dimanche 15 mars 2020

Séduction divine & soif de Dieu




Cultes suspendus jusqu'à nouvel ordre suite aux directives des pouvoirs publics.

Prédication prévue pour le 15 mars 2020 ci-dessous - liturgie et prédication en PDF ici
Prédication en audio — sans fond musical ici ;
avec musique de fond (Klaus Schulze - The Future) ici

Exode 17, 3-7 ; Psaume 95 ; Romains 5, 1-8 ; Jean 4, 5-42

Jean 4, 5-42
5 C’est ainsi qu’il parvint dans une ville de Samarie appelée Sychar, non loin de la terre donnée par Jacob à son fils Joseph,
6 là même où se trouve le puits de Jacob. Fatigué du chemin, Jésus était assis tout simplement au bord du puits. C’était environ la sixième heure.
7 Arrive une femme de Samarie pour puiser de l’eau. Jésus lui dit : « Donne-moi à boire. »
8 Ses disciples, en effet, étaient allés à la ville pour acheter de quoi manger.
9 Mais cette femme, cette Samaritaine, lui dit : « Comment ? Toi qui es Juif, tu me demandes à boire, à moi, une femme, une Samaritaine ? » Les Juifs, en effet, n'ont pas de relations avec les Samaritains.
10 Jésus lui répondit : « Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, c’est toi qui aurais demandé et il t’aurait donné de l’eau vive. »
11 La femme lui dit : « Seigneur, tu n’as pas même un seau et le puits est profond ; d’où la tiens-tu donc, cette eau vive ?
12 Serais-tu plus grand, toi, que notre père Jacob qui nous a donné le puits et qui, lui-même, y a bu ainsi que ses fils et ses bêtes ? »
13 Jésus lui répondit : « Quiconque boit de cette eau-ci aura encore soif ;
14 mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; au contraire, l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle. »
15 La femme lui dit : « Seigneur, donne-moi cette eau pour que je n’aie plus soif et que je n’aie plus à venir puiser ici. »
16 Jésus lui dit : « Va, appelle ton mari et reviens ici. »
17 La femme lui répondit : « Je n’ai pas de mari. » Jésus lui dit : « Tu dis bien : “Je n’ai pas de mari” ;
18 tu en as eu cinq et l’homme que tu as maintenant n’est pas ton mari. En cela tu as dit vrai. »
19 – « Seigneur, lui dit la femme, je vois que tu es un prophète.
20 Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous, vous affirmez qu’à Jérusalem se trouve le lieu où il faut adorer. »
21 Jésus lui dit : « Crois-moi, femme, l’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père.
22 Vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Judéens.
23 Mais l’heure vient, elle est là, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; tels sont, en effet, les adorateurs que cherche le Père.
24 Dieu est esprit et c’est pourquoi ceux qui l’adorent doivent adorer en esprit et en vérité. »
25 La femme lui dit : « Je sais qu’un Messie doit venir – celui qu’on appelle Christ. Lorsqu’il viendra, il nous annoncera toutes choses. »
26 Jésus lui dit : « Je le suis, moi qui te parle. »
27 Sur quoi les disciples arrivèrent. Ils s’étonnaient que Jésus parlât avec une femme ; cependant personne ne lui dit « Que cherches-tu ? » ou « Pourquoi lui parles-tu ? »
28 La femme alors, abandonnant sa cruche, s’en fut à la ville et dit aux gens :
29 « Venez donc voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Messie ? »
30 Ils sortirent de la ville et allèrent vers lui.
31 Entre-temps, les disciples le pressaient : « Rabbi, mange donc. »
32 Mais il leur dit : « J’ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas. »
33 Sur quoi les disciples se dirent entre eux : « Quelqu’un lui aurait-il donné à manger ? »
34 Jésus leur dit : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre.
35 Ne dites-vous pas vous-mêmes : “Encore quatre mois et viendra la moisson” ? Mais moi je vous dis : levez les yeux et regardez ; déjà les champs sont blancs pour la moisson !
36 Déjà le moissonneur reçoit son salaire et amasse du fruit pour la vie éternelle, si bien que celui qui sème et celui qui moissonne se réjouissent ensemble.
37 Car en ceci le proverbe est vrai, qui dit : “L’un sème, l’autre moissonne.”
38 Je vous ai envoyés moissonner ce qui ne vous a coûté aucune peine ; d’autres ont peiné et vous avez pénétré dans ce qui leur a coûté tant de peine. »
39 Beaucoup de Samaritains de cette ville avaient cru en lui à cause de la parole de la femme qui attestait : « Il m’a dit tout ce que j’ai fait. »
40 Aussi, lorsqu’ils furent arrivés près de lui, les Samaritains le prièrent de demeurer parmi eux. Et il y demeura deux jours.
41 Bien plus nombreux encore furent ceux qui crurent à cause de sa parole à lui ;
42 et ils disaient à la femme : « Ce n’est plus seulement à cause de tes dires que nous croyons ; nous l’avons entendu nous-mêmes et nous savons qu’il est vraiment le Sauveur du monde. »

*

« Je la conduirai au désert et je la séduirai, je parlerai à son cœur », lit-on au livre du prophète Osée (2, 16). Désert, lieu d'abstinence, de carême, de jeûne, de manque, particulièrement criant en cette période de pandémie, avec la détresse et le deuil l'accompagnant en tant de lieux du monde. La misère aussi, conséquences économiques. Tout cela qui vient s'ajouter aux détresses de la guerre et de l'exil en tant de lieux. Mais « au désert je la séduirai, je parlerai à son cœur »…

Le Dieu qui parle ici est au-delà de tout nom, il est, au-delà de toute représentation, le Dieu universel, et révélé concrètement, en l’occurrence d'abord à un peuple et par un peuple — « le salut vient des Judéens ». Le cœur mystérieux de notre libération vient dans la foi en ce Dieu-là, qui est au-delà de tout Dieu (Ps 95, 3), au point que si on s'en donne une conception, ce n'est pas encore lui — « Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et en vérité ».

Un paradoxe qui passe par ce que le Dieu au-delà de tout Dieu, au delà de toute conception de la divinité, le libérateur au-delà de toutes nos limites, est révélé dans une histoire particulière, celle d'un peuple particulier, avec toutes ses limites. Le Dieu dont nous sommes témoins malgré nous est bien celui qui nous est donné, qui se donne malgré tout dans une histoire particulière. Jésus a fait siennes toutes nos limites, comme il a fait sienne notre mortalité. Il a fait siens nos deuils : il a pleuré la mort de Lazare. Il a fait sienne notre humanité au sens le plus précis.

Comme nous, il est devenu un individu, cet individu, appartenant à ce moment de l’histoire — né sous César Auguste, crucifié sous Ponce Pilate — ; appartenant à ce peuple, le peuple juif, peuple de l’Alliance et donc peuple premier de Dieu. Cela aussi Jésus le fait sien jusqu’au bout !

Car c'est dans cette histoire particulière, par cette histoire particulière, voire parfois malgré elle s'il le faut, que le Dieu de l’universel se dévoile. Cet épisode, celui de la Samaritaine et de son peuple à elle, nous dit la profondeur de l'Incarnation du Fils de Dieu, une réalité qui n'a rien d'abstrait. Juif, le Fils de Dieu s'inscrit dans cette histoire-là, en élevant celles et ceux à qui il s'adresse au statut d'enfants d’Abraham, d'affranchis du Dieu d'Israël selon la promesse des prophètes. Par delà les idoles figurées ici par les maris de la Samaritaine (cf. 2 Rois 17, 29-41) — et « celui-là n'est pas ton mari », lui dit Jésus — par delà les idoles et les captivités qu'elles génèrent, est libéré quiconque en appelle à celui qui est au-delà de toute captivité et de toute identité qui rend captif.

C’est comme cela que le Dieu qui est au-dessus de tout Dieu nous sauve. Celui qui est la parole éternelle, qui a fondé le monde et connaît tous les méandres de nos vies a emprunté un chemin, celui de l’Alliance qui va d’Abraham au Royaume à venir. Le salut vient des Judéens, du cœur de la foi juive, reprise d'Ésaïe, ch. 2 v. 3 : « Car de Sion sortira la loi, Et de Jérusalem la parole de l’Éternel », mais cette parole, celle du salut, provient de l'éternité, que Jésus, parole devenue chair (Jean 1, 14) vient ainsi inscrire dans le temps éternel comme Ressuscité. C'est cette parole semée par les prophètes (cf. Michée 6, 15) que ses disciples moissonnent à présent (Jn 4, 37-38), dans une rencontre d'amour entre un peuple, les Samaritains (cf. Michée 1, 6 sq.), et le Dieu venu en Jésus, dépassant l'attente d'amour de la Samaritaine découvrant dans le Dieu dévoilé en Jésus ce qu'elle n'a pas pu trouver dans ses maris successifs, comme autant d'idoles samaritaines. La source de vie qu'elle découvre en Jésus, mieux que l'eau d'un puits, jaillit en vie éternelle.

De la sorte Jésus conduit cette femme à le confesser en ses termes à elle, comme il nous y conduit tous. On ne sera libéré des idoles qui nous tiennent captifs qu'en les dénonçant pour ce qu'il en est : des idoles, dont seul le Dieu qui est au-delà de tout nom, de toute figure que l'on s'en fait peut rompre le mensonge. Dieu d'éternité dont la parole sort de Jérusalem, du cœur de la Judée et des paroles des prophètes d'Israël. C'est ce Dieu qui s'est dit en Jésus. C'est le Dieu au-delà de toute figure, de toute idole ; lui est esprit et vérité, qui nous advient comme source vraie, jaillissant en vie éternelle, adoré en esprit et vérité.

*

Cela est apparu dans ce récit à travers une dimension pour le moins étonnante de la relation entre Dieu et nous : la dimension de la séduction !… qui est au cœur de la rencontre de Jésus et de la femme samaritaine, selon une lecture qu’il est difficile d’éviter si l'on tient compte des circonstances, pour le moins étranges, de cette conversation. Comme les disciples n'ont pas manqué de le remarquer (v. 27) — et on le verra, avec une gêne qui ne les quittera pas de tout le repas qui suivra l’épisode —, il est pour le moins incongru — à l'époque —, qu'un homme et une femme seuls tiennent conversation ensemble.

On a souvent remarqué ce côté bizarre de l'affaire, mais en en tirant peu ou pas de conséquences quant au sens de cette rencontre. Jésus ne ferait qu'érafler les conventions. Mais, quand ce ne serait que cela, ça ne changerait rien au fait : il n'est pas indifférent, et pas sans ambiguïté, d'érafler ces conventions-là. D'autant moins indifférent que, loin de se détourner, la femme se prête au jeu !

Jeu dont elle sait le sens antique, et qui correspond à ce qui a tout d’une autre convention : dans la Bible, un dialogue au bord d'un puits a tout d'une entrée en matière à visée matrimoniale (cf. Gn 24, 14, à propos de Rébecca, la future épouse d'Isaac ; cf. Ex 2, 15-20, la rencontre de Moïse et de sa future femme,…).

Tel est le décor de notre texte, Dieu s'y montrant comme dans un rapport… de séduction, avec la Samaritaine, et à travers elle,… avec nous ! Car, il est peut-être question d'autre chose que d'un simple échange de bons services du genre : « je te demande de l'eau de puits pour t'offrir de l'eau vive de l’Évangile en échange ». Le dialogue qui nous est rapporté ici pourrait bien aller plus loin.

Dès l'abord, donc, on est dans l'étrange : Jésus s'adresse à une femme, seule (v. 7-8). Jésus a peut-être soif, mais il n'est pas complètement naïf : il s'agit d'une femme, seule ! Et à cela, les disciples achopperont (v. 27).

La Samaritaine n'est pas naïve non plus. Et voilà qu'elle lui répond ! Elle pourrait, ou devrait, l'ignorer. Mais non, elle lui parle de leur appartenance ethno-religieuse différente (v. 9) puisque, comme le texte le rappelle, il n'est pas habituel qu'il y ait des relations entre Juifs et Samaritains, en ce sens que ce genre-là de contact homme-femme ne débouche pas sur un mariage… La Samaritaine le sait ; mais elle a choisi de poursuivre le dialogue. Autrement dit, ce qui apparaît comme l'audace de Jésus, loin de l'effrayer, semble ne pas lui déplaire. L'ambiance est à l'ambiguïté.

Et Jésus qui naturellement a perçu, dès l'abord, cette dimension, cette ouverture de cette femme à sa personne, poursuit, lui aussi sur la voie de l'ambiguïté. Il lui promet de l'eau vive (v. 10), parole à double sens, on l'a de tout temps remarqué, désignant l'Esprit. Double sens… voire triple, si l'on tient compte de ce qui ne peut pas ne pas entrer d'une façon ou d'une autre dans la compréhension de la Samaritaine, compte tenu de l'ambiance. Ça ne peut sonner aux oreilles de cette femme habituée à des relations instables avec les hommes que comme une possible promesse… de bonheur enfin fidèle. Et la Samaritaine de poursuivre, référant aux grands ancêtres Jacob et alii, et à leurs troupeaux. Ces grands ancêtres qui justement, rencontraient leur femme autour de ce puits.

Et là, Jésus, comme s'il voulait assurer ses arrières (v. 16) : « va chercher ton mari et reviens ». Et la femme de commettre une… petite omission (v. 17) : « je n'ai pas de mari ». En d'autres termes : « je suis toute à toi ».

*

À ce point, Jésus la reprend (v. 17-18) : « tu as eu cinq maris… et celui que tu as là n'est pas ton mari »… Pour déboucher sur le point culminant du dialogue (v. 21-24) : « ici, c'est Dieu qui te séduit, c'est Dieu que tu séduis : il n'y a plus que relation vraie, entre Dieu et son aimé, intime, en esprit et vérité, au-delà de tout rite ou cérémonie. La brèche qui s'opère entre nous est la brèche de la séduction entre Dieu et toi, entre toi et Dieu. »

Et on découvre là le troisième niveau. C'est celui auquel le vit Jésus.

Dans son aptitude à saisir les discours dédoublés, ébréchés par la séduction, la Samaritaine accède à ce plan, et glisse alors sa question sur le Messie (v. 25). Jésus dévoile alors qu'en lui se révèle le Dieu séduit et le Dieu qui séduit ; qu'il est un réel désir de Dieu pour son aimé, qu'à un plan sublimé, il y a ici réelle séduction réciproque. Une histoire de séduction avec ses différents niveaux. Ici le niveau habituel et son extension céleste !

Ce qui n’en trouble pas moins fortement les disciples (v. 27-34), durant tous les versets qui suivent. Ils ont, bien sûr, saisi l'ambiguïté ; et à demi-mot, laissent paraître le malaise causé par une question qu'ils n'ont pas osé poser à Jésus : « que faisais-tu avec cette femme ? »

Alors, Jésus, laissant les pensées qui le retiennent et qui — sans doute au grand dam des disciples — lui font oublier son repas (v. 31), Jésus en vient à cette question que les disciples ne posent pas (v. 32) : « J'ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas ». Ce qui, naturellement, les renvoie à ce à quoi ils pensent (v. 33) : « quelqu'un lui aura apporté à manger », retour discret de la lancinante question : qu'a-t-il pu se passer entre Jésus et cette femme en leur absence ?

Et Jésus répond à leur trouble (v. 34 sq) : « ma nourriture est de faire la volonté de Dieu ». Volonté troublante comme un dialogue au bord d'un puits avec une femme de Samarie : elle conduit chez ces suspects Samaritains, et elle y conduira les disciples (v. 38), à travers une histoire de séduction entre Dieu et un peuple qui s'est dite dans un dialogue de séduction se sublimant entre un homme et une femme.

Déjà la moisson est prête, s'ouvrant dans une relation de séduction divine. Qu'en est-il de la relation de séduction entre Dieu et nous ? Si Dieu nous a séduits, qu'est-ce que son regard a saisi, opéré en nous ? Car c'est bien de cela qu'il s'agit : un Dieu qui nous a séduit, qui se révèle comme Dieu séduit, qui dit au prophète Osée : « je la conduirai au désert et je la séduirai, je parlerai à son cœur ». Car c'est « lui qui nous a aimés le premier » ! (1 Jn 4, 19)


dimanche 8 mars 2020

La transfiguration, dévoilement




Genèse 12.1-4 ; Psaume 33 ; 2 Timothée 1.8-10 ; Matthieu 17.1-9

Matthieu 17, 1-9
1 Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et les emmène à l’écart sur une haute montagne.
2 Il fut transfiguré devant eux : son visage resplendit comme le soleil, ses vêtements devinrent blancs comme la lumière.
3 Et voici que leur apparurent Moïse et Élie qui s’entretenaient avec lui.
4 Intervenant, Pierre dit à Jésus : "Seigneur, il est bon que nous soyons ici ; si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, une pour Élie."
5 Comme il parlait encore, voici qu’une nuée lumineuse les recouvrit. Et voici que, de la nuée, une voix disait : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu’il m’a plu de choisir. Écoutez-le !"
6 En entendant cela, les disciples tombèrent la face contre terre, saisis d’une grande crainte.
7 Jésus s’approcha, il les toucha et dit : "Relevez-vous! soyez sans crainte!"
8 Levant les yeux, ils ne virent plus que Jésus, lui seul.
9 Comme ils descendaient de la montagne, Jésus leur donna cet ordre: "Ne dites mot à personne de ce qui s’est fait voir de vous, jusqu’à ce que le Fils de l’homme soit ressuscité des morts."
*

La transfiguration : ce moment où trois disciples recevaient le privilège de voir lever un instant le secret de la gloire cachée de celui qui demeure dans l’éternité auprès du Père.

Ce secret ne sera pleinement levé pour la foi des croyants qu’au dimanche de Pâques.

« Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du temps » promettra alors le Ressuscité (Matthieu 28, 20)… Alors se réalise ce que Pierre, Jean et Jacques avaient perçu en un éclair, lors de la transfiguration de Jésus.

Message surprenant que ce dévoilement d’un instant dont ils bénéficient, et qui nous dit dès lors que l’humanité, que Jésus a assumée, est au-delà de nos capacités de compréhension et a fortiori de vision.

Impossible, dès lors que le dévoilement de la transfiguration a eu lieu, de penser — sous prétexte que Jésus a assumé une réelle humanité — que nous aurions prise sur lui, que son humanité serait à la mesure de nos conceptions.

Or ce dévoilement est là comme un don qui vaut pour chacune et chacun, dotés d’une valeur qui relève de l’infini (à souligner en cette journée du droit des femmes), et que l’apparence ne fait que voiler. Combien de fois ne dénonçons-nous pas les erreurs des autres — nous aurions fait mieux ! —, manquant ainsi l'être réel et éternel de toutes et tous. Comme la maladresse apparente des disciples parlant de « tentes » ne fait que voiler derrière le même mot « tente » son sens éternel : « tabernacle ».

C’est ce qui sera dévoilé au dimanche de Pâques, pour un tout nouveau retentissement de la promesse du Royaume — « Je vous le dis en vérité, quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront point, qu’ils n’aient vu le Fils de l’homme venir dans son règne. » disait Jésus quelques jours avant sa transfiguration (Matthieu 16, 28).

Ainsi, désormais, « du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ; fondez vos pensées en haut, non sur la terre. Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire » (Colossiens 3, 1-4).

Lorsque au matin de Pâques, les femmes ont reçu ce signe : « le corps n’était pas là » ; le signe est chargé de cette promesse — qui retentit jusqu’à nous : « je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du temps ».

C’est, depuis la nuée du mont de la transfiguration, une percée de ce jour d’éternité qui nous est donnée dans l’expérience des disciples :

2 Pierre 1, 16-18 :
16 Nous vous avons fait connaître la venue puissante de notre Seigneur Jésus Christ, pour l'avoir vu de nos yeux dans tout son éclat.
17 Car il reçut de Dieu le Père honneur et gloire, quand la voix venue de la splendeur magnifique de Dieu lui dit : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu'il m'a plu de choisir. »

18 Et cette voix, nous-mêmes nous l'avons entendue venant du ciel quand nous étions avec lui sur la montagne sainte.


« Je vous le dis en vérité, quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront point, qu’ils n’aient vu le Fils de l’homme venir dans son règne. » (Matthieu 16, 28). Cette promesse donnée par Jésus une semaine avant sa transfiguration vaut à présent pour quiconque la reçoit de la foi au Ressuscité, présent avec nous jusqu’à la fin du temps.


dimanche 1 mars 2020

Au désert, l'épreuve intérieure




Genèse 2, 7-9 &-3, 1-7 ; Psaume 51 ; Romains 5, 12-19 ; Matthieu 4, 1-11

Matthieu 4, 1-11
1  Alors Jésus fut conduit par l’Esprit au désert, pour être tenté par le diable.
2  Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il finit par avoir faim.
3  Le tentateur s’approcha et lui dit: "Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains."
4  Mais il répliqua: "Il est écrit: Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu."
5  Alors le diable l’emmène dans la Ville Sainte, le place sur le faîte du temple
6  et lui dit: "Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit: Il donnera pour toi des ordres à ses anges et ils te porteront sur leurs mains pour t’éviter de heurter du pied quelque pierre."
7  Jésus lui dit: "Il est aussi écrit: Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu."
8  Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne; il lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire
9  et lui dit: "Tout cela je te le donnerai, si tu te prosternes et m’adores."
10  Alors Jésus lui dit: "Retire-toi, Satan! Car il est écrit: Le Seigneur ton Dieu tu adoreras et c’est à lui seul que tu rendras un culte."
11  Alors le diable le laisse, et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient.

*

Le désert, lieu-type de la tentation, le lieu du déchaînement du souffle de la destruction, du malheur et du ravage intérieur, le diable ; avec en arrière-plan des quarante jours de jeûne de Jésus, les quarante ans d'épreuve du peuple au désert, juste sorti de captivité. Nos déserts propres sont aussi le lieu par excellence de nos tentations.

Le poète — Baudelaire — l'a dit de ce désert qu’est l'Ennui, qui
« … ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde »
;

et de nous apostropher :
« Tu le connais lecteur, ce monstre délicat,
— Hypocrite lecteur, — mon semblable, — mon frère ! 
»

Et la tentation prend pour chacun de nous la figure de ce que nous sommes — et dès lors d'un repli sur soi-même, d'un repli sur ce que nous entendons être, avec certitude d'être inébranlables, sans faiblesses. Pour Jésus, il est le Messie ; sa tentation sera donc messianique : comment accéder à sa propre messianité.

Quant à chacun de nous aussi, l'épreuve intérieure, la tentation, nous assaille par ce qui nous concerne. Pas la messianité bien sûr. À nous de savoir où sont nos tentations…

*

Au cœur de nos tentations, épreuves intérieures, pour celle de Jésus comme pour toute tentation, est la suggestion d'être par-soi-même, donc d'être sans faiblesses, c'est-à-dire n'avoir plus besoin d'autrui, que ce soit du prochain ou de Dieu (i. e. ce qui ne dépend pas de nous) — pour une autre espèce de désert : vivre en autarcie…

Proposition d'être tout par soi-même, un soi-même pour lequel Dieu ne serait que la clef de voûte et la caution facultative de soi-même. Et soi, un être clos, comblé, définitivement satisfait.

*

Pour Jésus, cela se manifeste en premier lieu par la tentation du changement des pierres en pains : accéder à la totalité, n'avoir plus de manque, être comblé et le montrer, avec en écho la référence à la manne : « montre que tu en es le dispensateur ! »

Car sa tentation étant messianique, et donc politique, la tentation qui accompagne celle de venir au pouvoir, être celui qui est comblé, est liée à la tentation de promettre de combler son peuple. En d'autres termes, la tentation démagogique. Quel peuple ne serait pas tenté de plébisciter pas un dirigeant qui comblerait tous ses besoins ? Baisser les impôts en augmentant les services.

Mais plus que cela, la tentation diabolique à l’égard de Jésus, est de l’induire à s'imaginer capable de cela, hors de portée des faiblesses humaines, se croire complet par soi, i. e. sans Dieu. L'homme vrai est humble, — et, debout, il prend garde de ne point tomber.

Jésus ne s'y trompe pas : pour lui, pourtant irréprochable, point question d'être un homme complet par soi — fût-ce au nom de Dieu —, ni de se faire passer pour tel : l'homme vit de la parole de Dieu, extérieure à lui ; pour Jésus la parole de sa vocation messianique. Et la messianité est un fait d'humilité ; elle sera scellée dans la crucifixion. Jésus ne deviendra pas roi par sa propre force. Là, déjà, il a vaincu, il a surmonté l'essentiel de sa tentation. Y sont comme inclus les deux autres aspects successifs de sa tentation : « jette-toi du haut du Temple » et : « prosterne-toi adore moi ».

Les deux tentations inverses de l'accession à la messianité ; par le coup d’éclat ou par la soumission au diable. Deux voies possibles d'accès à la messianité sans le signe de l'humilité, par soi-même, ce que Jésus refusera. « C'est par mon Esprit, pas par la force », dit le Seigneur — ni coup d’éclat, ni par un raccourci diabolique.

*

Coup d’éclat. C’est ce que Jésus se voit proposer par le diable : aux yeux d’un peuple en attente de délivrance, quel signal remarquable de l’avènement messianique que la descente du Messie depuis le ciel dans le Temple !

La tentation est forte : saute dans le Temple, depuis son sommet. Force le destin. Messie que tu es, les anges te porteront, et tout le peuple te reconnaîtra et sera avec toi pour te porter au pouvoir, en place des dirigeants corrompus et de l’occupant romain.

La tentation de s'imaginer chasser les Romains ! Comme si, au-delà des Romains, le problème n’était pas plus profond.

Ce qui était vrai il y a deux mille ans l'est aussi aujourd'hui.

Et Jésus invoque, dans l'humilité, sa relation avec Dieu. Point question de tenter Dieu, point question de lui offrir une figure d'homme total, et dont il devrait reconnaître le droit avéré à la satisfaction. Point question de succomber à une tentation si évidemment suicidaire, pour le peuple et pour lui, figurée ici par l'idée de se jeter du haut du Temple.

*

Le diable invite donc à présent Jésus à l'adorer. Concrètement, il s'agit d'idolâtrie, d'abandon du culte du Dieu unique — rappelons-nous la réponse de Jésus : « tu adoreras Dieu seul » — ; idolâtrie donc, et dans le contexte de l'époque, il s'agit indirectement d'alliance avec l'idolâtrie au pouvoir, avec la divinité diabolique qu'est César, et donc de collaboration avec les Romains. Moyen rapide d'éviter le déchirement de la relation avec Dieu pour connaître la messianité.

Le satan est — l'illusoire — prétendu propriétaire des royaumes de ce monde : c'est, en effet, que l'Empire romain domine le monde entier d'alors, par l'unification de tous les cultes dans le culte de l'idole impériale, César. Il suffirait à Jésus de s'allier à l'Empire par un simple compromis religieux pour s'assurer la principauté messianique sur Israël, un compromis qui tout de même revient à adorer le diable — Jésus (et l’Évangile) ne s’y trompe pas.

Mais me direz-vous, quel sens cela a-t-il aujourd'hui : les idoles romaines n'ont-elles pas disparu, à commencer par César lui-même ? Sous cette forme, bien sûr ! Mais ne nous y trompons pas, l'idole centrale selon le Nouveau testament, idole que tous adorent, n'a pas pour temple les lieux de culte officiels. Elle a un nom, rappelé plus tard par Jésus : Mammon. Cette idole-là est en train de dévorer le monde. Mammon ! C'est la figure de la tentation la plus terrible par laquelle le diable réclame l'adoration. Par elle, il a un pouvoir mondial, représenté à l'époque par l'Empire romain, depuis longtemps écroulé, mais qui a bien des successeurs. Reconnaissable au fond : aujourd’hui, le consumérisme.

Jésus a refusé de se soumettre à l’équivalent de son temps. Cela lui a coûté la croix. Cela coûtera cher à quiconque ne s'y soumettra pas. Jésus, lui, a refusé le culte idolâtre : « tu adoreras Dieu, et lui seul ».

*

Ici, la tentation d'être l'homme total se dévoile : l'homme sans humilité, l'homme non-brisé, est l'idolâtre : son Dieu, son idole, est la garantie de sa totalité, de son intégrité, capable de toujours plus. Or, Jésus est Fils de Dieu justement de par sa relation, éternelle, avec Dieu qui est hors du monde, hors de la totalité, le Dieu qui opère le brisement de toutes les totalités, de toutes nos tours de Babel.

*

« Fais que nous ne succombions pas à l'épreuve, mais délivre-nous du Mauvais », prions-nous. Jésus, lui,, l'homme de l'humilité, ne succombe pas. Mais ne nous voulons-nous pas êtres réalisés, accomplis, avec caution divine ?

Ne nous voulons-nous chacun être celui auquel tout est donné, tout est dû ? Et lorsque nous voyons le pain de notre plénitude être cailloux dans nos bouches, nous n'avons de recours que caprice et repli boudeur : « je veux tout », je veux le beurre et l'argent du beurre, je veux bénéficier du commerce avec autrui, mais je ne veux pas qu’il en tire bénéfice, je veux être chrétien et adorer Dieu seul, mais je veux adorer aussi le toujours plus de ce monde, jusqu'à la folie consumériste qui dévore le monde ; comme chrétien, je veux aimer mon prochain quel qu'il soit, tout en tendant l'oreille aux sirènes qui me crient qu'il est la source de tous mes maux.

Prenons garde qu'à force d'écouter ces mensonges-là, le diable ne finisse par nous faire succomber et ne nous enferme dans le désert de nos solitudes malheureuses, d'où nous nous imaginons nous suffire à nous-mêmes, sans même la promesse de la libération que symbolise le don du jour consacré à Dieu, que nos sociétés consuméristes sont en train d’abolir !

*

Contre cette tentation, la tentation d'être tout par soi, il y a le brisement qu'accepte Jésus dans l'éternité, et qui s'accomplit sur la croix, Jésus le Messie selon Dieu n'ayant pas succombé à la tentation d'être le Messie par soi-même.





Orlande de Lassus - Psalmi Davidis Pœnitentiales


dimanche 23 février 2020

"Aimez vos ennemis" !…




Lévitique 19, 1-2 & 17-18 ; Psaume 103 ; 1 Corinthiens 3, 16-23 ; Matthieu 5, 38-48

Matthieu 5, 38-48
38 Vous avez entendu qu'il a été dit : Œil pour œil, et dent pour dent.
39 Mais moi, je vous dis de ne pas vous opposer au mauvais. Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre.
40 Si quelqu'un veut te faire un procès pour te prendre ta tunique, laisse-lui aussi ton vêtement.
41 Si quelqu'un te réquisitionne pour faire un mille, fais-en deux avec lui.
42 Donne à celui qui te demande, et ne te détourne pas de celui qui veut t'emprunter quelque chose.
43 Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu détesteras ton ennemi.
44 Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent.
45 Alors vous serez fils de votre Père qui est dans les cieux, car il fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.
46 En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les collecteurs des taxes eux-mêmes n'en font-ils pas autant ?
47 Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d'extraordinaire ? Les nations mêmes n'en font-elles pas autant ?
48 Vous serez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait.

*

« Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. » Au jour où Jésus prononce ces paroles, les Romains qui ont colonisé le pays, y ont tous les droits. Il semble normal de plutôt les haïr, de vouloir se venger de toutes les exactions dont ils sont les auteurs.

Rappelons quelques aspects de l'oppression romaine, que sous-entend notre texte. Par exemple, les Romains occupants pouvaient réquisitionner les populations pour telle ou telle tâche (ainsi les « mille pas » en question au v. 41). Pratique courante de la réquisition en temps de domination.

Les humiliations n'étaient pas rares, face auxquelles les dominés étaient impuissants (« si l’on te gifle »…) ; humiliations et spoliations, face auxquelles on n'avait de recours que devant l'ennemi lui-même, avec ses tribunaux, structurellement injustes pour les opprimés ! Et ça ne vaut pas que pour le cas de l’oppression romaine. Le monde n'a pas cessé d'être, pour les plus humbles, structurellement injuste. Le jour où est réalisée la parole de la justice, de l'équité annoncée par Paul — « ni juif, ni grec ; ni esclave ni libre ; ni homme et femme » (Ga 3, 28), dans un monde de domination masculine — ce jour n'est pas venu ! Et dans un monde injuste, il risque fort d'être mal venu de se plaindre d'être spolié devant une justice aux mains de l'ennemi, qui n'a aucune raison d'être impartiale. Paul ne dira pas autre chose en mettant en garde contre ce qu'il appelle les plaidoiries devant les païens (1 Co 5).

Or, le commandement biblique « œil pour œil, dent pour dent » concerne la juste rétribution requise, il concerne l'équité dont doit faire preuve un juge honnête. Il ne s'agit évidemment pas dans le « œil pour œil, dent pour dent » biblique de vendetta, même restreinte ! Mais de justice rétributive où la tradition juive a appris à lire une ouverture vers ce qui finira par mettre en question jusqu'à la peine de mort : un tribunal qui mettrait en œuvre une peine de mort tous les 70 ans serait criminel, dit le Talmud. « Œil pour œil, dent pour dent » ne concerne donc, a fortiori, pas la vengeance personnelle. Mais une juste justice.

Or, on est en un temps où la justice est forcément suspecte, parce que dominée par un ennemi considérablement plus puissant. La sagesse consiste alors au minimum à faire le gros dos ; et pour les plus sages, qui ne veulent pas ajouter l'amertume à leur domination, à se confier en Dieu, seul juste juge, plutôt que de cultiver le ressentiment.

Mieux : vivre déjà le Royaume, en anticipation. Le Royaume : il s'agit de ces jours où il n'y a plus d'ennemis, mais des prochains — plus « ni juif, ni grec ; ni esclave ni libre ; ni homme et femme ». Savoir déjà découvrir dans les mesquineries des oppresseurs des signes de leur immense faiblesse, des signes de leur insécurité chronique, de leur besoin de réconfort ! Savoir par là les désarmer par une force intérieure (qui n’exclut pas la possibilité de fuir — cf. Mt 24, 16), force qu'ils ne soupçonnent même pas, mais qui fini toujours par se concrétiser : c'est de la sorte que le Royaume espéré commence à se déployer, que les choses commencent à changer.

*

C'est ainsi que Jésus invite à redécouvrir le sens des préceptes de la Torah. Des préceptes qui ainsi redécouverts, sont la Loi du Royaume, qu'il s'agit de vivre dès à présent !

Fait écho à Jésus la parole de l'Apôtre Paul citant le livre des Proverbes : « ne vous vengez pas vous-mêmes, mais laissez agir la colère ». La victoire qui s'annonce, victoire sur tous les oppresseurs, n'est pas le fruit du sentiment et du désir de vengeance. Elle est le produit de la promesse de Dieu, Dieu juste à qui il s'agit de remettre l'exercice de la vengeance (qui n'est pas une contrepartie céleste de ce qui ne serait que nos frustrations). Il s'agit de se décharger sur lui de tout ressentiment qui ne pourrait que nous ronger.

Quant à la réalisation de la promesse, elle advient par la mise en pratique, dès aujourd'hui, de la Loi du Royaume.

*

C'est là le commandement du Lévitique, « tu aimeras ton prochain comme toi-même », plus précisément, et littéralement : « pour ton prochain comme toi-même » — c'est-à-dire « tu voudras pour lui ce que tu voudrais pour toi », ce commandement semblable, comme dit Jésus, à celui du Deutéronome « tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ta vie, de toute ton intelligence, et tous tes moyens ». Rappelons à nouveau que le commandement d'amour du prochain n'a pas été créé de toute pièce au temps de l'Incarnation de Jésus et du Nouveau Testament. Il se trouve dans le Lévitique.

Reste une question — par laquelle s'explique la lecture que fait ici Jésus de ce commandement central. Elle concerne la notion de prochain. Il se trouve que selon une lecture réduite de la Torah à laquelle Jésus fait allusion, le terme prochain peut désigner en premier lieu celui avec qui je vis, qui partage la même religion, la même appartenance communautaire que moi : cf. Lv 25, 14 — semblant ainsi exclure de la fraternité biblique l'essentiel des êtres humains.

C'est de cette façon de comprendre que l'on peut en venir facilement à conclure du commandement « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (littéralement, donc, « pour ton prochain comme toi-même ») — que l'on pouvait ne pas y inclure celui qu'à tort ou à raison on considérait comme son ennemi (d'où la fameuse idée courante — Mt 5, 43 : « tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi »).

Or, voilà que Jésus enseigne d’inclure sous la notion de prochain dans la fraternité, l'ennemi lui-même. Ce qui est lire au plus près Lévitique 19, 17-18 et en tirer les conséquences. Lv 19, 17-18 donne trois mots pour prochain : frère au sens biologique (v. 17), compatriote (v. 18 a), puis (v. 18 b), prochain en un sens que Jésus développera en Luc 10 dans la parabole du bon Samaritain : mon prochain est celui dont je fais mon prochain, quel qu'il soit.

Il ne s'agit donc pas d'aimer seulement ceux qui nous aiment comme cela se fait dans toutes les nations !

Ce faisant, Jésus n’est pas en train d’innover par rapport à la Torah, mais d’inviter à y lire ce qu’elle dit. Le Lévitique, quelques versets après « tu aimeras ton prochain », a élargi cette notion que nos peurs voudraient rétrécir : « tu aimeras l'immigrant comme toi-même » / pour l'immigrant comme pour toi-même (Lv 19, v. 34). Il n'innove pas, mais revient aux sources d'une Loi qu’on a pris l'habitude d'interpréter de façon accommodante, comme ça arrange.

*

Alors il apparaît au fond que c'est annoncer une parole vide que de ne pas faire ici comme Jésus enseigne. Car toute parole qui ne s'accompagne pas d'actes est douteuse : « n'aimons pas en paroles en avec la langue, mais en action et en vérité » dit Jean (1 Jean 3, 18).

C'est ce qui fait que la Parole de Dieu est vérité : elle est devenue chair, habitant parmi nous, pleine de grâce et de vérité. « Ma Parole ne retourne pas à moi sans effet », ayant « fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. »

C'est élever à la dignité de frère du Christ que d'imiter Dieu en imitant le Christ se faisant le frère et le prochain du blessé du bord du chemin — blessé jusqu’en son sens oblitéré de la justice, comme le Romain oppresseur, qui se croit témoin de l’ordre et de la paix : « Pax romana », clame-t-il en pratiquant l’injustice, en blessé de la justice.

Au-delà des paroles, il n'est que les soins attentionnés du Christ pour le ramener lui aussi à la vérité qui sort de Jérusalem, Cité de Dieu.

Hors cela, il n'est de comportement que celui des païens, ces ennemis romains, dont on ne fait alors qu'adopter les mœurs, montrant dès lors qu'on ne fait pas mieux qu'eux, ne faisant qu'ajouter à leur comportement un orgueil qui s'ignore. C’est là comportement de péagers, collecteurs d'impôts pour les Romains, c'est-à-dire, de collaborateurs, d'alliés des Romains. « Les péagers, collecteurs d'impôts, ne font-il pas de même ? »

*

Il ne reste donc qu'une possibilité. « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait », dit Jésus, évoquant le Lévitique (ch. 19, v. 2) : « vous serez saints car je suis saint, dit le Seigneur ». La « perfection » en question ne consiste pas en un état tel qu'il nous arracherait à notre humanité et à ses faiblesses, mais en une visée sérieusement poursuivie, qui se traduit en comportement accompli, — mature, pourrait-on dire selon un sens qui rend le sens de ce mot, « parfaits » : l'imitation, dans le cadre de nos limitations, de Dieu faisant pleuvoir, ou se lever le soleil, sur tous, sans conditions.

Un comportement mature, à la différence d'un comportement infantile, n'attend pas de récompense ou de reconnaissance préalable. Un comportement qui est le fruit de la liberté. Soyez-donc accomplis devant Dieu, emplis de son être de bonté, comme son comportement est débordement de lui-même.


RP, Poitiers, 23/02/20


dimanche 16 février 2020

Venu non pour abolir, mais pour accomplir




Deutéronome 30, 15-20 ; Psaume 119, 1-32 ; 1 Corinthiens 2, 6-10 ; Matthieu 5, 17-37

Matthieu 5, 17-37
17 Ne pensez pas que je sois venu pour abolir la Loi ou les Prophètes. Je ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir.
18 En vérité, je vous le dis, en effet, jusqu'à ce que le ciel et la terre passent, pas un seul iota ou un seul trait de lettre de la Loi ne passera, jusqu'à ce que tout soit arrivé.
19 Celui donc qui violera l'un de ces plus petits commandements et qui enseignera aux gens à faire de même sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux, mais celui qui les mettra en pratique et les enseignera, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux. […]
21 Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre ; celui qui commet un meurtre sera passible du jugement.
22 Mais moi, je vous dis : Quiconque se met en colère contre son frère sera passible du jugement. […]
23 Si donc tu vas présenter ton offrande sur l'autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi,
24 laisse ton offrande là, devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère, puis viens présenter ton offrande. […]
27 Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu ne commettras pas d'adultère.
28 Mais moi, je vous dis : Quiconque regarde une femme de façon à la désirer a déjà commis l'adultère avec elle dans son cœur. […]
33 Vous avez encore entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureras pas, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de tes serments.
34 Mais moi, je vous dis de ne pas jurer du tout : ni par le ciel car c’est le trône de Dieu,
35 ni par la terre car c’est l’escabeau de ses pieds, ni par Jérusalem car c’est la Ville du grand Roi.
36 Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux en rendre un seul cheveu blanc ou noir.
37 Que votre parole soit « oui, oui », « non, non » ; ce qu'on y ajoute vient du Mauvais.

*

« Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes. Je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir » (Matthieu 5, 17).

Ainsi, la Loi se trouve aussi bien dans le Nouveau Testament, Loi qui est la même que celle de la Bible hébraïque ; et par ailleurs l’Évangile, comme bonne nouvelle de la libération, se trouve aussi dans la Bible hébraïque, Évangile qui est le même que celui du Nouveau Testament. L’Évangile est au cœur de la Loi. Sous un certain angle il est la Loi elle-même.

Si Jésus s’annonce comme celui par qui va être instauré le Règne qui vient avec l’observance de la Loi jusqu’en son cœur, il ne saurait en abolir le principe, sans lequel il n’y a pas de Règne de Dieu. « Que ton Règne vienne », i. e. « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». Ta volonté, à savoir l'observance de tes préceptes. Sans cette observance, pas de Règne de Dieu, ou « des cieux », selon la façon que l’on a alors, et que Jésus ne remet pas en question, d’employer des figures de style pour ne pas prononcer à tout bout de champ le Nom qui est au-dessus de tout nom — pour ne pas, selon les termes de la Torah, prononcer ce Nom en vain. C’est-à-dire ne pas s’en faire de représentations, qui prêtent toujours au ridicule (« ils ont changé la gloire du Dieu incorruptible en images représentant l’homme corruptible, des oiseaux », etc. — écrit Paul aux Romains, ch. 1, v. 23). Si l’on imagine Dieu sous forme humaine par exemple, et donc avec un arrière-train, on l’expose au ridicule de voir offenser ledit arrière-train. Auquel cas, celui qui s’en offusque se montre idolâtre. Il imagine Dieu vainement, et ne comprend pas que n’ayant pas à être imaginé, il ne se prête pas non plus à la caricature : caricaturer quoi si il est non seulement irreprésentable, mais même innommable ? Menacer quelqu’un de mort pour cela est idolâtre en plus d’être criminel, puisque c’est prêter à croire que Dieu que « personne n'a jamais vu » (Jean 1, 18) peut être atteint par l’atteinte à l'arrière-train qui serait supposé être le sien !

Laissez donc au-dessus de toute représentation le Nom qui est au dessus de tout nom, ne l’utilisant pas vainement, rappelle Jésus, même pas pour jurer — jurer ni par son nom, ni même par le ciel, ce mot qu’on emploie pour désigner celui qui est au-dessus de tout nom — ni même par la terre, devenant comme son marchepied, ni encore par Jérusalem, ville de son Envoyé royal. Plutôt que jurer, efforcez-vous seulement d’être vrais et sincères, « oui, oui » ou « non, non ».

En tout cela, c’est bien de la question de notre libération dans l’instauration du Royaume qu’il s’agit, et de la réception de la Loi comme Évangile. Y a t-il libération plus entière que dans une prise au sérieux radicale de la Loi ? Jésus a parlé de la convoitise partant de l’adultère : qu’est-ce que la convoitise sinon un esclavage perpétuel ? Et qu’en est-il du désir de meurtre, ou de vengeance, ou du besoin permanent de se justifier et de contourner la vérité d’une parole droite ? Voilà que Jésus nous ramène au cœur véritable de la libération. Écouter, et entendre la Parole de Dieu.

L’Évangile est toujours un ordre qui libère, un ordre qui ne libère que si on le met en pratique. Sa parole, celle de la Torah, ne libère que si on la prend au sérieux, si on y obéit, que si on la prend radicalement au sérieux. Elle est un ordre qui met en marche… Si on ne se laisse pas envahir par la colère et la rumination du meurtre, si on se s’abandonne pas à la convoitise de ce qui ne nous est pas donné, au désir de vengeance, ou à de toujours ridicules imageries sur Dieu.

Cette loi ne sera pas abolie, c’est toujours la même, même si certains aspects comme mœurs politiques ou rites et cérémonies peuvent varier d’un peuple à un autre ; ou d’un temps à un autre : ainsi après la destruction du Temple, les aspects du rite qui y sont liés deviennent inapplicables. Ils seront réorganisés de façons diverses. C’est l’origine de la séparation de deux rites, le rite talmudique et le rite chrétien. Mais la Loi, elle, en son cœur, n’est nullement abolie. Elle est la fin de l’esclavage, la norme de la liberté : la Loi est ainsi l’Évangile de notre libération.

Mais allons plus loin : là où il s’avère qu’accomplir la Loi ne l’abolit pas ! Contrairement à la tentation commune qui revient à considérer que Jésus ayant accompli, i. e. observé pleinement la Loi, jusqu’en son cœur, il n’y aurait plus depuis à l’observer ! Si l’on ne réintroduit pas de la sorte subrepticement l’idée d’abolition de fait sous le terme d’accomplissement, si donc on lit le propos de Jésus jusqu’au bout, la question reste entière : quelle observance pour nous de cette Loi de liberté qui vaut pour tous les temps ?

Certes, on l’a dit, certains aspects, comme les rites et cérémonies, varient selon les lieux, les époques et les circonstances. Ainsi, on ne pratique pas aujourd’hui de sacrifices d’animaux dans le Temple de Jérusalem — de toute façon détruit. A fortiori, laisse là ton offrande pour vivre ce qu'elle signifie en termes de réconciliation avec autrui. Cela vaut pour tout précepte en son aspect cérémoniel — lié à des temps, des lieux, des traditions. Par exemple, dans le christianisme ou les traditions qui en sont issues les façons chrétiennes de comprendre et de célébrer la sainte Cène ou comprendre et d’administrer le baptême sont variables.

Variable aussi l’aspect judiciaire et politique. L’aspect judiciaire est cet aspect de la Loi qui se concrétise dans la vie de la Cité de façon variable selon les temps et les lieux. Par exemple les régimes politiques et les formes de gouvernements varient selon les époques et les pays. Autre exemple, les sanctions de justice : quelle sanction pour telle faute, mettons aujourd’hui les abus sexuels ? Sanctionnés dans l’Antiquité d’une façon qui n’est pas la nôtre, il n’est pas question pour autant d’en abolir interdiction et sanction.

Autant d'aspect, cérémonies, organisation de la justice et de la cité toujours à l’ordre du jour, mais variables dans leur application selon les lieux et les temps.

En revanche l’aspect moral, comme norme idéale, comme visée de perfection que Jésus rappelle avec force dans ce texte, n’est pas sujet aux variations culturelles. L’aspect moral peut être considéré comme se déployant en vertus. Accomplir la Loi, comme Jésus le fait, n’est donc pas l’abolir par la petite porte. Accomplir, c’est tout simplement observer, observer pleinement, jusqu’au cœur ; à la lettre, jusqu’en la plus petite lettre : la Loi demeure tant que dure le monde, étant en son cœur la bonne nouvelle, l'Évangile de notre libération — selon la première parole du Décalogue : je suis le Seigneur, ton Dieu, qui t’ai libéré de l’esclavage, de tout esclavage, jusqu’à l’esclavage du péché et de la mort ! Choisi donc la vie, nous enjoint le texte du Deutéronome (30, 15-20) lu aujourd’hui.




Deutéronome 30, 15-20
15 Vois, j'ai placé aujourd'hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur.
16 Ce que je t'ordonne aujourd'hui, c'est d'aimer le Seigneur, ton Dieu, de suivre ses voies et d'observer ses commandements, ses prescriptions et ses règles, afin que tu vives et que tu fructifies, et que le Seigneur, ton Dieu, te bénisse […].
17 Mais si ton cœur se détourne, si tu n'écoutes pas et si tu te laisses entraîner à te prosterner devant des idoles et à les servir,
18 je vous le dis aujourd'hui, vous disparaîtrez […].
19 J'en prends aujourd'hui à témoin contre vous le ciel et la terre : j'ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et les tiens,
20 en aimant le Seigneur, ton Dieu, en l'écoutant et en t'attachant à lui : c'est lui qui est ta vie, la longueur de tes jours […].


dimanche 9 février 2020

Sel de la terre et lumière du monde




Ésaïe 58.5-10 ; Psaume 112 ; 1 Corinthiens 2.1-5 ; Matthieu 5.13-16

Matthieu 5, 13-16
13 « Vous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, comment redeviendra-t-il du sel ? Il ne vaut plus rien; on le jette dehors et il est foulé aux pieds par les hommes.
14 « Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une hauteur ne peut être cachée.
15 Quand on allume une lampe, ce n’est pas pour la mettre sous le boisseau, mais sur son support, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.
16 De même, que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu’en voyant vos bonnes actions ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux. »

*

« Que votre lumière brille devant les hommes afin qu’ils voient vos œuvres bonnes ». Quel rapport entre cette parole de Jésus et celle qu’il donne quelques versets plus loin (ch. 6, v. 1 sq.) : « gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes, pour en être vus, autrement vous n'aurez pas de récompense auprès de votre Père qui est dans les cieux » ?

D’un côté Jésus invite ses disciples au secret ! « Gardez-vous de pratiquer votre justice pour être vus » — d'un autre, il demande « Que votre lumière brille devant tous »… Y aurait-il contradiction ?

Dans les deux cas Jésus invite à prendre au sérieux le message de la Bible, à demeurer ancrés dans l'Alliance que symbolise le sel (cf. Nb 18, 19 ; 2 Chr 13, 5). Psaume 119, v. 11 : « Je serre ta promesse / ta parole dans mon cœur afin de ne pas pécher contre toi ». Et alors seulement ce qu’il attend de nous se produira, et se verra, sans qu’on le sache ou qu’on le veuille.

Autrement dit, il ne s’agit pas de faire voir une pratique religieuse particulière, qui au fond ne change rien à la situation du monde. Là s'explique la question du sel qui perd sa saveur, en fait : qui est « devenu fou », dans le texte grec — et la question de la lampe cachée.

La lampe et le sel sont deux illustrations que donne Jésus pour expliquer ce qu’il veut dire : une lampe est faite pour éclairer. Le sel pour empêcher la corruption (en un temps où on ne pratique pas la réfrigération) et pour relever le goût…

Une lampe est faite pour éclairer, la chose est claire. On ne la cache pas. Mais la lumière vient de l’intérieur de la lampe. Comme la lumière de la parole de Dieu rayonne depuis le cœur qui la reçoit : « Je serre ta parole dans mon cœur ».

Quant au sel, il ne sert pas s’il est « devenu fou », littéralement. Qu’est-ce à dire ? — « devenu fou » ? Je vois une seule façon pour le sel de « devenir fou » : se prendre pour une fin en soi. Cela peut se faire de deux façons : soit le sel s’imagine qu’il est le plat à lui tout seul, la chose la plus importante, et que du coup il faut en mettre beaucoup (ce qui, en fait, gâte le plat), soit s’imaginant toujours qu’il est une fin en soi, il juge qu’il n’a qu’à rester dans la salière pour servir par exemple, tout seul, à être goûté en entrée ou au dessert…

Dans les deux cas le sel est devenu fou parce qu’il se prend pour autre chose que ce pourquoi il est fait. Il n’a pas perdu son goût comme on l’imagine (le sel ne perd pas son goût !) — mais sa saveur, au sens de son intérêt… Il s’est pris la tête dans la salière.

En fait le sel est peu de chose (et à l’époque en Israël, il ne coûtait pas très cher — pensez : la mer morte est à côté), mais il a une fonction bien précise : assaisonner le reste de la nourriture : c’est tout et c’est essentiel, outre son usage essentiel contre la corruption. Sans quoi, la folie du sel risque toujours de se révéler comme volonté de dominer, de prendre le pouvoir pour finalement se retrouver foulé au pieds quand il s'avère qu'il s'est ainsi dissous dans ce que tout le monde fait, vouloir dominer ! Qu'il n'en soit pas de même parmi vous, nous avertit Jésus.

Une différence qui est au cœur du rôle de Jérusalem ; et c’est là le rôle des disciples, notre rôle si nous avons entendu cet appel. Et c’est de la sorte que nous serons lumière du monde. C’est ainsi que le rôle de Jérusalem, ville sur la montagne, ou bien de l’Église, est d'être comme un grain de sel dans les rouages du monde, qui tourne trop bien, mais de travers.

*

Au temps où Jésus parle, la menace de se voir foulés aux pieds par les hommes, par les nations, comme le sel « devenu fou », est proche. Le jour de la destruction du Temple approche… Le jour où l'on abandonne définitivement des pratiques devenues par trop manifestement inutiles, voire corrompues, à force d'être affadies, est proche.

Hier comme aujourd'hui : rien de nouveau sous le soleil, donc. Mais vient le jour où Jérusalem, puis l’Église, acquiesce à ce qui bien sûr n'a jamais cessé d'en être le piège que lui tend le diable — tentation aux figures protéiformes, jusqu'à la figure où elle finit par sembler au fond bien innocente et naturelle, même aux yeux de ceux qui sont appelés à être les témoins du Christ !

C'est le jour où, au lieu d'être des témoins de la lumière du Christ, on devient une partie, négligeable et négligée, méprisée, d’un vécu de vanité : c'est le jour de l'exil loin de Dieu, le jour de l'amertume et de l'engloutissement de la vérité dans la nostalgie des jours où le soleil était lumière, des jours où le sel donnait du goût — relevait les plats (faut-il entendre aussi les encéphalogrammes plats, signe de proche décomposition ?).

Il est ici question de vivre la foi, il est question d’une nourriture de l'être intérieur par les exigences d'une Loi qui dérange visiblement — et point une pratique qui s’affiche : « gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes, pour en être vus, autrement vous n'aurez pas de récompense auprès de votre Père qui est dans les cieux ».

Ce que Dieu attend de nous, c'est que nous écoutions sa Parole, ses commandements, ses promesses, pour que l’image du Christ, la lumière du monde et le sel de la terre, apparaisse en nous, cette lumière qui rayonne de la présence de Dieu.

Le disciple du Christ ne se caractérise pas par ses rites particuliers, ou autres apparences — Jésus avait les mêmes que les autres en Israël de son temps —, mais par son écoute de la Parole de Dieu ; et tout ce qui en découle, tout ce qui s’en suit, nous sera donné en plus.

C'est ainsi que nous serons sel de la terre, relevant le goût de la vie qui en germe, contre la corruption qui la dénature, et pour la résurrection à laquelle la Création est promise.

C'est ainsi que nous serons lumière du monde, celle du Christ lumière du monde — avez-vous noté que cette même appellation est donnée ici aux disciples, là au Christ ? Le Christ se formant en nous devient en nous la source de la lumière de Dieu, par l'écoute de sa parole, source de toute lumière, appelée à rayonner en nous pour le monde.


RP, Châtellerault, AG, 09/02/20


dimanche 2 février 2020

"Un glaive te transpercera l’âme"




Malachie 3.1-4 ; Psaume 24 ; Hébreux 2.14-18 ; Luc 2.22-40

Luc 2, 21-40
21 Huit jours après [sa naissance], quand vint le moment de circoncire l’enfant, on l’appela du nom de Jésus, comme l’ange l’avait appelé avant sa conception.
22 Puis quand vint le jour où, suivant la loi de Moïse, ils devaient être purifiés, ils l’amenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur
23 – ainsi qu’il est écrit dans la loi du Seigneur : Tout garçon premier-né sera consacré au Seigneur –
24 et pour offrir en sacrifice, suivant ce qui est dit dans la loi du Seigneur, un couple de tourterelles ou deux petits pigeons.
25 Or, il y avait à Jérusalem un homme du nom de Syméon. Cet homme était juste et pieux, il attendait la consolation d’Israël et l’Esprit Saint était sur lui.
26 Il lui avait été révélé par l’Esprit Saint qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur.
27 Il vint alors au temple poussé par l’Esprit ; et quand les parents de l’enfant Jésus l’amenèrent pour faire ce que la Loi prescrivait à son sujet,
28il le prit dans ses bras et il bénit Dieu en ces termes :
29 « Maintenant, Maître, c’est en paix,
comme tu l’as dit, que tu renvoies ton serviteur.
30 Car mes yeux ont vu ton salut,
31 que tu as préparé face à tous les peuples :
32 lumière pour la révélation aux nations
et gloire d’Israël ton peuple. »
33 Le père et la mère de l’enfant étaient étonnés de ce qu’on disait de lui.
34 Syméon les bénit et dit à Marie sa mère : « Il est là pour la chute ou le relèvement de beaucoup en Israël et pour être un signe contesté
35 – et toi-même, un glaive te transpercera l’âme ; ainsi seront dévoilés les débats de bien des cœurs. »
36 Il y avait aussi une prophétesse, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser. Elle était fort avancée en âge ; après avoir vécu sept ans avec son mari,
37 elle était restée veuve et avait atteint l’âge de quatre-vingt-quatre ans. Elle ne s’écartait pas du temple, participant au culte nuit et jour par des jeûnes et des prières.
38 Survenant au même moment, elle se mit à célébrer Dieu et à parler de l’enfant à tous ceux qui attendaient la libération de Jérusalem.
39 Lorsqu’ils eurent accompli tout ce que prescrivait la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth.
40 Quant à l’enfant, il grandissait et se fortifiait, tout rempli de sagesse, et la faveur de Dieu était sur lui.
*

L'évangile d'aujourd'hui nous place au dernier temps du cycle de la petite enfance de Jésus, qui se clôt ainsi par le dévoilement du sens de ce qui apparaissait avec l'Annonciation, le « oui » de Marie qui la voyait acquiescer par avance à ce que Syméon lui annonce à présent : « une épée te transpercera l'âme ».

Acquiescer à la vie, comme fécondité du monde créé par Dieu, c'est prendre un risque terrible, c'est entrer dans le risque de la création, prendre le risque qui mène le monde dans la souffrance à la souffrance de la croix d'un homme déchirant l'âme de sa mère — c'est donc aussi cela, Noël ! on le sait à présent avec Marie, qui n'en remercie pas moins son Dieu ! elle l'a dit par avance : qu'il me soit fait selon ta parole…

Selon le texte de l’Épître aux Hébreux (2, 14-16) lu ce jour,
14 Ainsi donc, puisque les enfants participent au sang et à la chair, il y a également participé lui-même, afin que, par la mort, il anéantît celui qui a la puissance de la mort, c’est-à-dire le diable,
15 et qu’il délivrât tous ceux qui, par crainte de la mort, étaient toute leur vie retenus dans la servitude.
16 Car assurément ce n’est pas à des anges qu’il vient en aide, mais c’est à la postérité d’Abraham.
Alors que la douleur et l'amertume de la Pâque future de cet enfant sont annoncées par le prophète Syméon à sa mère — « une épée te transpercera l'âme » —, l'offrande de reconnaissance qui accompagne une cérémonie comme la purification qui suit la présentation de l'enfant nouveau-né apparaît comme en contraste. Contraste entre d'un côté l'annonce que fait Syméon de la douleur de la mort future de Jésus en croix sous les yeux de sa mère et de l'autre côté la reconnaissance, signifiée ici dans la reconnaissance de ses parents en ce jour de relevailles.

C'est l'occasion de dire un mot sur la tradition des crêpes en ce jour (puisque c'est là l'offrande de reconnaissance, on va le voir), quarante jours après la naissance de Jésus, jour qui correspond à celui du rite de réintégration de sa famille dans le cours de la vie normale — les jours qui suivent l'accouchement les en ont exclus, c'est pourquoi on appelle cela « la purification », après une sorte de quarantaine, mise à l'écart de quarante jours — bref, ce qui se termine par les relevailles…

Ce rite des relevailles correspond à un précepte de la Loi de Moïse — Lévitique ch. 12 :
1 Le Seigneur adressa la parole à Moïse : « […]
3 Le huitième jour, on circoncit […] l’enfant ; […]
6 Lorsque s’achève [pour la mère] son temps de purification, pour un fils ou pour une fille, elle amène au desservant du temple, à l’entrée de la tente de la rencontre, un agneau âgé d’un an, pour un holocauste, et un pigeon ou une tourterelle, servant à un sacrifice pour le péché ;
7 […] » Telles sont les instructions concernant la femme qui accouche d’un garçon ou d’une fille.
8 « Si elle n’arrive pas à se procurer un agneau, elle prend deux tourterelles ou deux pigeons, l’un servant à un holocauste et l’autre à un sacrifice pour le péché ; quand le desservant a fait sur elle le rite d’absolution, elle est purifiée. »

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Dès les IVe-Ve siècles, est célébrée la présentation de Jésus au Temple. En Occident où sa naissance est fêtée le 25 décembre, cela correspond, en suivant Luc qui y assimile le rite de « la purification », à la date du 2 février, recoupant globalement les fêtes romaines de Lupercus, dieu de la fécondité (lupercales), ou les fêtes de Proserpine et de Cérès, autant de fêtes païennes de la fécondité.

On a l’équivalent chez les Celtes, qui célébraient la fête d'Imbolc le 1er février : un rite en l’honneur de la déesse Brigit, fêtant la fertilité au sortir de l’hiver. On portait des flambeaux et on parcourait les champs en procession, priant la déesse pour la terre avant les semailles. Où l'on voit apparaître les lumières de chandelles qui donneront le nom de « chandeleur ».

Avec la fête de la présentation de Jésus au Temple, associée à celle des « relevailles » de sa mère, on retrouve ce que l'on a vu à Noël quant aux recoupements entre la naissance du Christ et les traditions de tous les peuples reçues dès lors comme pierres d’attente de la manifestation du Sauveur de tous les peuples — « lumière pour la révélation aux nations et gloire d’Israël » (v. 32)…

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Mais… où sont les crêpes ? me direz-vous…

C'est ici que l'on trouve l’enracinement biblique de cette fête qui rejoint l'espérance des peuples jusque dans leurs cultes de la fécondité, ainsi totalement relus et transformés — la fécondité d'une vierge ouvrant à présent, via la parole terrible « une épée te transpercera l'âme », sur l'abondance de la vie de résurrection en Jésus Christ.

Les crêpes ? On a lu dans Luc qu'il était question de tourterelles et petits pigeons. Luc donne le rite en raccourci, et en télescopant présentation et purification, qui sont pourtant séparés d’environ une semaine, la présentation de l'enfant ayant lieu le 31e jour après sa naissance. C'est le Pidyon Haben, la cérémonie de rachat des premiers-nés, basée sur Exode 13, 13 : « vous rachèterez les premiers-nés de votre peuple ».

Luc laisse donc de côté la diversité des aspects du rite pour se concentrer sur le seul fait que Jésus est bien passé par toutes les pratiques du judaïsme — de la circoncision à la bar-mitsvah (Luc 2, 42 sq.), en passant par sa présentation et son rachat comme premier-né, cela accompagné de la purification de ses parents.

Maintenant, si on entre dans les détails de ce qui a dû s'accomplir à cette occasion, on découvre que selon la Loi de Moïse, « on ne doit pas apparaître au Temple sans offrandes » — Deutéronome 16, 16 ; et qu'une femme qui a donné naissance doit apporter une offrande au Temple après avoir été au mikvé (le bain de purification) — Lévitique 12, 6.

Or, le Lévitique le précise — ch. 2, 1 : « Lorsque quelqu’un fera à l’Éternel une offrande en don, son offrande sera de fleur de farine ». Lévitique 2, 4 précise : « Si tu fais une offrande de ce qui est cuit au four, qu’on se serve de fleur de farine, et que ce soient des gâteaux sans levain pétris à l’huile et des galettes sans levain arrosées d’huile ». Et Lévitique 7, 12 : « Si quelqu’un l’offre par reconnaissance, il offrira, avec le sacrifice d’actions de grâces, des gâteaux sans levain pétris à l’huile, des galettes sans levain arrosées d’huile, et des gâteaux de fleur de farine frite et pétris à l’huile. »

Bref, des crêpes !… Ondulées par la cuisson, d'où le nom, « crêpe » venant du mot latin crispa qui signifie « bouclé », « ondulé »… Voilà d'où vient la tradition des crêpes partagées le jour de la fête de la présentation de Jésus au Temple et de la purification de sa mère et de la famille.

L’offrande des crêpes — geste prescrit par Moïse pour remercier Dieu — est à présent le geste par lequel Marie dit sa reconnaissance, quoiqu'il en soit. La prophétie tragique de Syméon sur elle donne alors tout son sens à la prophétie de Marie sur elle-même, en forme, pour nous, de malgré tout, quelques versets avant : « toutes les générations me diront bienheureuse » (Luc 1, 48). Ce pourquoi la prophétesse Anne, enchaîne sur la prophétie de Syméon : « elle se mit à célébrer Dieu et à parler de l’enfant à tous ceux qui attendaient la libération de Jérusalem », écrit Luc (2, 38), nous permettant de dire à notre tour avec Syméon :

« Maintenant, Maître, c’est en paix, comme tu l’as dit, que tu renvoies ton serviteur.
Car mes yeux ont vu ton salut,
que tu as préparé face à tous les peuples :
lumière pour la révélation aux nations et gloire d’Israël ton peuple. »


RP, Poitiers, 02/02/20