui glorifie celui qui porte son Nom : mon Nom, « je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. »

Alors s’accomplit le jugement de ce monde. Condamné avec son Prince qui est jeté dehors. Du haut de cette croix, le monde nouveau se met en place. Une autre parole a retenti pour le peuple désemparé, pressentant ce qui s'annonce. Quand Jésus a annoncé le relèvement du Temple éternel au jour de sa résurrection, le Temple de Jérusalem, cœur symbolique de la vie spirituelle du peuple, est menacé de ruine. Souvenons-nous, juste avant, Jean 11, 48 : « Si nous le laissons continuer ainsi, tous croiront en lui, les Romains interviendront et ils détruiront et notre saint Lieu et notre nation. »

L'actualité nous permet de mesurer ce qu'il en sera, ce qu'il a pu en être. Ainsi, on ne savait pas ce que l'incendie de Notre-Dame de Paris nous a révélé comme perception diffuse d'une spiritualité commune. Œcuménique. Au-delà du seul rite catholique. Comme le Temple de Jérusalem qui était au strict plan cultuel un lieu sadducéen, une seule des mouvances spirituelles de l'Israël d'alors. Il n'en vaut pas moins, menacé, le trouble de la plupart, y compris non-sadducéens, comme Jésus lui-même. Chacun y a le symbole de son propre enracinement spirituel. Comme, d'une façon à la fois différente et similaire, Notre-Dame : elle est antérieure à la division religieuse de la France et de la chrétienté latine, division qui date, non pas du XVIe siècle, mais du XIVe, avec la division de la papauté-même. Depuis, plusieurs mouvances tentent la réunification, une réunification qui ne soit pas de surface, mais vraie et profonde. La Réforme est une de ces mouvances, une de ces tentatives. Toutes ont échoué. La division, remontant au XIVe siècle, sera entérinée par les guerres civiles-religieuses et la distribution divisée des affectations des édifices du culte. Comme pour le Temple de Jérusalem, affecté aux sadducéens, Notre-Dame est affectée au culte catholique, mais tous, dans un cas comme dans l'autre, y reconnaissent aussi quelque chose de leur propre vie spirituelle, jusqu'au-delà du christianisme aujourd'hui, jusqu'au-delà des frontières, comme les Grecs de notre évangile. C'est ce à quoi on vient d’assister dans une destruction, symbole d'une destruction spirituelle, incendie symbole d'un effondrement religieux, comme il en sera du Temple de Jérusalem, qui n'affecte pas que le seul culte auquel il est réservé, mais où tous, jusqu'au-delà des frontières du pays, se reconnaissent à leur façon.

Détresse à l'horizon de l'an 70, de la destruction du Temple, à laquelle a répondu une parole : mon Nom (invoqué dans ce Temple menacé), « je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. »

*

Voilà la réponse à la question des Grecs venus au Temple pour la Pâque et qui veulent voir Jésus, réponse à notre question (comme eux, ne sommes-nous pas ici ce soir pour rencontrer Jésus ?). Vous voulez me voir ? Mais on ne me voit que dans mon élévation, à la gloire, à la croix, glorifiant le Nom de Dieu. On ne me voit que là, on ne me rejoint que là.

Le crucifié est couronné roi d’un Royaume qui n’est pas ce monde ; mais qui est le seul Royaume qui ne passera pas. Lui le sait : ce n’est pas pour lui, c'est pour vous, pour nous qu’a retenti cette voix du ciel : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. »

Cela coûte, cela a coûté à Jésus : « Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je ? Père, sauve-moi de cette heure ? Mais c’est précisément pour cette heure que je suis venu. »

*

On s'approche du lieu de la gloire que Jésus reçoit du Père. Cette crucifixion qui semble n'être que le lieu de l'ignominie et qui est en réalité le lieu de la glorification, la glorification du nom de Dieu — même racine en grec, sembler et glorifier ! Quoiqu'il en semble, il n'y a pas d'autre gloire que celle-là, élevée à la croix.

Voilà le jugement. Voilà la croisée des chemins où nous sommes placés. Être jeté dehors avec le Prince de ce monde, qui quoiqu'il en semble, est vaincu ; ou entrer dès aujourd’hui dans la vie, pour prix de l’abandon de notre propre vie, avec le Christ.

Alors, qui est mis dehors quand Jésus est crucifié ? Les bourreaux ont cru que c’était Jésus, selon ce qu'il semble. Lui, nous a montré à quel point c’était l’inverse. Ici, il n’y a pas de neutralité possible. Il n’y a pas de simples observateurs. Mais une alternative. La seule vraie alternative, au fond, de l’Histoire du monde. Avec le Christ sur la croix, dans la gloire ; ou dans la semblance, le faux-semblant, la gloire de ce monde qui passe, et qui est passé définitivement ce jour-là, en ce vendredi saint.

Telle est la croisée des chemins où nous place Jésus aujourd’hui.


RP, Poitiers, Vendredi saint, 19.04.19


vendredi 14 avril 2017

Il y eut des ténèbres sur toute la terre




Matthieu 27, 1-54
[…] 37 Au-dessus de sa tête, ils avaient placé le motif de sa condamnation, ainsi libellé : « Celui-ci est Jésus, le roi des Judéens. »
38 Deux bandits sont alors crucifiés avec lui, l’un à droite, l’autre à gauche.
39 Les passants l’insultaient, hochant la tête
40 et disant : « Toi qui détruis le sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, si tu es le Fils de Dieu, et descends de la croix ! »
41 De même, avec les scribes et les anciens, les grands prêtres se moquaient :
42 « Il en a sauvé d’autres et il ne peut pas se sauver lui-même ! Il est Roi d’Israël, qu’il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui !
43 Il a mis en Dieu sa confiance, que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime, car il a dit : “Je suis Fils de Dieu !” »
44 Même les bandits crucifiés avec lui l’injuriaient de la même manière.
45 A partir de midi, il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu’à trois heures.
46 Vers trois heures, Jésus s’écria d’une voix forte : « Eli, Eli, lema sabaqthani », c’est-à-dire « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
47 Certains de ceux qui étaient là disaient, en l’entendant : « Le voilà qui appelle Élie ! »
48 Aussitôt l’un d’eux courut prendre une éponge qu’il imbiba de vinaigre ; et, la fixant au bout d’un roseau, il lui présenta à boire.
49 Les autres dirent : « Attends ! Voyons si Élie va venir le sauver. »
50 Mais Jésus, criant de nouveau d’une voix forte, rendit l’esprit.
51 Et voici que le voile du sanctuaire se déchira en deux du haut en bas ; la terre trembla, les rochers se fendirent ;
52 les tombeaux s’ouvrirent, les corps de nombreux saints défunts ressuscitèrent :
53 sortis des tombeaux, après sa résurrection, ils entrèrent dans la ville sainte et apparurent à un grand nombre de gens.
54 A la vue du tremblement de terre et de ce qui arrivait, le centurion et ceux qui avec lui gardaient Jésus furent saisis d’une grande crainte et dirent : « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu. »

*

Des ignorants en train de se moquer, des signes du monde éternel en train d'entrer dans l'histoire. Signes à la fois terrifiants et merveilleux : le voile du Temple se déchire, la terre tremble, des tombeaux s'ouvrent.

Et en premier lieu, « des ténèbres sur toute la terre » (Mt 27, 45).

Comme le dit le Psaume 2, en arrière-plan de la compréhension par les disciples de la condamnation à mort de Jésus, « tous se sont ligués contre le Messie » ; et, au jour de la crucifixion, sans vraiment s'en rendre compte. Les responsables de la Judée, censés être les représentants d'une nation farouchement opposée au paganisme romain, se montrent à présent fort proches des Romains !

Le conflit tourne autour de la crainte de ceux qui ont des positions élevées devant l'espérance que suscite Jésus, qui commence à être jugée trop dangereuse par rapport aux Romains. Et finalement, les chefs religieux parviendront à retourner une part importante du peuple contre celui qui est en fait porteur de quelque chose de bien plus grand que ses faibles espérances.

Quelques versets plus haut — Matthieu 26, 63-65 —,
63 [...] le souverain sacrificateur, prenant la parole, lui dit : Je t’adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu.
64 Jésus lui répondit : Tu l’as dit. De plus, je vous le déclare, vous verrez désormais le Fils de l’homme assis à la droite de la puissance de Dieu, et venant sur les nuées du ciel.
65 Alors le souverain sacrificateur déchira ses vêtements, disant : Il a blasphémé ! Qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Voici, vous venez d’entendre son blasphème.

Les chefs du temple ont ont invoqué ce motif pour livrer Jésus : le « blasphème » : il s'est identifié au Fils de l'Homme du livre de Daniel. Or le Fils de l'Homme est un être céleste, image éternelle de Dieu.

Les sadducéens, que sont les chefs du temple d’alors, ne croient probablement pas à ce « Fils de l'Homme », être céleste qui existe avant que le monde soit, auquel croient plusieurs en Israël d'alors. Et pourtant lorsque Jésus s'applique à lui-même une citation de Daniel sur le Fils de l'Homme, le grand prêtre crie au blasphème. Pour leurs manœuvres, les sadducéens comme les partisans du roi Hérode, proches des Romains, et adversaires privilégiés de Jésus, peuvent fort bien s'accommoder de la croyance, qui n'est sans doute pas la leur, au Fils de l'Homme céleste et éternel. Car voilà que cet être céleste devient concret, en Jésus Christ ; la chose peut devenir dangereuse, surtout si ce Jésus rassemble les espérances du peuple ; et d'autant plus que les Romains pourraient s'en inquiéter.

Mais le Fils de l'Homme est un personnage céleste ! Certains s'attendent même éventuellement à le voir descendre du ciel dans le Temple ; Jésus, dans le récit de la tentation au désert, a refusé la tentation de se présenter ainsi, de se présenter en héros triomphant (Mt 4, 5-7). Or ce Jésus en train de comparaître n'a vraiment pas l'apparence du héros céleste, image éternelle de Dieu : il est au contraire humilié, méprisé, apparemment impuissant. Sa prétention au titre divin de Fils de l'Homme peut bien sembler blasphématoire : ce prétendu Fils de l'Homme n'a pas fière allure !

Et le comportement du grand desservant, sa manœuvre pour retourner le peuple, va marcher.
Jésus se taira, n'admettant aucune concession : surtout pas aux Romains et à leurs partisans au pouvoir, mais pas non plus à ceux qui veulent renverser les Romains par les armes, nombreux sans doute parmi le peuple. Ici la crainte est celle qu'exprime le grand prêtre Caïphe, selon Jean : « s'il continue les Romains vont nous détruire ». On le leur livrera donc.

*

Et de cette façon s'explique l'attitude de Pilate. Pilate ne comprend pas : « qu'as-tu fait, que les tiens te livrent à moi ? » — « Moi je ne suis pas Judéen… vous avez votre Loi, etc. » Sous-entendu : « réglez donc cela entre vous ! »

Le problème que pose Jésus est renforcé par son silence devant ce Pilate perplexe : son Règne n'est pas de ce monde. Et ce n'est pas par la force, mais par l'Esprit de Dieu qu'il sera instauré. Pour l'heure, lorsque le Christ est exclu du monde, c'est le monde et celui qui le séduit, le diable, qui est jeté hors de sa lumière : « il y eut des ténèbres sur toute la terre ». Lorsque le monde de la vanité, de l'apparence et des pouvoirs passagers s'imagine réduire à l'impuissance celui dont il cloue les mains, il ignore tout de ce qui est en train de se passer : Dieu est en train de révéler qui est Jésus par cette crucifixion.

Lorsque la lumière du monde est élevée de la terre, la terre entre dans les ténèbres (Mt 27, 45). Alors Dieu fait éclater la Vérité. Mieux peut-être que Pilate au procès, le centurion entrevoit cela et en conçoit de la crainte : « Il était vraiment le Fils de Dieu » (27, 54). Au milieu des moqueries, Dieu se révèle. C'est là, là seulement qu'il ne peut qu'être. Là est son parti : la justice, la pureté, fût-elle voilée dans les sarcasmes : là est la puissance de Dieu.

*

Il est celui qui est qui était et qui vient, celui-là même qui a versé son sang, et voici que, Fils de l'Homme contemplé par Daniel, il vient sur les nuées (Apocalypse 1, 5-8). Car son sang versé, c’est-à-dire sa mort, est, par sa résurrection, la source de notre salut, de notre accès à l’éternité, selon le vrai sens de ce que, selon Matthieu, a dit le peuple : « Nous prenons son sang sur nous et sur nos enfants ! » (27, 25). Malgré l’affreux contresens de la lecture historique de cette prière du peuple, il n’y a rien d’autre que salut et bénédiction de Dieu sous le sang versé pour que nous ayons la vie. Bénédiction et non pas malédiction !

Il nous est ainsi montré étrangement, infiniment proche, jusqu’à la mort, lui qui est ce Fils de l'Homme dans les cieux, demeurant avec Dieu avant la fondation du monde.


RP, Poitiers, Vendredi saint, 14.04.17


vendredi 3 avril 2015

"Elle est venue, l’heure où le Fils de l’homme doit être glorifié"




Esaïe 52, 13 - 53, 12 ; Psaume 31 ; Hébreux 4, 14 - 5, 10 ; Jean 18, 1 - 19, 42

Jean 12, 20-30
20 Il y avait quelques Grecs qui étaient montés pour adorer à l’occasion de la fête.
21 Ils s’adressèrent à Philippe qui était de Bethsaïda de Galilée et ils lui firent cette demande : "Seigneur, nous voudrions voir Jésus."
22 Philippe alla le dire à André, et ensemble ils le dirent à Jésus.
23 Jésus leur répondit en ces termes : "Elle est venue, l’heure où le Fils de l’homme doit être glorifié.
24 En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance.
25 Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui ne s’y attache pas en ce monde la gardera pour la vie éternelle.
26 Si quelqu’un veut me servir, qu’il se mette à ma suite, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, le Père l’honorera.
27 "Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je ? Père, sauve-moi de cette heure ? Mais c’est précisément pour cette heure que je suis venu.
28 Père, glorifie ton nom." Alors, une voix vint du ciel : "Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore."
29 La foule qui se trouvait là et qui avait entendu disait que c’était le tonnerre; d’autres disaient qu’un ange lui avait parlé.
30 Jésus reprit la parole : "Ce n’est pas pour moi que cette voix a retenti, mais bien pour vous.

*

L'heure est venue où, tel le grain de blé semé en terre - comme graine de lumière, la Parole devenue chair doit germer ; éclore pour illuminer le monde après avoir vaincu les ténèbres de la mort dans la lumière de son élévation par la mort de la croix à la gloire qui est la sienne.

*

Un signe, pour Jésus, que son jour approche : des Grecs veulent le voir. Ils vont le voir, élevé dans la gloire. Ces Grecs, qui sont en fait des juifs, ou des proches du judaïsme, de la diaspora, viennent de loin. Ils viennent au Temple, pour la Pâque. Et ils veulent voir Jésus, qui annonçait son corps ressuscité comme Temple du Royaume qui vient.

Ils veulent voir Jésus, ils vont bientôt le voir : dès lors, il le sait, son heure approche. Ils vont le voir, élevé à la croix, élevé à la gloire, d’où il va attirer tous les hommes à lui, depuis les extrémités de la Terre, d’où viennent ces Grecs.

Ses ennemis, eux, au moment où selon la pratique romaine, la crucifixion, ils planteront les clous dans ses mains et ses pieds, croiront le ficher définitivement au bois. Ils croient ne commettre qu’une crucifixion de plus. Ils sont en fait devenus les instruments de Dieu qui élève son Fils à la gloire, qui glorifie celui qui porte son Nom : « mon Nom, je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. »

Du haut de la croix où Jésus est élevé dans la lumière dont il illumine quiconque vient dans le monde, le monde nouveau se met en place. Le crucifié est couronné de la sorte roi d’un Royaume qui n’est pas ce monde ; mais qui est le seul Royaume qui se passera pas.

*

La question est alors celle de notre entrée dans ce Royaume. Et Jésus en indique le chemin en réponse à ses disciples venus lui annoncer la demande des Grecs : « Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui ne s’y attache pas en ce monde la gardera pour la vie éternelle. Si quelqu’un veut me servir, qu’il se mette à ma suite, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, le Père l’honorera. »

Ici le grain de blé, c'est chacun de nous, quittant non pas la gloire céleste de Jésus venant parmi nous, mais quittant tout ce dont nous croyons être notre vie, celle en ce monde, pour être bousculés par la vie déployée dans la présence de la lumière.

Être sur la croix avec lui, dans sa gloire. Je suis le chemin, dira-t-il plus tard. Élevé par sa mort. Le suivre, pour être avec lui plutôt qu’avec le monde de ses ennemis, c’est faire fi des gloires de ce temps. C’est faire fi des vanités qui passent. C’est renoncer à donner sens à sa propre vie. Ma vie ne prend sens que du non-sens de sa crucifixion / élévation. Il n’y a de gloire qui tienne que celle-là. Servir, le servir, est le seul honneur qui vaille. Lui le sait : c’est pour vous qu’a retenti cette voix du ciel : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. »

Cela semble coûter, comme cela a coûté à Jésus : « Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je ? Père, sauve-moi de cette heure ? Mais c’est précisément pour cette heure que je suis venu. » En fait, cela coûte tout : « Celui qui aime sa vie la perd. » Mais la vie éternelle, dès aujourd’hui, est à ce prix : tout. Jusqu'au déplacement de nos prières comme celle d'un grain de blé qui ne voudrait pas tomber en terre, mais voir préserver son état de grain de blé. Et voilà que les choses se passent autrement : là n'est pas la vocation d'un grain de blé.

Voilà pour nous la réponse à la question des Grecs, à notre question. (Puisque, comme eux, nous sommes ici pour rencontrer Jésus...) Vous voulez me voir ? Mais on ne me voit que dans mon élévation, à la gloire, à la croix. On ne me voit que là, on ne me rejoint que là. Vous voulez me voir ? Soit, mais cela vous coûtera tout ! « Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui ne s’y attache pas en ce monde la gardera pour la vie éternelle. »


R.P., Poitiers, vendredi saint, 3.04.15


vendredi 29 mars 2013

"Méprisé et abandonné des hommes"




Ésaïe 52.13-53.12 ; Psaume 150 ; Hébreux 4.14- 5.10 ; Jean 19.17-30

Ésaïe 53, 3
Méprisé et abandonné des hommes, Homme de douleur et habitué à la souffrance, Semblable à celui dont on détourne le visage, Nous l’avons dédaigné, nous n’avons fait de lui aucun cas.

Matthieu 27, 45-50
45 Depuis la sixième heure jusqu’à la neuvième, il y eut des ténèbres sur toute la terre.
46 Et vers la neuvième heure, Jésus s’écria d’une voix forte : Eli, Eli, lama sabachthani ? c’est-à-dire : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
47 Quelques-uns de ceux qui étaient là, l’ayant entendu, dirent : Il appelle Elie.
48 Et aussitôt l’un d’eux courut prendre une éponge, qu’il remplit de vinaigre, et, l’ayant fixée à un roseau, il lui donna à boire.
49 Mais les autres disaient : Laisse, voyons si Elie viendra le sauver.
50 Jésus poussa de nouveau un grand cri, et rendit l’esprit.

*

Des hommes crucifiés, selon la façon romaine de mettre à mort les non-citoyens. Crucifiés parmi des milliers d'autres. Et autant attitudes face à la même torture, face à la même mort.

*

Parmi ces crucifiés, Jésus, du fait des prétentions messianiques qu’on lui attribue, est en proie aux moqueries et aux sarcasmes de ses tortionnaires : on plaisante devant l'impuissance affichée, clouée, d'un supplicié qui revendique la capacité de sauver les hommes, mieux : la filiation divine ! Un homme qu’on a accusé de prétention à la royauté, et donc de subversion politique, d'insoumission aux Romains qui ont réduit son pays en sujétion. Et le voilà crucifié par ces mêmes Romains qu'il est censé renverser par le pouvoir de Dieu !

Situation est pour le moins humiliante pour le « Roi des Judéens », selon le motif affiché de sa condamnation, ainsi d'ailleurs que pour le peuple qu'il prétendrait libérer des Romains.

Et Dieu se tait. Un silence que Jésus répercute dans son cri terrible : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Dieu dans le silence, silence jusqu’au cœur de la prière de Jésus ! Dépouillement total qu’illustre de façon si frappante le retable d’Issenheim (cf. sculpture d'Adel Abdessemed / illustration). Jésus a rejoint l’humanité jusqu’en sa nudité. Toute l’humanité, déchirée et torturée. Figure du méprisé dessiné sous les traits du serviteur d’Ésaïe — « méprisé et abandonné des hommes ».

*

Élie Wiesel à Auschwitz, adolescent enfermé dans un camp — qui vient de comprendre que l'odeur atroce que dégage une sombre fumée,... est celle de ses parents, — assiste à la pendaison d'un jeune garçon « méprisé et abandonné des hommes ». Dieu demeure dans le silence. Une voix parmi les hommes derrière lui murmure douloureusement : « Où est notre Dieu maintenant ? » Elie Wiesel s'entend répondre intérieurement : « il est là, qui pend ! » François Mauriac y lit, dans sa préface au livre d'Elie Wiesel qui relate ces souvenirs, le visage du Christ. « Où est notre Dieu ? » — « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

*

Pour Jésus de même, le silence de Dieu est total, contrebalancé par les seuls sarcasmes : « Les brigands, crucifiés avec lui, l’insultaient de la même manière », nous dit le texte (Mt 27, 44). Les ténèbres sont totales. Abandonné des hommes, abandonné de Dieu même ! Au cœur des ténèbres les plus totales du plus total abandon ressenti par les hommes — « il y eut des ténèbres sur toute la terre ».

*

C’est là précisément, au milieu du chaos, des cris et des moqueries, que s'est esquissé un autre ordre, fragile, subtil : c'est là que Dieu se révèle. C'est là, là seulement qu'il ne peut qu'être. Là est la justice, fût-elle voilée dans les sarcasmes, couverte de crachats : là est la justice de Dieu. Là est sa puissance.


RP
Poitiers, St-Hilaire, Vendredi saint, 29.03.13


vendredi 6 avril 2012

Serviteur souffrant




Ésaïe 52, 13 - 53, 12 ; Psaume 1 ; Hébreux 4, 14 - 5, 10 ; Jean 18, 1 - 19, 42

Ésaïe 52, 13 - 53, 12
13 Voici, mon serviteur prospérera ; Il montera, il s’élèvera, il s’élèvera bien haut.
14 De même qu’il a été pour plusieurs un sujet d’effroi, — Tant son visage était défiguré, Tant son aspect différait de celui des fils de l’homme, —
15 De même il sera pour beaucoup de peuples un sujet de joie ; Devant lui des rois fermeront la bouche ; Car ils verront ce qui ne leur avait point été raconté, Ils apprendront ce qu’ils n’avaient point entendu.

1 Qui a cru à ce qui nous était annoncé ? Qui a reconnu le bras de l’Eternel ?
2 Il s’est élevé devant lui comme une faible plante, Comme un rejeton qui sort d’une terre desséchée ; Il n’avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, Et son aspect n’avait rien pour nous plaire.
3 Méprisé et abandonné des hommes, Homme de douleur et habitué à la souffrance, Semblable à celui dont on détourne le visage, Nous l’avons dédaigné, nous n’avons fait de lui aucun cas.
4 Cependant, ce sont nos souffrances qu’il a portées, C’est de nos douleurs qu’il s’est chargé ; Et nous l’avons considéré comme puni, Frappé de Dieu, et humilié.
5 Mais il était blessé pour nos péchés, Brisé pour nos iniquités ; Le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, Et c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris.
6 Nous étions tous errants comme des brebis, Chacun suivait sa propre voie ; Et l’Eternel a fait retomber sur lui l’iniquité de nous tous.
7 Il a été maltraité et opprimé, Et il n’a point ouvert la bouche, Semblable à un agneau qu’on mène à la boucherie, A une brebis muette devant ceux qui la tondent ; Il n’a point ouvert la bouche.
8 Il a été enlevé par l’angoisse et le châtiment ; Et parmi ceux de sa génération, qui a cru Qu’il était retranché de la terre des vivants Et frappé pour les péchés de mon peuple ?
9 On a mis son sépulcre parmi les méchants, Son tombeau avec le riche, Quoiqu’il n’eût point commis de violence Et qu’il n’y eût point de fraude dans sa bouche.
10 Il a plu à l’Eternel de le briser par la souffrance… Après avoir livré sa vie en sacrifice pour le péché, Il verra une postérité et prolongera ses jours ; Et l’œuvre de l’Eternel prospérera entre ses mains.
11 A cause du travail de son âme, il rassasiera ses regards ; Par sa connaissance mon serviteur juste justifiera beaucoup d’hommes, Et il se chargera de leurs iniquités.
12 C’est pourquoi je lui donnerai sa part avec les grands ; Il partagera le butin avec les puissants, Parce qu’il s’est livré lui-même à la mort, Et qu’il a été mis au nombre des malfaiteurs, Parce qu’il a porté les péchés de beaucoup d’hommes, Et qu’il a intercédé pour les coupables.

*

Un homme est mis en cause, persécuté, exécuté… Quel délit présumé ? Qu’est-ce qui a mené à la situation qui voit le Serviteur du livre d’Ésaïe subir la violence persécutrice ?

Le texte l’ignore ! Aucun acte d’accusation, aucun procès verbal. La cause, le prétexte de la mise à mort du Serviteur, n’ont manifestement aucune importance pour le prophète !

Apparaît ainsi comme en filigrane que quel qu’il soit, le prétexte est sans importance : c’est un prétexte, précisément !

« Nous » sommes tous concernés par une violence qui nous libère : lui est la victime d’une violence qu’il porte pour autrui, pour nous.

De même qui est-il ? Qui est le Serviteur souffrant ? On a longuement débattu pour savoir de qui il s’agit, parlant de ce Serviteur.

Voilà dès lors un texte apparemment difficilement compréhensible : sauf à le prendre comme parole — poétique — de dévoilement d’autre chose. Au-delà de l’enracinement historique, que le texte ne donne pas, ce qui est dévoilé là est un phénomène humain, trop humain, universellement humain — dévoilé et dénoncé dans toute sa réalité dans un condensé du trajet biblique « depuis Caïn et Abel jusqu’à Zacharie » (Matthieu 23, 35)…

On connaît la lecture que René Girard (cf. Le bouc émissaire, Des choses cachées depuis la fondation du monde, etc.) a faite du phénomène universel du sacrifice, et la particularité de sa reprise dans la tradition biblique :

Toute querelle est le dévoilement d’un désir mimétique, d’une imitation les uns des autres dans la convoitise de ce qui est jugé désirable : tous désirent la même chose et cela finit invariablement en conflit.

Entre temps, l’objet de la querelle initiale a été oublié, tandis que les rivalités se sont propagées. Le conflit s’est généralisé en « guerre de tous contre tous » — que Girard appelle « crise mimétique ».

Comment cette crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? Ici, les hommes ont trouvé « l'idée » d'un « bouc émissaire » (le terme fait référence à l'animal expulsé au désert chargé symboliquement des péchés du peuple selon la Bible — Lévitique 16).

C’est ainsi, précisément, qu'au au moment paroxystique de la crise de tous contre tous se produit éventuellement un « mécanisme salvateur » : le conflit généralisé se transforme en un tous contre un (ou une minorité), qui n'a d'ailleurs même pas de rapport avec le problème de départ ! Si le report sur un « bouc émissaire » ne se déclenche pas, c'est la destruction du groupe. Pourquoi « mécanisme » ? C'est que sa mise en marche ne dépend de personne mais découle du phénomène lui-même.

Plus les rivalités pour le même objet s'exaspèrent, plus les rivaux tendent à oublier ce qui en fut l'origine, plus ils sont fascinés les uns par les autres. À ce stade de fascination haineuse la sélection d’antagonistes va se faire de plus en plus instable, changeante, et il se pourra alors qu'un individu (ou une minorité) polarise alors l'appétit de violence.

Que cette polarisation s'amorce, et par un effet boule de neige elle s'emballe : la communauté tout entière (unanime !) se trouve alors rassemblée contre un individu unique (ou une minorité).

Ainsi la violence à son paroxysme aura alors tendance à se focaliser sur une victime et l’unanimité à se faire contre elle. L’élimination de la victime éteint le désir de violence qui pouvait animer chacun juste avant que celle-ci ne meure. Le groupe — « nous » (v. 2-6) — retrouve alors son calme via « le châtiment qui nous donne la paix » (Es 53, v. 5). Cela « nous » concerne (cf. le nombre de « nous » dans les versets 2 à 6). La victime apparaît alors comme fondement de la crise et comme auteur de la paix retrouvée — par une sorte de « plus jamais ça ».

La caractéristique de la lecture du phénomène dans la Bible est de révéler que la victime est innocente, ce qu’ignorent tous les mythes de l’humanité. C’est une différence essentielle entre Caïn et Abel et Romulus et Remus : Abel n’est pas mis en cause.

On est au cœur du texte d’Ésaïe 53 : le persécuté est innocent.

Où la foi des disciples du Crucifié retrouve la figure du Christ, qui n’a sans doute pas manqué de méditer lui-même la profonde leçon d’Ésaïe 53 : la violence est vaincue quand la victime ne joue pas le jeu.

« Le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme la rançon de plusieurs. » (Marc 10, 45).

RP
Vence, vendredi saint, 06.04.12


vendredi 22 avril 2011

Vendredi saint - "des ténèbres sur toute la Terre"




Lamentations 3.34-40 ; Psaume 150 ; Matthieu 27, 1-61

Matthieu 27, 1-61
1 Le matin venu, tous les grands prêtres et les anciens du peuple tinrent conseil contre Jésus pour le faire condamner à mort.
2 Puis ils le lièrent, ils l’emmenèrent et le livrèrent au gouverneur Pilate.
[…]
11 Jésus comparut devant le gouverneur. Le gouverneur l’interrogea: "Es-tu le roi des Judéens?" Jésus déclara: "C’est toi qui le dis";
12 mais aux accusations que les grands prêtres et les anciens portaient contre lui, il ne répondit rien.
13 Alors Pilate lui dit: "Tu n’entends pas tous ces témoignages contre toi?"
14 Il ne lui répondit sur aucun point, de sorte que le gouverneur était fort étonné.
15 A chaque fête, le gouverneur avait coutume de relâcher à la foule un prisonnier, celui qu’elle voulait.
16 On avait alors un prisonnier fameux, qui s’appelait Jésus Barabbas.
17 Pilate demanda donc à la foule rassemblée: "Qui voulez-vous que je vous relâche, Jésus Barabbas ou Jésus qu’on appelle Messie?"
18 Car il savait qu’ils l’avaient livré par jalousie.
19 Pendant qu’il siégeait sur l’estrade, sa femme lui fit dire: "Ne te mêle pas de l’affaire de ce juste! Car aujourd’hui j’ai été tourmentée en rêve à cause de lui."
20 Les grands prêtres et les anciens persuadèrent les foules de demander Barabbas et de faire périr Jésus.
21 Reprenant la parole, le gouverneur leur demanda: "Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche?" Ils répondirent: "Barabbas."
22 Pilate leur demande: "Que ferai-je donc de Jésus, qu’on appelle Messie?" Ils répondirent tous: "Qu’il soit crucifié!"
23 Il reprit: "Quel mal a-t-il donc fait?" Mais eux criaient de plus en plus fort: "Qu’il soit crucifié!"
24 Voyant que cela ne servait à rien, mais que la situation tournait à la révolte, Pilate prit de l’eau et se lava les mains en présence de la foule, en disant: "Je suis innocent de ce sang. C’est votre affaire!"
25 Tout le peuple répondit: "Nous prenons son sang sur nous et sur nos enfants!"
26 Alors il leur relâcha Barabbas. Quant à Jésus, après l’avoir fait flageller, il le livra pour qu’il soit crucifié.
27 Alors les soldats du gouverneur, emmenant Jésus dans le prétoire, rassemblèrent autour de lui toute la cohorte.
28 Ils le dévêtirent et lui mirent un manteau écarlate;
29 avec des épines, ils tressèrent une couronne qu’ils lui mirent sur la tête, ainsi qu’un roseau dans la main droite; s’agenouillant devant lui, ils se moquèrent de lui en disant: "Salut, roi des Judéens!"
30 Ils crachèrent sur lui, et, prenant le roseau, ils le frappaient à la tête.
31 Après s’être moqués de lui ils lui enlevèrent le manteau et lui remirent ses vêtements. Puis ils l’emmenèrent pour le crucifier.
32 Comme ils sortaient, ils trouvèrent un homme de Cyrène, nommé Simon; ils le requirent pour porter la croix de Jésus.
33 Arrivés au lieu-dit Golgotha, ce qui veut dire lieu du Crâne,
34 ils lui donnèrent à boire du vin mêlé de fiel. L’ayant goûté, il ne voulut pas boire.
35 Quand ils l’eurent crucifié, ils partagèrent ses vêtements en tirant au sort.
36 Et ils étaient là, assis, à le garder.
37 Au-dessus de sa tête, ils avaient placé le motif de sa condamnation, ainsi libellé: "Celui-ci est Jésus, le roi des Judéens."
38 Deux bandits sont alors crucifiés avec lui, l’un à droite, l’autre à gauche.
39 Les passants l’insultaient, hochant la tête
40 et disant: "Toi qui détruis le sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, si tu es le Fils de Dieu, et descends de la croix!"
41 De même, avec les scribes et les anciens, les grands prêtres se moquaient:
42 "Il en a sauvé d’autres et il ne peut pas se sauver lui-même! Il est Roi d’Israël, qu’il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui!
43 Il a mis en Dieu sa confiance, que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime, car il a dit: Je suis Fils de Dieu!
44 Même les bandits crucifiés avec lui l’injuriaient de la même manière.
45 A partir de midi, il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu’à trois heures.
46 Vers trois heures, Jésus s’écria d’une voix forte: "Eli, Eli, lema sabaqthani," c’est-à-dire Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?"
47 Certains de ceux qui étaient là disaient, en l’entendant: "Le voilà qui appelle Elie!"
48 Aussitôt l’un d’eux courut prendre une éponge qu’il imbiba de vinaigre; et, la fixant au bout d’un roseau, il lui présenta à boire.
49 Les autres dirent: "Attends! Voyons si Elie va venir le sauver."
50 Mais Jésus, criant de nouveau d’une voix forte, rendit l’esprit.
51 Et voici que le voile du sanctuaire se déchira en deux du haut en bas; la terre trembla, les rochers se fendirent;
52 les tombeaux s’ouvrirent, les corps de nombreux saints défunts ressuscitèrent:
53 sortis des tombeaux, après sa résurrection, ils entrèrent dans la ville sainte et apparurent à un grand nombre de gens.
54 A la vue du tremblement de terre et de ce qui arrivait, le centurion et ceux qui avec lui gardaient Jésus furent saisis d’une grande crainte et dirent: "Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu."
55 Il y avait là plusieurs femmes qui regardaient à distance; elles avaient suivi Jésus depuis les jours de Galilée en le servant;
56 parmi elles se trouvaient Marie de Magdala, Marie la mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils de Zébédée.
57 Le soir venu, arriva un homme riche d’Arimathée, nommé Joseph, qui lui aussi était devenu disciple de Jésus.
58 Cet homme alla trouver Pilate et demanda le corps de Jésus. Alors Pilate ordonna de le lui remettre.
59 Prenant le corps, Joseph l’enveloppa dans une pièce de lin pur
60 et le déposa dans le tombeau tout neuf qu’il s’était fait creuser dans le rocher; puis il roula une grosse pierre à l’entrée du tombeau et s’en alla.
61 Cependant Marie de Magdala et l’autre Marie étaient là, assises en face du sépulcre.

*

La mort de Jésus est l'aboutissement d'un procès qui a largement révélé la disproportion entre la promesse accomplie et une attente qui n'était pas à la mesure.

Cela atteint son comble dans le contraste entre des ignorants en train de se moquer et les premiers signes du monde éternel en train d'entrer dans l'histoire. Signes à la fois terrifiants et merveilleux : le voile du Temple se déchire, la terre tremble, des tombeaux s'ouvrent.

Et en premier lieu, « des ténèbres sur toute la terre » (27:45).

*

Décidément quelque chose n’est pas à la mesure ordinaire. Déjà lors du procès qui a conduit ici, éclatait le quiproquo. Comme le disait le Psaume 2, tous se sont ligués contre le Messie ; et, au jour de la crucifixion, c'est là le comble, sans vraiment s'en rendre compte. Les responsables d'Israël, censés être les représentants d'une nation farouchement opposée au paganisme romain, se montrent comme étant en fait fort proches des Romains !

Le conflit semble être ainsi dans une large mesure celui qui oppose ceux qui ont des positions élevées et bien assises, au peuple dont l'espérance qu'il porte en Jésus commence à être jugée par trop dangereuse. Et finalement, devant le décalage qui va s'avérer exister entre le Royaume du Christ et les espérances populaires, les chefs religieux parviendront à retourner le peuple sans trop de difficultés contre celui qui est porteur de quelque chose de bien plus grand que ses faibles espérances, nos faibles espérances, contre lesquelles nous savons si peu espérer.

On connaît le prétexte religieux qu'ont invoqué les prêtres pour livrer Jésus : le blasphème : il s'est identifié au Fils de l'Homme de Daniel (Matt. 26:64-65 - cf. Marc 14:62-63, Luc 22:69-71). Le Fils de l'Homme est alors un personnage céleste, image éternelle de Dieu.

Il est fort probable qu'en fait, les Sadducéens, dont sont les prêtres en général, ne croient pas à ces traditions populaires sur le "Fils de l'Homme" des apocalypses. Et pourtant lorsque Jésus s'applique à lui-même une citation de Daniel sur le Fils de l'Homme, le grand prêtre crie au blasphème.

Il y a là vraisemblablement une bonne part d'intention démagogique, comme dans son geste spectaculaire — déchirer son vêtement. Par "réalisme", les prêtres et les Hérodiens, plus ou moins à la botte des Romains, et adversaires privilégiés de Jésus, peuvent fort bien s'accommoder de la croyance populaire au personnage céleste du Fils de l'Homme.

Mais voilà que cet être céleste devient concret, en Jésus Christ (Apocalypse 1:8) ; la chose peut devenir dangereuse, subversive, surtout si ce Jésus rassemble les espérances messianiques du peuple ; et d'autant plus que les Romains s'en inquiètent.

Or, le sous-entendu de Caïphe peut porter : le Fils de l'Homme auquel croit le petit peuple est un personnage céleste. On s'attend à le voir descendre du ciel dans le Temple ; Jésus, déjà au désert, a refusé la tentation de se présenter ainsi, en héros triomphant (Matt. 4:5-7).

Ce Jésus en train de comparaître n'a vraiment pas l'apparence du héros céleste, image éternelle de Dieu : il est au contraire humilié, méprisé, apparemment impuissant. Sa prétention à la filiation divine, sa référence au titre divin de Fils de l'Homme peut sembler on ne peut plus blasphématoire : ce prétendu Fils de l'Homme n'a pas fière allure !

Et le comportement du grand prêtre porte sans doute son effet. Car au fond, Jésus affole, et plus que les seuls prêtres et autres Hérodiens, assimilés, eux, aux Romains (Matthieu ne mentionne même pas Hérode au procès). Jésus n'admet aucune concession : surtout, certes, pas aux Romains et à leurs partisans au pouvoir, mais pas non plus aux zélotes, dont il semble pourtant plus proche, dont il ne se sépare, apparemment, que sur les moyens : ce n'est pas par la force, mais par l'Esprit de Dieu et par la douceur que le Royaume espéré sera instauré.

La crainte la plus nette n'en est pas moins le fait des prêtres : "s'il continue les Romains vont nous détruire". On le livrera donc aux Romains.

*

Et de cette façon s'explique l'attitude de Pilate. Pilate ne comprend pas : "qu'as tu fait, que les tiens te livrent à moi ?" Ou : "qu'en saurais-je de ta messianité, de ta royauté ? moi je ne suis pas juif... vous avez votre Loi, etc." Sous-entendu : "réglez donc cela entre vous !"

Et Pilate s'affolera de plus en plus. Les grands prêtres d'une nation censée être fort anti-romaine iront jusqu'à confesser n'avoir de roi que César (Jean 19:15) ! Pilate ne peut qu'y trouver confirmation dans son sentiment qu'il y a mystère derrière le procès de cet homme.

*

Dans cette fuite en avant, dans ce dévoilement des cœurs, le nœud du problème est manifesté : Jésus porte l'épée qui tranche, là où s'effectue le partage entre le confort de ce monde et le mystère déroutant de la Vérité.

Et c'est là le problème que pose Jésus par son silence devant ce Pilate perplexe : son Royaume n'est pas de ce monde. En d'autres termes : les grands prêtres, quoique Judéens, qui me livrent à toi, et les Romains, même combat.

La Vérité est d'au-delà des attentes mesquines et des pouvoirs passagers de ce monde qui passe. La Vérité ne peut qu'être exclue, condamnée, mais pour une condamnation qui est son triomphe, triomphe par rapport au monde.

Car dans cette condamnation éclate le fait que la Vérité exclue est la condamnation du monde. Lorsque le Christ est exclu, c'est le monde et celui qui le séduit qui est jeté hors de sa lumière : « il y eut des ténèbres sur toute la terre ». Lorsque le monde de la vanité, de l'apparence, et des pouvoirs transitoires, s'imagine réduire à l'impuissance celui dont il cloue les mains, il ignore tout de ce qui est en train de se passer : Dieu est en train d'élever Jésus dans sa gloire, par le mystère de cette crucifixion (cf. Jean 12:32-33).

Lorsque la lumière du monde est élevée de la terre, la terre entre dans les ténèbres (27:45).

Alors Dieu fait éclater la Vérité, qui dépasse infiniment les préoccupations de nos fausses vérités. Mieux peut-être que Pilate au procès, le centurion entrevoit cela et en conçoit de la crainte : "Il était vraiment le Fils de Dieu" (27:54).

Au milieu du chaos, des cris et des moqueries, s'esquisse un autre ordre, irréfutable : c'est là que Dieu se révèle. C'est là, là seulement qu'il ne peut qu'être. Là est son parti : la justice, la pureté, fût-elle voilée dans les sarcasmes : là est la puissance de Dieu.

*

C'est ainsi qu'apparaît dans l'Histoire cette Vérité qu'a perçue Daniel dans la vision céleste. L'Apocalypse nous le dévoile comme l'être mystérieux dont Jésus ne cessait de parler à ses disciples : le Fils de l'Homme. Il est dans les cieux, selon la Révélation prophétique, un être céleste, comme un Fils d'Homme, qui reçoit la domination sur toutes choses, une domination éternelle, une domination qui est celle de Dieu.

Et Jésus ne cessait de parler de ce Fils de l'Homme, mais d'une façon dont certains hésitent à penser qu'il s'agisse de lui : il en parle à la troisième personne. Avec des allusions pourtant de plus en plus claires : "il faut que le Fils de l'Homme soit élevé" (Jean 12:34). On commence à comprendre alors qu'il parle peut-être de lui-même. L'élévation en question ici s'avèrera alors être sa crucifixion : les disciples le relèveront après : "il disait cela pour indiquer de quelle mort il devait mourir" (dira Jean 13:33).

Caïphe ne s'y est pas trompé : "vous verrez le Fils de l'Homme venir sur les nuées" lui a dit Jésus. Il blasphème a répondu Caïphe (Matthieu 26:64-65).

L'Apocalypse a compris la même chose que Caïphe, mais y croit. Il est l'Alpha et l'Omega, celui qui est qui était et qui vient, celui-là même qui a versé son sang, voici qu'il vient sur les nuées" (Apocalypse 1:5-8). Il est le rédempteur qu'a vu le Livre de Job, celui qui se lève au dernier jour, présent avant même la fondation du monde. C'est pourquoi il est l’exaucement de toutes nos prières, le dévoilement de sa propre prière au Gethsémani.

C'est ainsi son sang est notre salut, selon le vrai sens de ce qu’a dit le peuple : "Nous prenons son sang sur nous et sur nos enfants!" (27:25). Malgré l’affreux contresens de la lecture historique de cette prière du peuple, il n’y a en effet rien d’autre que salut et bénédiction de Dieu sous le sang versé pour que nous ayons la vie.

*

Se dessine le fond du dévoilement, "de l'Apocalypse" du Fils de l'Homme : l'élévation dans l'abaissement — la croix (Jean 12:32-33). Le Fils de l'Homme qui est dans les cieux est cet humble témoin de la Vérité dans le concret.

Loin de nos vanités, inaccessible, il nous est, étrangement, infiniment proche, lui qui est cette Parole éternelle demeurant avec Dieu avant la fondation du monde. Or c'est cette Parole dont Paul écrit à l'Église de Rome (Romains 10) qu'elle est toute proche, celle de la foi : "Quiconque croit en lui ne sera pas confus... quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé" (Ésaïe 28:16, Joël 3:5, Romains 10:11,13).

RP
Vence, Vendredi saint, 22.04.11


vendredi 2 avril 2010

Vendredi saint - Lumière d'un vase brisé



Paul Serusier - Nature morte : pommes et cruche - 20e siècle - Paris, musée d'Orsay

Luc 23, 44-56
44 C'était déjà la sixième heure environ ; il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu'à la neuvième heure ;
45 le soleil avait disparu. Et le voile du sanctuaire se déchira par le milieu.
46 Jésus cria : Père, je remets mon esprit entre tes mains. Après avoir dit cela, il expira.
47 Voyant ce qui était arrivé, le centurion glorifia Dieu en disant : Cet homme était réellement un juste.
48 Et les foules qui s'étaient rassemblées pour assister à ce spectacle, après avoir vu ce qui était arrivé, s'en retournèrent en se frappant la poitrine.
49 Tous ceux qui le connaissaient, et les femmes qui l'avaient accompagné depuis la Galilée, se tenaient à distance et regardaient ce qui se passait.
50 Il y avait un membre du conseil nommé Joseph, un homme bon et juste,
51 qui n'avait pas participé aux décisions et aux actes des autres ; il était d'Arimathée, ville des Juifs, et il attendait le règne de Dieu.
52 Il se rendit chez Pilate et demanda le corps de Jésus.
53 Il le descendit de la croix, l'enveloppa d'un drap et le mit dans un tombeau taillé dans le roc où personne ne gisait encore.
54 C'était le jour de la Préparation, et le sabbat allait commencer.
55 Les femmes — celles-là même qui étaient venues de Galilée avec lui — suivirent, elles virent le tombeau et la manière dont son corps y fut mis,
56 et elles s'en retournèrent pour préparer des aromates et des parfums. Puis, pendant le sabbat, elles observèrent le repos, selon le commandement.
*

Avant que nous ne proclamions, dimanche : « il est vraiment ressuscité », l’évangile nous invite à reconnaître aujourd’hui que Jésus est vraiment mort.

« Il a souffert sous Ponce Pilate, il a été crucifié, il est mort et il a été enseveli, il est descendu aux séjour des morts », tiendra à préciser le symbole des Apôtres.

Une insistance toute évangélique sur la mort réelle de Jésus. Les évangiles s’appesantissent en effet de façon remarquable sur la mort réelle et mise au tombeau, à travers de nombreux détails.

N’est-elle pas frappante cette insistance, celle du credo en écho à celle des évangiles ?

Pour la comprendre, il faut se placer dans la perspective d’un homme ou d’une femme de l’époque. Il est tout simplement inconcevable que le Messie meure de la façon que soulignent à l’envi les récits évangéliques — abandonné de Dieu-même.

N’est-il pas celui dont la voix céleste a dit à plusieurs reprises qu’il est le Bien-aimé de Dieu ?! Belle preuve d’amour que de lui infliger une telle déréliction !

La pire des morts qui se puisse concevoir à l’époque.

C’est ainsi qu’une des difficultés principales que va rencontrer l’Église primitive concerne non pas les miracles ou l’Ascension glorieuse du Christ — rien là que de très normal compte tenu de qui est le Christ — ; la principale difficulté concernera bel et bien sa mort !

Toute une littérature va donc se développer pour expliquer qu’il ne serait pas vraiment mort…

Un seul exemple, ce que dit au deuxième siècle un penseur Basilide, selon le père de l’Église Irénée de Lyon (Adversus Haereses, I, xxiv, 4). Je cite : « le Père inengendré et innommable, voyant la perversité des Archontes (disons des anges déchus), envoya l'Intellect, son Fils premier-né — c'est lui qu'on appelle le Christ — pour libérer de la domination des Auteurs du monde ceux qui croiraient en lui. Celui-ci apparut aux nations de ces Archontes, sur terre, sous la forme d'un homme, et il accomplit des prodiges. Par conséquent, il ne souffrit pas lui-même la Passion, mais un certain Simon de Cyrène fut réquisitionné et porta sa croix à sa place. Et c'est ce Simon qui, par ignorance et erreur, fut crucifié, après avoir été métamorphosé par lui pour qu'on le prît pour Jésus; quant à Jésus lui-même, il prit les traits de Simon et, se tenant là, se moqua des Archontes. »

On pourrait multiplier les exemples d’hypothèses développées pour éviter que le Christ n’ait eu à mourir : un être divin ne meurt pas, surtout pas de cette façon-là ! Le refus de sa mort a imprégné les esprits au point que plus tard, même ceux qui insisteront sur son humanité, ne pourront accepter l’idée de sa mort. Au point de préférer l’idée, irrationnelle tout de même, selon laquelle il aurait été enlevé (et enlevé au ciel) avant de mourir…

C’est dire à quel point cela peut choquer que le Christ ait pu mourir.

Et ces développements peuvent sembler d’autant plus étranges, que la révélation de l’immortalité du Christ est issue de la découverte du tombeau vide, de sa résurrection. On serait fondé à penser que pour ressusciter, il a bien dû mourir ! Mais une telle mort est alors à ce point inconcevable pour un être tel que lui qu’on ne parvient décidément que difficilement à l'envisager.

Alors les évangiles, puis les credo, vont y insister, la plaçant dans les catégories de la foi. Comme on croit en Dieu, on croit que Jésus, son Fils, est mort, réellement mort, et de quelle façon ! Il faut bien la foi pour recevoir ce fait inconcevable, incroyable, scandaleux — selon le mot de Paul aux Corinthiens (cf. 1 Corinthiens 1 & 2) : le scandale de la croix !

Le scandale de la croix et de la mort du Christ est ce que l’on retrouve dans notre texte de Luc relatant la mort du Christ en donnant, à l’instar des autres évangélistes, nombre de détails qui sont autant de façons de souligner la réalité de cette mort. Joseph d’Arimathée allant voir Pilate, lui demandant le corps de Jésus, le descendant de la croix, l’enveloppant d’un drap et le mettant dans un tombeau taillé dans le roc où personne ne gisait encore. (v. 52-53). Puis les femmes préparant des aromates et des parfums en attendant la fin du Shabbat pour embaumer le corps, après avoir vu le tombeau et la manière dont son corps y était mis (v. 55-56)…

*

Et déjà une réflexion sur ce que ce scandale, ce passage par la mort avant la glorification du Ressuscité, implique de la part de Dieu quant à sa relation avec le Christ et avec le monde : « il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu'à la neuvième heure ; le soleil avait disparu. Et le voile du sanctuaire se déchira par le milieu » (v. 44-45).

Deuil de Dieu ! Inconcevable tout autant que la mort de son Fils. Propos scandaleux, ténébreux, ténèbres spirituelles épaisses comme celles du récit de Luc, telles qu’elles obscurcissent même le soleil… Tandis que le voile du Temple se déchire, comme on déchire un vêtement au jour du deuil. Le signe est incommensurable : Dieu même nous a rejoints au cœur de nos détresses de nos deuils, du tragique de nos vies et de leurs combats apparemment vains. Signe qu’il est le Dieu vivant et vrai. Car quel serait un Dieu qui se contenterait de regarder souffrir ses créatures ?

Alors le Père de Notre Seigneur, souffrant avec les siens, se dévoile comme celui qui donne un sens à ce monde, tandis que l’histoire s’avère de plus en plus être comme le déroulement tragique du combat où Dieu nous accompagne pour le salut du monde, pour la délivrance de la lumière qui va jaillir des ténèbres dans lesquelles toute la terre a été plongée.

Un sens émerge alors de la croix et des ténèbres qui l’entourent, quand rien n’est gagné d’avance, ou plutôt quand la victoire, la seule victoire qui vaille, est précisément celle qui a été acquise ce jour-là, et dont les siècles qui suivent ne peuvent suffire à pénétrer toute la profondeur, tant elle relève de l’éternité.

*

La mystique juive rapporte que quand la lumière des origines se diffusait, elle fut répandue dans des vases, qui ne purent la contenir et éclatèrent, les éclats de lumière étant alors comme enfermés, attachés aux brisures de leur vase, dans des sortes coquilles, en exil loin de Dieu. Le projet de la création de l’homme et de sa rédemption, et l’histoire qui s’en suit, vaut projet de libération de la lumière divine qui réside en exil avec les exilés de son peuple, comme autant d’éclats de lumière perdue dans le monde. Ce processus est la réparation du monde, le combat pour le salut du monde par la libération de la lumière.

Outre les cruches d’eau qui font signe, dont on parlait hier — « un homme portant une cruche » — il est une autre histoire de cruches dans la Bible, des cruches qui ne servent pas de signe cette fois, mais d’instrument : des cruches qui ne contiennent pas de l’eau celles-là, mais de la lumière ! Des cruches qu’il s’agit de briser pour en libérer la lumière.

C’est dans le livre des Juges, ch. 7. Je lis, v. 16- 20 : « Gédéon remit à ses hommes des trompettes et des cruches vides, avec des flambeaux dans les cruches. Il leur dit : Vous me regarderez et vous ferez comme moi. Dès que j’aborderai le camp, vous ferez ce que je ferai ; et quand je sonnerai de la trompette, moi et tous ceux qui seront avec moi, vous sonnerez aussi de la trompette tout autour du camp, et vous direz : Pour l’Éternel et pour Gédéon ! Gédéon et les cent hommes qui étaient avec lui arrivèrent aux abords du camp au commencement de la veille du milieu, comme on venait de placer les gardes. Ils sonnèrent de la trompette, et brisèrent les cruches qu’ils avaient à la main. »

Des cruches brisées jaillit la lumière dont l’éclat accompagnant l’éclat des trompettes bouleverse et défait l’ennemi ; des vases brisés comme en écho de la brisure originelle, et avant-signe de la future réparation. Comme l’annonce du retour au Royaume de la lumière exilée, après la défaite du dernier ennemi, la mort… défaite par la mort de celui dont il était inconcevable qu’il mourût.

*

… « Il y eût des ténèbres sur toute la terre » écrit Luc (23, 44). Celui qui est la lumière du monde est comme emprisonné dans ces ténèbres. C’est l’heure de sa mort. Lui, vase de lumière, est brisé ; libérant du cœur des ténèbres la lumière enfouie au cœur des ténèbres. Victoire définitive sur les ténèbres, une brèche est ouverte dans laquelle il nous faut pénétrer à sa suite pour libérer la lumière de nos êtres… « Qui vient à suite ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie » (Jean 8, 12).

Ainsi Jésus annonçait — Matthieu 24, 29-31 : « le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, les étoiles tomberont du ciel, et les puissances des cieux seront ébranlées. Alors le signe du Fils de l’homme paraîtra dans le ciel […]. Il enverra ses anges avec la trompette retentissante, et ils rassembleront ses élus des quatre vents, depuis une extrémité des cieux jusqu’à l’autre. »

Ce jour de la libération est à présent venu : de la mort ténébreuse du Fils de Dieu jaillit la lumière qui répare le monde.

RP
Vence, Vendredi saint 02.04.10


« Une femme vint, avec un flacon d'albâtre contenant un parfum de nard, pur et très coûteux. Elle brisa le flacon d'albâtre et lui versa le parfum sur la tête. Quelques-uns se disaient entre eux avec indignation : "À quoi bon perdre ainsi ce parfum ? On aurait bien pu vendre ce parfum-là plus de trois cents pièces d'argent et les donner aux pauvres !" Et ils s'irritaient contre elle. Mais Jésus dit : "Laissez-la, pourquoi la tracasser ? C'est une œuvre belle qu'elle vient d'accomplir à mon égard. Des pauvres, en effet, vous en avez toujours avec vous, et quand vous voulez, vous pouvez leur faire du bien. Mais moi, vous ne m'avez pas pour toujours. Ce qu'elle pouvait faire, elle l'a fait : d'avance elle a parfumé mon corps pour l'ensevelissement." » (Marc 14, 3-8)