dimanche 4 octobre 2020

Vendanges d’injustice & fruit d’éternité




Ésaïe 5, 1-7 ; Psaume 80 ; Philippiens 4, 6-9 ; Matthieu 21, 33-43

Ésaïe 5, 1-7
1  Que je chante pour mon ami, le chant du bien-aimé et de sa vigne : Mon bien-aimé avait une vigne sur un coteau plantureux.
2 Il y retourna la terre, enleva les pierres, et installa un plant de choix. Au milieu, il bâtit une tour et il creusa aussi un pressoir. Il en attendait de beaux raisins, il n’en eut que de mauvais.
3 Et maintenant, habitants de Jérusalem et gens de Juda, soyez donc juges entre moi et ma vigne.
4 Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n’ai fait ? J’en attendais de beaux raisins, pourquoi en a-t-elle produit de mauvais ?
5 Eh bien, je vais vous apprendre ce que je vais faire à ma vigne : enlever la haie pour qu’elle soit dévorée, faire une brèche dans le mur pour qu’elle soit piétinée.
6 J’en ferai une pente désolée, elle ne sera ni taillée ni sarclée, il y poussera des épines et des ronces, et j’interdirai aux nuages d’y faire tomber la pluie.
7 La vigne du SEIGNEUR, le tout-puissant, c’est la maison d’Israël, et les gens de Juda sont le plant qu’il chérissait. Il en attendait le droit, et c’est l’injustice. Il en attendait la justice, et il ne trouve que les cris des malheureux.

Matthieu 21, 33-43
33  "Écoutez une autre parabole. Il y avait un propriétaire qui planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et bâtit une tour ; puis il la donna en fermage à des vignerons et partit en voyage.
34 Quand le temps des fruits approcha, il envoya ses serviteurs aux vignerons pour recevoir les fruits qui lui revenaient.
35 Mais les vignerons saisirent ces serviteurs ; l’un, ils le rouèrent de coups ; un autre, ils le tuèrent ; un autre, ils le lapidèrent.
36 Il envoya encore d’autres serviteurs, plus nombreux que les premiers ; ils les traitèrent de même.
37 Finalement, il leur envoya son fils, en se disant: Ils respecteront mon fils.
38 Mais les vignerons, voyant le fils, se dirent entre eux : C’est l’héritier. Venez ! Tuons-le et emparons-nous de l’héritage.
39 Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent.
40 Eh bien ! lorsque viendra le maître de la vigne, que fera-t-il à ces vignerons-là ?"
41 Ils lui répondirent : "Il fera périr misérablement ces misérables, et il donnera la vigne en fermage à d’autres vignerons, qui lui remettront les fruits en temps voulu."
42 Jésus leur dit : "N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue la pierre angulaire ; c’est là l’œuvre du Seigneur : Quelle merveille à nos yeux. [Ps 118, 22-23 ; És 28, 16]
43 Aussi je vous le déclare : le Royaume de Dieu vous sera enlevé, et il sera donné à un peuple qui en produira les fruits.

*

Conversion, repentir, dit le Psaume 80 : « fais-nous revenir, Seigneur ». La grâce de Dieu est encore active : Il parle encore, comme au temps d’Ésaïe : ceux qui cherchent à arrêter Jésus, puisque c’est de cela qu’il est question derrière notre texte de Mt 21, le font selon une habitude qui n’est pas nouvelle contre les porte-parole que Dieu envoie. Et qui correspond à une manie universelle de rejeter ceux dont le message dérange. Et la parole de Dieu dérange radicalement, plus que tout autre message !

Une attitude de rejet qui au temps de Jésus n’est pas plus nouvelle en Israël qu’ailleurs. Il n’est qu’à lire ce qui se passait au temps d’Ésaïe, ce qui — l’histoire nous l‘apprendra — ne s’arrêtera pas là.

Inutile de dire qu’il n’y a dans ce texte aucun rejet d’Israël en faveur de l’Église, comme cela a hélas été souvent pensé par une lecture terrible et fausse du v. 43 ! Il y est question d’une catastrophe annoncée (similaire à celle qu’annonçaient les prophètes face à la menace babylonienne) — et Jésus en a pleuré. Ça vaut de tout temps. « La vigne que tu as retirée d’Égypte, […] tu as déblayé le sol devant elle, pour qu’elle prenne racine et remplisse le pays », rappelle le Psaume 80, v. 9-10.

Quant au rejet des prophètes, il n’est qu’à voir la façon dont ont été traités les divers envoyés de Dieu aux époques antérieures… et ultérieures et notamment dans les diverses périodes de l’Église chrétienne, et particulièrement, peut-être, la nôtre (pensons, pour ne donner que cet exemple, au cas emblématique du pasteur M.L. King) ; et cela en premier lieu de la part de ceux qui se voient octroyer des responsabilités.

Alors, aussi bien chez Ésaïe que chez Jésus, le propos est qu’il y a des limites, et qu’un jour vient où elles sont atteintes. Et le jour est venu. Avant d’en venir là, et pour en venir là, il y a nombre de signes.

Le signe que donne Ésaïe (ch. 28, v. 2), est formulé ainsi : « Voici un puissant guerrier du Seigneur, semblable à un orage de grêle, à une tempête dévastatrice, à un orage qui fait déborder les eaux impétueuses […]. » (Cf. Ps 80).

Le signe que donne Jésus est la façon dont ceux à qui est confiée la vigne (la vigne de Dieu, son peuple, Israël ou Église) traitent ceux que Dieu a chargés de prêcher sa parole.

Dieu donne des signes de la limite au-delà de laquelle la vigne, avec ses responsables, sont laissés dévastés.

Les responsables visés sont clairement ceux qui sont au pouvoir (tout le chapitre de Mt 21 parle du Temple, des autorités du Temple et de leurs alliés y compris pharisiens, pourtant plutôt résistants) ; et qui préfèrent la force des puissants, des empires (le Sacerdoce allié de Rome), au serviteur humble qu’ils méprisent, se donnant pour tâche de juger ou de noter la parole de Dieu — à travers ses envoyés, selon que leur message va ou pas dans le sens du poil, comme au temps d’Ésaïe — tandis qu’en tout temps, tout le peuple pâtit de l’incurie de ceux qui sont à sa tête (cf. Mt 21, 43), des dirigeants à son image. C’est un peuple renouvelé qui est annoncé, une vigne renouvelée pour voir enfin des fruits de justice (Mt 21, 43).

Et Jésus de dire aux envoyés — Luc 6, 22-23,26 : « Heureux êtes-vous lorsque les hommes vous haïssent, lorsqu’ils vous rejettent et qu’ils insultent et proscrivent votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme. Réjouissez-vous ce jour-là et bondissez de joie, car voici, votre récompense est grande dans le ciel ; c’est en effet de la même manière que leurs pères traitaient les prophètes. [Mais] malheureux êtes-vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous : c’est en effet de la même manière que leurs pères traitaient les faux prophètes. »

De tout temps, on a donné des bons points à ceux qui caressent leur audience dans le sens du poil. Et de tout temps, on a mal noté, critiqué, maltraité, voire physiquement, les prophètes que Dieu envoie, mais qui bien sûr ne disent pas forcément ce que l’on voudrait entendre ; mais, dans la mesure du possible, ce que Dieu dit. C’est bien une parabole sur la limite qui nous est donnée : les limites sont atteintes, nous disent Ésaïe comme Jésus. Et si vous ne changez pas, les choses changeront, malgré vous et contre vous.

Voilà qui pourrait être d’une criante actualité quand on sait que les vignerons sont censés recueillir les fruits de la vigne de Dieu pour en répartir le fruit de manière juste. Ceux qui ont des biens les ont reçus de Dieu pour les partager. Que dire d’un monde où ceux qui ont reçu, non seulement n’ont pas contribué à rendre le monde plus beau et plus juste, mais n’ont fait que creuser des fossés de façon scandaleuse ? Que dire de l’Église, des Églises qui, malgré force caresses de tous dans le sens du poil, ne cessent pas de se vider pour autant. Le jour vient, et il pourrait être déjà venu — où Dieu remet les pendules à l’heure !

Alors puisque Dieu parle encore, puisqu’il a encore quelque chose à nous dire, soyons attentifs, écoutons sa parole, et il y aura peut-être un avenir. « Aujourd’hui si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs. »

*

« Que je chante pour mon ami le chant du Bien-aimé et de sa vigne » selon la prophétie du livre Ésaïe (5, 1) — en ce temps d’abstinence de sainte Cène, à vous toutes et tous : « Heureux les assoiffés du Bien-Aimé, combien ils se sont enivrés de son vin, et pourtant, ils ne l’ont pas bu, mais ils ont eu l’intention de le boire », a-t-on pu chanter. Ainsi, pourtant, « nous avons bu à la mémoire du Bien-Aimé un vin qui nous a enivrés avant la création de la vigne » ('Omar Ibn al-Faridh, Khamriya).


dimanche 27 septembre 2020

« Soit par ma vie soit par ma mort »




Ézéchiel 18, 25-28 ; Psaume 25 ; Philippiens 2, 1-11 ; Matthieu 21, 28-32

Philippiens 1, 20b-24
20 […] Christ sera exalté dans mon corps, soit par ma vie soit par ma mort.
21 Car pour moi, vivre, c’est Christ, et mourir m’est un gain.
22 Mais si vivre ici-bas doit me permettre un travail fécond, je ne sais que choisir.
23 Je suis pris dans ce dilemme : j’ai le désir de m’en aller et d’être avec Christ, et c’est de beaucoup préférable,
24 mais demeurer ici-bas est plus nécessaire à cause de vous.

Matthieu 21, 28-32
28 Qu’en pensez-vous ? Un homme avait deux fils ; il s’adressa au premier et dit : (Mon) enfant, va travailler aujourd’hui dans ma vigne.
29 Il répondit : Je ne veux pas. Ensuite, il se repentit, et il y alla.
30 Il s’adressa alors au second et donna le même ordre. Celui-ci répondit : Je veux bien, Seigneur, mais il n’y alla pas.
31 Lequel des deux a fait la volonté du père ? Ils répondirent : Le premier.

*

Vous connaissez la légende par laquelle la tradition mystique juive explique le petit sillon que nous avons sous le nez… C’est la marque du doigt de l’ange qui lors de notre venue au monde scelle l’oubli de ce que nous connaissions avant de naître. L’ange applique son doigt sous le nez de l’enfant à sa naissance, comme pour dire : « Chut ! Tu oublies tout ce que tu as connu. »

Au livre de la Genèse, au ch. 3, v. 21, on lit : « Le Seigneur Dieu fit pour Adam et sa femme des tuniques de peau dont il les revêtit. » Une lecture classique de ce texte en judaïsme, reprise par plusieurs Pères de l’Église ancienne, notamment à Alexandrie, ville centrale de la diaspora juive, est derrière la marque du doigt de l’ange, qui scelle l’oubli que signifient lesdites tuniques de peau que sont nos corps pour le temps.

En hébreu, la peau (‘Or) s'écrit avec trois lettres ayin vav réch ; la lumière (Or) s'écrit aussi avec trois lettres, presque les mêmes, alef vav réch. Ne change que la première lettre. Les rabbins ont remarqué cette proximité des termes, comme une ouverture qui permet d’entendre « tuniques de peau » de façon un peu différente, d’y sous-entendre un message caché : à l’origine « l'Éternel leur confectionna des vêtements de lumière (Or) » (avec alef au lieu de ayin) lit ainsi un ancien rabbin (rabbi Méir).

À l’origine fut la lumière, Dieu disant « que la lumière soit » (Gn 1, 3) : lumière spirituelle dont l’Adam, selon cet enseignement, fut d’abord revêtu, et grâce à laquelle il pouvait voir du début jusqu’à la fin du monde. Puis cette lumière fut cachée. Elle avait d’abord accompagné l’Adam originel, homme et femme (l’Adam d’avant la division des sexes) pendant trente-six heures spirituelles, à savoir de la création de l’humain (le vendredi matin) jusqu’à la fin du shabbath (samedi soir). Lorsque la nuit fut tombée cette lumière disparut. Cachée désormais dans la Torah, cette lumière est aussi cachée en chaque être humain.

Et c’est là qu’on en vient à la marque du doigt de l’ange, qui scelle l’oubli de ce que le fœtus dans le ventre de sa mère a une lumière sur la tête grâce à laquelle il peut voir du début jusqu'à la fin du monde, et où toute la sagesse des Écritures lui est enseignée. Au moment de la naissance, vient donc l’ange qui fait oublier cela au bébé venu dans la tunique de chair du temps d’ici-bas.

Dans cette perspective, les tuniques de peau de la Genèse sont des tuniques d’oubli. C’est ce qu’en christianisme médiéval enseignaient encore les cathares… La mémoire même de cet enseignement a, depuis, sombré elle-même toujours plus dans l’oubli.

*

Le texte que nous avons lu dans l’Épître de Paul aux Philippiens laisse à penser que cet enseignement n’était pas inconnu de Paul, pour lui en regard de sa conviction que le Christ venant dans le temps y révèle toutes choses, dévoilant ce qui est caché, concernant notamment le sens de notre vie et de notre mort. « Christ sera exalté dans mon corps, soit par ma vie soit par ma mort. » Bref, il révèle ce temps, notre temps, comme mission, on va le voir ; mission provisoire dans un temps provisoire pour des êtres dont le sens de la vie est caché, oublié.

Illustration de cela : vous vous souvenez de la série télévisée « Mission Impossible » et de son invariable introduction : « Bonjour, Monsieur Phelps. Votre mission, si toutefois vous l'acceptez… ». Etc. Introduction qui, après la description de ladite mission, se terminait par ces mots : « Ce message s’autodétruira dans cinq secondes ».

Puis le silence (message autodétruit — comme par le passage du doigt de l’ange), écho silencieux au silence d'avant le message, d'avant la mission… Puis la parole, qui crée et confie la mission via son acceptation, acceptation qui pour chacune et chacun de nous a eu lieu — nous avons accepté : la preuve, nous sommes ici !, en ce monde, car notre mission est portée en ce que nous sommes — qui marque le fait que nous l'avons acceptée.

Mais… nous n'avons pas demandé à naître — croyons-nous communément. Erreur de perspective. Non seulement nous en fûmes d'accord, nous en sommes d'accord, mais nous fûmes même d’accord avec ce que nous sommes individuellement — jusqu'à nos appartenances civilisationnelles, religieuses, etc. Autant d’aspects de ce qui est notre mission — mission « toutefois acceptée » selon les mots de l’introduction de Mission impossible, malgré la rouspétance selon que lorsqu'une âme est envoyée en ce monde, elle rechigne, comme le rapporte aussi une tradition du judaïsme à ce sujet.

La parabole des deux fils que nous avons lue peut être aussi reçue en ce sens : puisque nous sommes ici, nous sommes, toutes et tous, chacun des deux fils à la fois — le second qui a dit oui et n'est pas venu, au regard de difficulté de la réalité, et le premier ayant dit non pour finalement venir ; car nous sommes finalement venus, avec nos vies moyennes qui sont ce qu'elles sont (Jésus parle de vies de publicains et de prostituées), venus dans la vigne de ce temps, puisque nous y sommes. Puis (gardant toutefois des traces rouspétancières de cette rechignance — comme une tristesse latente), l’âme oublie tout cela… 

Car tout cela s'ancre avant notre naissance. Avant notre venue à l’être. Dans le désir inconscient d’être qui débouche sur la conception, la croissance du fœtus puis la naissance. Françoise Dolto nous enseigne que l’enfant est le produit de trois volontés. Celle du père et de la mère, certes, mais aussi la sienne propre. Il ne viendrait pas à l’être sans son désir propre de devenir !

*

De façon similaire, il est possible de dire que la Création est advenue parce qu’elle l’a bien voulu ; nous l’avons bien voulu ! Avant même d’être. Prière silencieuse, comme volonté d'advenir de la création non encore advenue, prière qui a été émise et exaucée. Question, face au mal : savoir si l’on a bien fait ! Cette question est au cœur du propos de Paul : « j’ai le désir de m’en aller et d’être avec Christ, et c’est de beaucoup préférable ». Écho à la souffrance de l’Apôtre dans sa mission.

Mais quoiqu’il en soit, la prière silencieuse, demande d’être, a été exaucée : le monde est là, nous sommes là, pour le meilleur et pour le pire. Prière comme volonté d'advenir, prière dans le silence à laquelle a répondu une parole…

Ainsi le Prologue de l’Évangile de Jean enseigne qu' « au commencement était la Parole », en écho au livre de la Genèse où la création procède dans la Parole créatrice : « Dieu dit » et la chose fut… Et la Parole est devenue chair poursuit l’Évangile de Jean — comme accomplissement d'une espérance (l'Évangile de Jean parle de la venue du Christ). Ce faisant on demeure, plus que jamais, au cœur de la parole performative, créant ce qu'elle dit, ouvrant donc un avenir possible, ouvrant sur sa réalisation.

Prière silencieuse, prière dans le silence, prière d'être à laquelle répond — avant même la demande, exaucée avant même d’être formulée — la parole qui fait être : Dieu dit « Que cela soit », et cela est.

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Pour Paul, cela lui est révélé en Christ comme mission, le Christ étant le dévoilement dans le temps du mystère éternel demeuré caché. Mission dès lors en effet que le passage dans le temps. « Pour moi, écrit Paul (v. 21-24), vivre, c’est Christ, et mourir m’est un gain. Mais si vivre ici-bas doit me permettre un travail fécond, je ne sais que choisir. Je suis pris dans ce dilemme : j’ai le désir de m’en aller et d’être avec Christ, et c’est de beaucoup préférable, mais demeurer ici-bas est plus nécessaire à cause de vous. »

S’est opéré pour Paul la transformation de l’exil dans le temps, dans ce corps trop souvent douloureux, en une mission. Conviction reçue qui fonde sa mission, comme transfiguration de ce qui est d’abord exil dans le mal et la souffrance.

Or cela vaut pour toutes et tous, au moins par un sentiment plus ou moins diffus pour chacune et chacun de perte, la mémoire d'un temps passé et meilleur. Ce sentiment peut être lié à un échec, une perte d'emploi, un divorce, un déplacement géographique — exil proprement dit —, un deuil finalement. Autant de manifestations d'un sentiment qui dévoilent une réalité qui les précède. Le sentiment de la perte irrémédiable nous atteint de toute façon qui que nous soyons dans le fait que nous vieillissons, et donc que nous allons mourir.

Et voilà la nostalgie qui pousse comme un rappel du passé, de l'heureuse enfance, de l'heureux temps d'avant l'échec, le déplacement, le chômage, le divorce, le deuil. Mais l'avant, déjà l'enfance, étaient-ils si heureux ? Ne serait-ce que pour cette simple raison : n'étaient-ils pas déjà chargés de leur avenir ?

La nostalgie comme sentiment d'exil, telle est notre situation : errants et voyageurs sur la terre : « vous n'êtes pas de ce monde », croyant ou pas, le sachant clairement ou pas. Un exil de nos vies dévoilé tout à nouveau dans la vie du Christ et dans l’événement du dimanche de Pâques. La résurrection donnée comme moment initial, précédant la relecture par ses disciples de la vie du Christ. « Existant en forme de Dieu, Jésus-Christ n’a point regardé comme une proie à arracher d’être égal avec Dieu, mais s’est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes ; et ayant paru comme un simple homme, il s’est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu’à la mort, même jusqu’à la mort de la croix » (Ph 2, 6-8).

Où, au regard de la vie du Christ exilé d’auprès de Dieu pour sa mission de salut du monde, notre propre exil de la lumière perdue apparaît comme pouvant être assumé en mission, l’exil du Christ ouvrant un nouveau sens à notre propre exil.

« J’ai le désir de m’en aller et d’être avec Christ, dit Paul, et c’est de beaucoup préférable, mais demeurer ici-bas est plus nécessaire à cause de vous. » Rester en ce monde pour servir, non pas en s’agitant, mais juste en étant ce que nous sommes, offrant notre présence comme trace de lumière, trace de la lumière oubliée et que l’on apprend à se remémorer. Être juste parfum d’un souffle oublié. Le deviner et donner ainsi un sens ténu à nos vies toujours insuffisantes, mais précieuses — disons-le, dites-le aux êtres douloureux et fatigués. Nous ne ferons peut-être pas ce que d’autres, tel Paul, ou qui vous voulez (là nous pouvons tous imaginer de ce que nous avons raté), font mieux et que nous aurions cru vouloir faire aussi, mais ce que nous sommes reste unique, et c’est là notre mission en ce temps bref et provisoire…


RP, Poitiers, 27/09/2020
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dimanche 13 septembre 2020

Le pardon : création et re-création du monde




Genèse 50, 15-21 ; Psaume 103 ; Romains 14, 7-9 ; Matthieu 18, 21-35

Genèse 50, 15-21
15 Quand les frères de Joseph virent que leur père était mort, ils dirent : Si Joseph nous prenait en haine, et nous rendait tout le mal que nous lui avons fait !
16 Et ils firent dire à Joseph : Ton père a donné cet ordre avant de mourir :
17 Vous parlerez ainsi à Joseph : Oh ! pardonne le crime de tes frères et leur péché, car ils t’ont fait du mal ! Pardonne maintenant le péché des serviteurs du Dieu de ton père ! Joseph pleura, en entendant ces paroles.
18 Ses frères vinrent eux-mêmes se prosterner devant lui, et ils dirent : Nous sommes tes serviteurs.
19 Joseph leur dit : Soyez sans crainte ; car suis-je à la place de Dieu ?
20 Vous aviez médité de me faire du mal : Dieu l’a changé en bien, pour accomplir ce qui arrive aujourd’hui, pour sauver la vie à un peuple nombreux.
21 Soyez donc sans crainte ; je vous entretiendrai, vous et vos enfants. Et il les consola, en parlant à leur cœur.

*

Voilà un texte sur le pardon, qui se trouve dans les derniers versets du livre de la Genèse, le livre de la Création — façon de nous prévenir que la Création-même ne peut se poursuivre que par le pardon, ne trouve d'ouverture vers l'existence que dans le pardon. Le pardon comme force de Création et de re-Création du monde.

Une citation : « Le pardon est certainement l’une des plus grandes facultés humaines et peut-être la plus audacieuse des actions, dans la mesure où elle tente l’impossible — à savoir défaire ce qui a été — et réussit à inaugurer un nouveau commencement là où tout semblait avoir pris fin. » (Hannah Arendt.) Utile à rappeler en ces temps d'approche de Roch Hachanna, où tout est recréé, où tout peut être recréé dans le pardon…

*

Joseph est devenu l'homme du pardon. Mais — un petit résumé de son histoire — avant d'être l'homme du pardon, Joseph avait d'abord été pour ses frères le petit que leur père gâtait. Et ses frères sont jaloux.

Aux yeux de ses frères, Joseph, encouragé par son vieillard de papa gâteau, fait le beau. Eux, ont eu une autre éducation, à la dure. Et voilà le petit à qui on les passe toutes… Pas étonnant qu'il ne se sente plus tout à fait, et qu'il ait des rêves de gloire, car Joseph fait des rêves de gloire, où il surpasse tous ses frères. À force, Joseph agace, suscite les jalousies.

C'est vrai qu'il est doué, mais il le sait un peu trop, pensent ses frères, son père pourrait lui apprendre la modestie. Oui, apparemment, il a tous les dons, jusqu'au charme, ce charme qui émoustille les dames et auquel succombera Mme Putiphar, l'épouse de son maître.

Bel orgueilleux pensent ses frères ! Mais là où ses frères se trompent, c'est en ce que Joseph a un talent à la mesure de l'idée qu'il s’en fait. Il est vraiment doué. Et sa haute opinion de ses propres dons n'est d'ailleurs sans doute pas étrangère à sa réussite.

Et eux, à travers leur agacement, montrent qu'ils sont vraiment aussi méchants que leurs crimes — jusqu’à vendre leur frère comme esclave ! Envieux comme Caïn. Vous êtes moins doués ? Votre père vous a moins gâtés ? Vous êtes moins beaux, moins forts, moins bons à l'école et finalement moins diplômés, avec moins de perspectives d'avenir ? Tout cela doit-il en outre vous rendre moins bons ?

Car si les frères de Joseph sont alors plus amers, cela les regarde. Là s'introduit la jalousie, qui débouchera sur le crime, qui explique leur incapacité à égaler Joseph. N’auraient-ils pas plutôt dû apprendre à regarder à Dieu, devant qui tous sont égaux et chacun unique. Mais ils ont souhaité que Joseph s'humilie, qu'il s'excuse de ce qu’ils ont pris pour de l'orgueil. À tort ! Tout au plus était-ce naïve roucoulade d'un Joseph qui y exprimait des restes de pureté d'enfance.

Et c'est eux qui bientôt recevront de lui un pardon dont ils comprendront qu’ils n'ont pas à l'exiger. Les frères de Joseph connaissent-ils le commencement du prix du pardon ? Et nous ?

*

Il n'y a rien de gratuit dans le pardon, rien qui soit dû par Joseph à ses frères. Son pardon est d'un prix considérable, pour Joseph, et d'ailleurs finalement aussi pour ses frères ; pour eux, le prix de l'humiliation finale. Pour Joseph, le pardon a coûté l'exil, la perte de son père pendant plusieurs années, avec ce que cela peut supposer de troubles psychologiques, de cauchemars, d'amertume, de blessures, peut-être insurmontables pour l'adolescent qu'il était — sans compter les blessures de son père aussi.

Mais à travers tout cela, détail important, Joseph n'a jamais succombé à la tentation de tout envoyer par dessus bord et de transgresser la Loi de Dieu, la Loi d’amour et de compassion. Contrairement à ses frères amers à cause de leur jalousie, lui n'est pas devenu un criminel pour autant. Différence de taille !

Il n'a même pas voulu user malhonnêtement de ses dons, comme de son charme, pour réussir plus vite. Il aurait pu essayer, se donnant à lui-même la propre excuse de son malheur. Les occasions n'ont pas manqué. Pensons à la belle Mme Putiphar, l’épouse de l’homme à qui il a été vendu comme esclave — par suite des manœuvres de ses frères, Mme Putiphar qui se met à le désirer.

Pourquoi ne pas succomber devant ses avances ; pourquoi ne pas manœuvrer avec elle contre Putiphar, et par exemple, à terme, prendre sa place ? Mais le malheur ne fait pas de Joseph un homme qui froisse et blesse autour de lui. Contrairement à ses frères, le sentiment de l'injustice ne le conduit pas à transgresser la Loi de Dieu, à blesser autrui.

Pourtant Joseph est devenu ce que la méchanceté de ses frères a contribué à faire de lui. Le soleil n'aura pour lui plus jamais la clarté et la pureté du temps de l'innocence et de la naïveté qui le faisait se vanter de ses rêves de gloire ; cette naïveté qu'ont définitivement brisée ceux qui ont voulu l'opprimer, le détruire, y compris parmi ceux-là, ceux qui, soi-disant, n'ont fait que ne pas oser s'opposer à l'avis des plus forts. Le pardon coûte toutes ces blessures. Et le prix du pardon ne disparaît pas avec l'octroi du pardon.

De même la capacité pour Joseph d'accorder le pardon n'est pas en ce que le temps aurait rendu ce pardon plus facile. Il peut même au contraire l'avoir rendu plus difficile. Car les frères de Joseph lui ont aussi appris la rancune, ce sentiment qui lui était auparavant étranger. Pensez à la façon dont il leur fait faire des allers-retours agrémentés de pièges et d'épreuves entre l’Égypte et Canaan avant de se dévoiler à eux. Il n'y a pas que de la méfiance dans son attitude.

Dans ce prince d’Égypte, les frères de Joseph ne retrouvent pas le petit adolescent innocent qu'ils avaient vendu, antan, aux caravaniers arabes. Ils retrouvent un homme marqué par la vie, au point qu'ils ne le reconnaissent pas. Le gâchis est là, et bien là.

Mais Joseph a compris que c'est à travers la douleur que Dieu conduit le monde. Et le prix que coûte à Joseph son pardon, il comprend qu'il ressemble au prix qu'il coûte pour Dieu aussi. Son peuple, élu pour porter son Nom au monde, qui se comporte ainsi ! Onze des douze pères du peuple ! (Dix en fait : Benjamin, le tout dernier, n'est pas dans le coup.)

Dieu pourrait les écarter… Mais pour les remplacer par quoi, par qui ?

Des pans entiers de chrétiens aveugles sur eux-mêmes, pires que les frères de Joseph, ont clamé pendant des siècles à partir de ce genre de textes que Dieu avait remplacé Israël (censé être ici les frères sauf Joseph !) par les chrétiens, par l’Église. Si c'était vrai, ce serait pour quoi faire ? L’Église a fait pire ! Non, la naissance de l'Église n'est en aucun cas un remplacement d'Israël, mais un élargissement de l'Alliance à des nations qui jusque là l'ignoraient.

*

Et Joseph déjà avait compris cela, endurci par ses épreuves, marqué par l'amertume : Dieu ne trouvera pas de quoi remplacer ceux qu'il a envoyés et qui soient meilleurs. L’histoire le prouvera — Joseph le sait déjà. C'est pourquoi il pardonne, épuisé par l'épreuve, lassé par l'hypocrisie de ses frères, qui ne trouvent qu'à invoquer le souvenir de ce vieux père qu'ils ont privé de voir grandir son fils.

Mais au temps qu'il est, la légitime colère de Joseph est tarie, il est lassé, et alors, alors seulement, Dieu peut le convaincre. Il constate à présent que c'est le bras de Dieu pourvoyant au salut de son peuple qui se dessine derrière ses malheurs et sa douleur, un Dieu aussi douloureux que lui.

*

Le pardon a coûté cher à Joseph. Ses frères le comprennent bien. Aussi, s'ils l'implorent, certes, ils ne sauraient exiger le pardon. Et eux aussi, même s'ils ne comprennent que ça, que le prix de leur honte, le pardon de leur frère leur a coûté.

On en a fait du chemin, depuis le jour où on était fier, où on pavoisait, sûr de son élection de fils de Jacob. Et où on était irrité et jaloux des dons du petit. Oh, oui certes, ses rêves étaient irritants comme ceux d'un enfant trop sûr de lui, trop gâté par son père.

On est loin du temps de ce qu'on jugeait comme autant d'irritantes vantardises d'enfant. Que de chemin des rêves d'avenir de l'enfant à leur réalisation.

Et que de honte à présent. Les voilà à la merci de l'enfant qu'ils ont méprisé. Les voilà qui ont contraint leur père à une vieillesse de douleur. Joseph, lui, en pleure. Et les voilà à genoux, misérables, réfugiés économiques, à la merci du châtiment de ce prince d'Égypte.

*

Et nous, comme on est loin de nos pardons à bon marché, des pardons que l'on exige d'autrui, ou à partir desquels on juge la qualité de la spiritualité d'autrui.

Voilà le vrai pardon, avec son goût d'amertume, son goût de « n'y reviens pas », mais que Dieu, et lui seul, exige parce que le monde qu'il construit est un Royaume de pécheurs, et donc est bâti sur son propre pardon, et sur le prix du sang. Il n'y en a pas d'autre, et le chemin qui y conduit est celui de Joseph, ou celui de ses frères. Celui de la douleur et de l'exil par lequel on apprend à pardonner. C'est là un chemin mystérieux, dont nul en ce monde n'a atteint le bout.

Bout du chemin avant lequel l’exigence de pardon n’exclut pas que dans certaines circonstances, il faille résister au mal toutefois, parfois dans la violence exercée contre les auteurs du mal. L’exigence de pardon n’est en aucun cas exigence d’angélisme. Joseph l’a appris, lui et ceux qui dans l’Histoire biblique, et par la suite, devront lutter et combattre. Dieu change en bien le mal qu’a subi l’offensé. Mais jusqu’où ? On sait, peut-être mieux que jamais après le XXe siècle, qu’il est dès abîmes de violence qui laissent le monde définitivement boiteux.

*

Le pardon est un chemin. Chemin cependant sur lequel Dieu exige que nous marchions, nous-même, comme son fils, à l'infini — 70 fois 7 fois — car l'infini est le vrai prix du pardon.

C'est pour avoir perçu cette exigence de Dieu seul que Joseph a pardonné à ses frères : suis-je à la place de Dieu ? « Vous aviez formé le projet de me faire du mal, Dieu l'a transformé en bien » (Gn 50, 19-20).

Matthieu 18, 21-35
21 Alors Pierre s’approcha de lui, et dit : Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu’il péchera contre moi ? Sera-ce jusqu’à sept fois ?
22 Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à septante fois sept fois.


RP, Poitiers, 13/09/20
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dimanche 6 septembre 2020

À propos de la centième brebis




Ézéchiel 33, 7-9 ; Psaume 95 ; Romains 13, 8-10 ; Matthieu 18, 15-20

Matthieu 18, 14-20
14  […] ce n’est pas la volonté de votre Père qui est dans les cieux qu’il se perde un seul de ces petits.
15  "Si ton frère vient à pécher, va le trouver et fais-lui tes reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère.
16  S’il ne t’écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes pour que toute affaire soit décidée sur la parole de deux ou trois témoins.
17  S’il refuse de les écouter, dis-le à l’Église, et s’il refuse d’écouter même l’Église, qu’il soit pour toi comme le païen et le collecteur d’impôts.
18  En vérité, je vous le déclare: tout ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié au ciel.
19  "Je vous le déclare encore, si deux d’entre vous, sur la terre, se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui est aux cieux.
20  Car, là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux."

*

Jésus vient de donner la parabole des 99 brebis plus une — où le berger laisse 99 brebis pour en récupérer une seule qui s'est égarée ; et qui se conclut par : « de même, ce n’est pas la volonté de votre Père qui est dans les cieux qu’il se perde un seul de ces petits ». Notre texte a tout d’une sorte de commentaire de cette parabole. Voilà qui lui donne peut-être une coloration inattendue : le frère qui a péché présenté comme la centième brebis qui retient toute l’attention du berger.

Un texte qui serait donc dès lors presque un manifeste contre l’exclusion : du groupe, du parti, de l’entreprise,… de l’Église, etc. Avouons que c’est une tendance tout humaine que d’avoir l'exclusion facile. La pratique est très commode. Elle nous permet de nous défausser sur autrui qui a quand même l’air d’avoir plus à se faire pardonner que nous-même. Surtout si manifestement il a péché, comme dans l’hypothèse proposée par Jésus.

Alors Jésus, pour qui la centième brebis a un prix infini, va proposer une autre voie. Contre la tentation de pointer du doigt le fautif, éviter au maximum de faire du bruit autour de l’affaire : reprends seul à seul ton frère qui a péché. Remarquons déjà la dimension exagérée, presque ironique peut-être, de l’exemple de Jésus : il ne cherche pas à parler de tort partagé, ce qui est presque toujours le cas. Jésus donne le cas hypothétique où celui qui accuse son frère serait parfaitement intègre : « si ton frère a péché » — à savoir « contre toi » (comme le précisent plusieurs manuscrits). Aucun tort partagé, ici.

Eh bien, même dans ce cas-là, dit Jésus, ne l’accable pas — ce qui serait pourtant possible, et qui est plutôt fréquent : c’est commode, ça a la vertu de faire apparaître en contraste la pureté irréprochable de l’offensé, de l’accusateur. Non : « reprends-le seul à seul ». Et Jésus ne précise pas : du bout des lèvres — comme en ayant déjà en tête l’étape suivante, prélude à l'exclusion.

Il s’agit bien de la centième brebis, précieuse au point que cette première étape bien négociée a de fortes chances de marcher : « tu auras gagné ton frère ».

Mais allons-y au pire, envisage cependant Jésus : ton frère est une bourrique. Alors, on connaît dans ce cas la procédure de la Torah — que Jésus cite : deux ou trois témoins. À cette étape on n’a pas encore convoqué la presse !

Notons qu’à ce point, la pureté de l’offensé, de l’accusateur, risque peut-être d’être un peu écornée : il y a tout de même besoin d’une ou deux tierces personnes pour démêler le différend éventuel — ou ce qui y ressemble. À ce point, l’offensé hypothétique s’est fait partie civile, c’est-à-dire victime collective, victime représentative — peut-être le porte-parole des 99 brebis qui n’ont pas que ça à faire qu’attendre le retour du berger sous la menace de la nuit qui approche, du loup, peut-être, que sais-je ?

Avec deux ou trois témoins, on est bien passé à une autre étape. Mais on n'en est pas à l'exclusion — qui manifestement n’enthousiasme pas Jésus. Certes, le rassemblement messianique n’a pas à se confondre avec une société d’idolâtres et de collaborateurs (les païens et les péagers — car c’est de cela qu’il est question) !

Mais Jésus, s’il a donc évoqué la possibilité réelle de l’exclusion du pécheur (v. 17), revient sur les deux ou trois témoins — pour rappeler le pouvoir de réconciliation, ce pouvoir qui est en son nom — le nom de l’exclu, Jésus, l’exclu par excellence (« là où deux ou trois »… réunis non plus pour juger l’égaré, mais pour en faire un réconcilié et être au milieu d’eux).

« Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié au ciel ». Nous avons eu l’occasion de nous pencher sur ce fameux « pouvoir des clefs » évoqué ici. Lier – délier. Cela pour constater que Jésus n’invite en aucun cas à lier les gens ! — mais au contraire à les délier en liant le péché : « tout ce que vous lierez sur la terre (le péché) sera lié au ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre (ses victimes) sera délié au ciel ». Nous voilà donc au cœur de l’Évangile, comme dans la parabole des cent brebis. Il est une puissance aimante en Jésus, qui délie.

Revenons donc au débat entre mon frère et moi, avec témoins ou sans témoins, ou au contraire en plein public. À l’époque des réseaux sociaux où le mot d'ordre est de s’exposer, voilà qui demande quelques précisions. Il est devenu commun que l’on dise devant des milliers de connectés ce qui relève de l’intimité du confessionnal ou du cabinet du psychologue. Ce que Jésus envisageait comme un cas qui, hélas, arrive — le dévoilement d’un problème devant tous, semble devenu une panacée ; oubliant l'importance du secret.

*

Ce n’est pas pour rien que Jésus parle de lier et de délier. La connaissance de la faute, commise, ou subie ; cette connaissance lie, crée un lien, et en l’occurrence très fort. Un lien qui s’apparente à une vulnérabilité partagée : (ex. : crime guerre avoué, parfois très tard… Difficile à pardonner. Ce qui n’empêche pas qu’on a parfois plus de peine à pardonner une offense personnelle qui n'a pas une telle gravité !).

Le secret qui cache le traumatisme — qu’il ait un rapport ou non avec une faute, d’ailleurs, — ; ce secret est un rempart protecteur. Celui qui se le voit confier a dès lors noué un lien avec celui dont il partage ce secret. Et c’est redoutable pour les deux.

C’est redoutable si la confiance est totale et fiable, avec compassion, amour, partage désintéressé du secret. C’est encore plus redoutable si cette qualité de confiance, cette fiabilité, n’est pas là. Celui qui se confie pourrait percevoir alors le fait qu’il s’est mis à la merci de celui qui dès lors, sait. Où le lien peut devenir tout autre, jusqu’à de la haine.

Pensons au cas où celui qui se confie perçoit dans l’œil de celui qui l’écoute un brin d’ironie, ou de mépris, ou de dégoût. Pensons aussi à un écoutant qui n’est pas sans désir de se faire valoir au dépens du « fautif ». Voilà un lien qui peut bien tourner à la haine.

Voilà donc des liens qui se créent avec un tout éventail de significations possibles. Alors, dit Jésus, seul à seul, et si l’on sait déjà : si ton frère a péché contre toi. Ou si l’on a le privilège redoutable d’avoir été choisi pour une confidence. Seul à seul, ou si la situation l'exige, deux ou trois. Éviter à tout prix le recours ultime au dévoilement public, en sachant — Jésus revient aux deux ou trois — qu’en lui est le pouvoir de délier le pécheur et de lier le péché.

À quoi s’ajoute ainsi la vertu infiniment supérieure de la réconciliation : parlant à nouveau de deux ou trois, Jésus donne finalement cette parole d’une portée inouïe — au cœur de l’accord et de la réconciliation, cette fois : « là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux » !

La suite du texte donnera des indications sur ce pouvoir : jusqu’à combien de fois pardonnerai-je ? demandera Pierre juste après. Sans limite répond Jésus, qui ajoute une parabole signifiant : mettez-vous à la place de celui qui est en dette, notamment à votre égard. Bref : et si le frère qui a péché, c’était moi ?… Celui qui me prend seul à seul, celui qui a le pouvoir de me délier — n’est nul autre que Jésus.

Où tout le propos se retourne, en ces termes, ceux d’une prière : « Jésus, je suis ton frère qui ai péché contre toi, je suis la centième brebis, et tu me reprends, seul à seul… »


RP, Châtellerault, 06/09/20
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dimanche 30 août 2020

La puissance du serviteur souffrant



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Jérémie 20, 7-9 ; Psaume 63 ; Romains 12, 1-2 ; Matthieu 16, 21-27

Jérémie 20, 7-9
7 Seigneur, tu m’as séduit, oui, j’ai été bien naïf ; avec moi tu as eu recours à la force et tu es arrivé à tes fins. À longueur de journée, on me tourne en ridicule, tous se moquent de moi.
8 Chaque fois que j’ai à dire la parole, je dois appeler au secours et clamer : « Violence, répression ! » À cause de la parole du Seigneur, je suis en butte, à longueur de journée, aux outrages et aux sarcasmes.
9 Quand je dis : « Je n’en ferai plus mention, je ne dirai plus la parole en son nom », alors elle devient au-dedans de moi comme un feu dévorant, prisonnier de mon corps ; je m’épuise à le contenir, mais n’y arrive pas.

*

Quelle est cette parole terrible que Jérémie doit annoncer à Jérusalem qui, au texte que nous avons lu, lui vaut « outrages et sarcasmes » ? C’est une parole annonçant que les temps ne sont pas à la fête, c’est la parole annonçant la menace de la destruction de Jérusalem. On en trouve le détail au ch. 25 :

Jérémie 25, 8-11
8 Ainsi parle le Seigneur de l’univers : Puisque vous n’écoutez pas mes paroles,
9 je donne ordre de mobiliser tous les peuples du nord – oracle du Seigneur –, en faisant appel à Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur, et je les amène contre ce pays, contre ses habitants – et contre toutes ces nations voisines –, je me les réserve et je les transforme pour toujours en étendues désolées qui arrachent des cris d’effroi, en champs de ruines.
10 Je fais s’éteindre chez eux cris d’allégresse et joyeux propos, chant de l’époux et jubilation de la mariée, grincements de la meule et lumière de la lampe.
11 Ce pays tout entier deviendra un champ de ruines, une étendue désolée, et toutes ces nations serviront le roi de Babylone pendant soixante-dix ans.

Soixante-dix ans. La fin du 2e livre des Chroniques (dernier livre de la Bible hébraïque) précise pourquoi ces soixante-dix ans :

2 Chroniques 36, 20-21
20 [Nabuchodonosor] déporta à Babylone ceux que l’épée avait épargnés, pour qu’ils deviennent pour lui et ses fils des esclaves, jusqu’à l’avènement de la royauté des Perses.
21 Ainsi fut accomplie la parole du Seigneur transmise par la bouche de Jérémie : « Jusqu’à ce que le pays ait accompli ses sabbats, qu’il ait pratiqué le sabbat pendant tous ses jours de désolation, pour un total de soixante-dix ans. »

Soixante-dix années sabbatiques, années de repos de la terre surexploitée, n’ont pas été respectées. L’exil correspond au temps qu’il faut pour rendre à la terre son dû, le temps de repos qui lui a manqué. Soixante-dix ans. Soit, puisque les années sabbatiques intervenaient tous les sept ans, les années sabbatiques d’une période de 490 ans. C’est le calcul que fait le livre de Daniel :

Daniel 9, 2-3 & 20-27
2 […] Moi Daniel je considérai dans les Livres le nombre des années qui, selon la parole du Seigneur au prophète Jérémie, doivent s’accomplir sur les ruines de Jérusalem : soixante-dix ans.
3 Je tournai ma face vers le Seigneur Dieu en quête de prière et de supplications […].
20 Je parlais encore, priant et confessant mon péché et le péché de mon peuple Israël, déposant ma supplication devant le Seigneur mon Dieu, au sujet de la montagne sainte de mon Dieu ;
21 je parlais encore en prière, quand Gabriel, cet homme que j’avais vu précédemment dans la vision, s’approcha de moi d’un vol rapide au moment de l’oblation du soir.
22 Il m’instruisit et me dit : « Daniel, maintenant je suis sorti pour te conférer l’intelligence.
23 Au début de tes supplications a surgi une parole et je suis venu te l’annoncer, car tu es l’homme des prédilections ! Comprends la parole et aie l’intelligence de la vision !
24 Il a été fixé soixante-dix septénaires [c’est-à-dire 490 ans] sur ton peuple et sur ta ville sainte, pour faire cesser la perversité et mettre un terme au péché, pour absoudre la faute et amener la justice éternelle, pour sceller vision et prophète et pour oindre un Saint des Saints.
25 « Sache donc et comprends : Depuis le surgissement d’une parole en vue de la [litt. : conversion et la construction] de Jérusalem, jusqu’à un messie-chef, il y [a] sept septénaires. Pendant soixante-deux septénaires, places et fossés seront [bâtis], mais dans la détresse des temps.
26 Et après soixante-deux septénaires, un messie sera retranché, mais non pas pour lui-même. Quant à la ville et au sanctuaire, le peuple d’un chef à venir les détruira ; mais sa fin viendra dans un déferlement, et jusqu’à la fin de la guerre seront décrétées des dévastations.
27 Il imposera une alliance à une multitude pendant un septénaire, et pendant la moitié du septénaire, il fera cesser sacrifice et oblation ; sur l’aile des abominations, il y aura un dévastateur et cela, jusqu’à ce que l’anéantissement décrété fonde sur le dévastateur. »

Reprenons : la relecture qui est faite par Daniel de Jérémie 25, et des 70 années symboliques d’exil annoncées — comme « rattrapage » des 70 années d’années sabbatiques non-observées (selon 2 Chr 36, 21) —, renvoie donc aux 70 septénaires / i.e. semaines d’années correspondantes, au termes desquelles apparaît 70 fois l’année sabbatique, soit, pour 70 années sabbatiques, 70 septénaires (Dn 9, 24), ce qui fait 490 ans. Si les 70 années sabbatiques non observées renvoient bien au passé, il est logique que les 490 années y renvoient aussi. Dès lors la « parole surgie », parole littéralement de « retour », « conversion » et « édification » de Jérusalem (Dn 9, 25), peut renvoyer tout simplement à la prophétie de Nathan (rapportée en 2 Samuel 7), parole d’édification, par Dieu lui-même, de la maison promise, sur les lieux de l’ancienne Jérusalem idolâtre, « convertie », conquise par David ; les sept premières semaines (soit 49 ans), renvoyant à la durée symbolique du règne du messie-chef (David : c’est au terme de son règne que le temple est bâti, par Salomon).

2 Samuel 7, 8-13
8 […] Ainsi parle le Seigneur de l’univers : […].
10 Je fixerai un lieu à Israël, mon peuple, je l’implanterai et il demeurera à sa place. Il ne tremblera plus, et des criminels ne recommenceront plus à l’opprimer comme jadis
11 et comme depuis le jour où j’ai établi des juges sur Israël, mon peuple. Je t’ai accordé le repos face à tous tes ennemis. Et le Seigneur t’annonce que le Seigneur te fera une maison.
12 Lorsque tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères, j’élèverai ta descendance après toi, celui qui sera issu de toi-même, et j’établirai fermement sa royauté.
13 C’est lui qui bâtira une Maison pour mon Nom […].

Les 62 semaines suivantes renvoient alors au temps de Jérusalem édifiée, mais dans la détresse des temps que vient de confesser Daniel dans sa prière ; et la dernière semaine réfère à l’occupation babylonienne, avec « le messie retranché pas pour lui-même / i.e. : sans successeur », à savoir Sédécias (cf. 2 Rois 25, 1-22), dernier roi de Juda, et remplacé dans une « solide alliance » par un gouverneur à la solde de Babylone (Guedalia – cf. 2 Rois 25, 22 sq.), cela débouchant sur la destruction de la ville (Dn 9, 26) et la profanation du Temple (Dn 9, 26-27).

Cette vision, intervenant pendant la prière de Daniel, est affirmation de la maîtrise de la situation par Dieu et promesse d’exaucement de la prière de Daniel — maîtrise par Dieu que l’on trouve aussi chez Ésaïe :

Ésaïe 44, 28 - 45, 1-3
44, 28 Je dis de Koresh : « C’est mon berger » ; tout ce qui me plaît, il le fera réussir, en disant pour Jérusalem : « Qu’elle soit bâtie », et pour le temple : « Sois fondé ! »
45, 1 Ainsi parle le Seigneur à son messie : À Koresh que je tiens par sa main droite, pour abaisser devant lui les nations, pour déboucler la ceinture des rois, pour déboucler devant lui les battants, pour que les portails ne restent pas fermés :
2 Moi-même, devant toi je marcherai, les terrains bosselés, je les aplanirai, les battants de bronze, je les briserai, les verrous de fer, je les fracasserai.
3 Je te donnerai les trésors déposés dans les ténèbres, les richesses dissimulées dans des cachettes : ainsi tu sauras que c’est moi le Seigneur, celui qui t’appelle par ton nom, le Dieu d’Israël.

On a pris l’habitude, à l’inverse de ce que dit Jérémie sur les soixante-dix ans renvoyant pourtant clairement au passé, on a pris l’habitude — au prix d’une… correction de traduction de « construire » (selon l’hébreu), en « reconstruire » —, de faire dire à Daniel que la parole de construction de Jérusalem et du temple serait le décret de Cyrus, ne faisant aucun cas de la parole, autrement signifiante, du prophète Nathan !

Habitude devenue séculaire à partir de laquelle, de façon tout aussi séculaire, on estime qu’Ésaïe 44-45 parle aussi du même décret, et donc de Cyrus, empereur de Perse. Question : et si Ésaïe ne parlait pas du décret de Cyrus, mais, lui aussi, de la parole de Nathan promettant la construction du temple (ici aussi, selon l’hébreu, et le grec de la LXX, le texte ne dit pas reconstruction, mais construction) ? Si du coup, en regard du contexte d’Ésaïe 40-55, il n’était même pas question de Cyrus dans Ésaïe ?

Le mot hébreu est koresh, qui connote « comme chef » puissance, puissance suprême (selon le dictionnaire Strong). La mention de koresh, en deux versets (44, 28 et 45, 1 ; Segond et Colombe ajoutent une mention de « Cyrus », absente de l’hébreu, en 45, 13 !), la mention de koresh se trouve dans une section (40-55) qui conduit à la présentation du Messie comme serviteur souffrant : la puissance se dévoile dans le serviteur souffrant, Messie de Juda, de la lignée de David, dans lequel sont réconciliés Juda et Israël.

Que vient faire l’empereur de la Perse là-dedans, empereur nommé Kurash (le nom, ou titre, n’est pas unique dans l’Antiquité perse. Il y a déjà un Kurash élamite au VIIe siècle av. JC.), nom qui en persan signifie « soleil », le « roi soleil » ? Ce roi soleil-là a eu une politique religieuse tolérante, rétablissant les lieux de culte, comme en atteste aussi, via l’archéologie, un fameux « cylindre de Cyrus », mentionnant sa réhabilitation du temple de la divinité babylonienne Marduk, qu’il proclame comme « le grand seigneur » — témoignage d’une politique religieuse qui a aussi profité aux Judéens. Mais aucune trace d’une élévation de cet empereur, maître d’un empire allant de l’Inde à l’Éthiopie, au statut de Messie juif ! Ni même trace d’un « universalisme », au fond bien obséquieux, par lequel le livre du prophète Ésaïe aurait rendu hommage à la force militaire d’un empereur, fût-il tolérant, dans une section où précisément il dénonce la force guerrière en annonçant un messie d’Israël souffrant et humilié.

Aucune trace non plus d’un tel hommage à Cyrus dans le livre de Daniel du canon juif. En revanche le Daniel grec, qui clôt la Bible des LXX, se termine par la reconnaissance par Cyrus du Dieu d’Israël, équivalent de sa reconnaissance de Marduk dans le cylindre de Cyrus ! Gageons que c’est là, ainsi que pour Israël en exil dans le Daniel grec, que débute cette relecture de la figure de Cyrus, rejaillissant ensuite sur Ésaïe, relecture finissant par en faire carrément le Messie (sans qu’aucun geste symbolique requis, aucune onction, ne lui ait été octroyée pour un tel titre) — juste via l’identité consonantique possible entre le persan Kurash et l’hébreu koresh, puis le grec Kyros.

Cette lecture, qui fera son chemin, ne s’impose pas encore au temps du Nouveau Testament, qui renvoie abondamment à cette section d’Ésaïe sans aucune allusion à l’idée que koresh serait Cyrus ! En revanche, on trouve bien l’idée que pour Dieu, la puissance s’accomplit dans la faiblesse (1 Co 1 et 2 Co 12) — idée au cœur de cette section d’Ésaïe qui culmine avec le serviteur souffrant manifestant la puissance suprême.

*

Foin de l’obséquiosité supposée du livre d’Ésaïe, au nom d’un « universalisme » des empires et des puissants… que l’on retrouve, hélas, au long de l’histoire, voire de l’actualité. Ainsi, appuyé sur une telle lecture, le protestantisme français du XIXe siècle a répercuté cela en faveur de Napoléon, le recevant comme nouveau Cyrus et abdiquant ipso facto tout esprit critique à son égard !

Un peu d’histoire du XIXe siècle : nous avons eu l’occasion de considérer le bien que l’on peut penser du pasteur Jean-Paul Rabaut, dit Rabaut Saint-Étienne, député constituant et président de l’Assemblée constituante de 1789, auquel on doit, pour cette reprise du Décalogue qu’est la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, la précision, en l’article X, concernant la liberté de culte pour les minorités (alors protestants et juifs). Mis à mort en 1793 sous la Terreur, c’est par son jeune frère, Pierre-Antoine, dit Rabaut le Jeune, que le nom Rabaut continue d’être connu, de façon moins heureuse, du fait de sa soumission inconditionnelle à Napoléon Bonaparte. Les faits : le 18 germinal an 10 / 8 avril 1802, le protestantisme se voit accorder par le Premier consul Bonaparte le statut de religion d’État, dans un décret qui adjoint au concordat passé avec le Vatican les articles organiques concernant les protestants. Clandestins sous l’Ancien Régime les protestants s’enthousiasment pour ce nouveau Cyrus qu’est à leurs yeux ce Premier consul. Président de la commission juridique, Pierre-Antoine Rabaut est le premier à proposer pour le futur empereur le statut de Premier consul à vie, quelques mois après : le 4 août 1802 / 16 thermidor an X. Entre temps, fidèle inconditionnel de son Premier consul, il a présidé à la rédaction du décret du 30 floréal an X (20 mai 1802) rétablissant l’esclavage !… En totale contradiction avec la Déclaration de 1789 qui devait tant à son frère Jean-Paul. Terrible ! Où conduit l’obséquiosité, a fortiori si on l’appuie sur une lecture douteuse de la Bible, censée fonder cela !

Inactuel me direz-vous ? On n’est plus sous Napoléon ! Certes… mais figurez-vous que la même identification à Cyrus à l’égard cette fois de l’actuel président des États-Unis joue un rôle essentiel dans son soutien par un grand nombre de protestants évangéliques américains. Au prétexte qu’il serait, comme Napoléon avant lui, un nouveau Cyrus, et peu importe son inadéquation avec l’éthique biblique : Cyrus disent les tenants de cette thèse, n’était pas exemplaire non plus. Et pour faire bonne mesure, de référer à David et à son adultère avec Bathshéva, doublé de l’exposition de son mari à la mort — oubliant que ce n’est pas son immoralité lors de cet épisode qui a valu à David son avenir dynastique, mais son repentir !

Reste une question : et si Ésaïe ne parlait pas de Cyrus, si son koresh était non pas l’empereur perse, mais le serviteur souffrant ?…

Romains 12, 2 nous a avertis : « Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait. »

Et en l’évangile de ce jour, Jésus serviteur humble et souffrant, — Matthieu 16, 21-27 — :
21 […] commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être mis à mort et, le troisième jour, ressusciter.
22 Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander, en disant : "Dieu t’en préserve, Seigneur ! Non, cela ne t’arrivera pas !"
23 Mais lui, se retournant, dit à Pierre : "Retire-toi ! Derrière moi, Satan ! Tu es pour moi occasion de chute, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes."
24 Alors Jésus dit à ses disciples : "Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive.
25 En effet, qui veut sauvegarder son âme, la perdra ; mais qui la perd à cause de moi, l’assurera.
26 Et quel avantage l’homme aura-t-il à gagner le monde entier, s’il le paie de son âme ? Ou bien que donnera l’homme qui ait la valeur de son âme ?
27 Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; et alors il rendra à chacun selon sa conduite.

RP, Poitiers, 30/08/20
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dimanche 23 août 2020

"La Puissance de la mort n’aura pas de force contre elle"




Ésaïe 22, 19-23 ; Psaume 138 ; Romains 11, 33-36 ; Matthieu 16, 13-20

Matthieu 16, 13 & 15-18
13 Jésus interrogeait ses disciples : […]
15 "qui dites-vous que je suis ?"
16 Prenant la parole, Simon-Pierre répondit : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant."
17 Reprenant alors la parole, Jésus lui déclara : "Heureux es-tu, Simon fils de Jonas, car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux.
18 Et moi, je te le déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et la Puissance de la mort n’aura pas de force contre elle.

Romains 9, 4-5 ; 11, 29 & 32-36
4 À eux qui sont les Israélites, appartiennent l’adoption, la gloire, les alliances, la loi, le culte, les promesses
5 et les pères, eux de qui, selon la chair, est issu le Christ qui est au-dessus de tout, Dieu béni éternellement. […]
29 Car les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables. […]
32 Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire à tous miséricorde.
33 Ô profondeur de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont insondables et ses voies impénétrables !
34 Qui en effet a connu la pensée du Seigneur ? Ou bien qui a été son conseiller ?
35 Ou encore qui lui a donné le premier, pour devoir être payé en retour ?
36 Car tout est de lui, et par lui, et pour lui. À lui la gloire éternellement ! Amen.

*

Le texte de l’évangile de ce jour nous conduit, comme chaque année à la même période, à la confession de Pierre — que la 1ère épître à son nom évoque en ces termes (1 P 2, 4-5) : « Approchez-vous de lui, pierre vivante, rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu ; et vous-mêmes, comme des pierres vivantes, édifiez-vous pour former une maison spirituelle. » La pierre sur laquelle est établie l’Église faite de pierres vivantes est bien le Christ, le Christ confessé ; appelé à être confessé par quiconque, de quelque provenance que ce soit. Le choix par Matthieu du terme grec « Christ » évoque l’espérance du Règne universel de Dieu. La 2e épître de Pierre rappelant cette espérance universelle « de nouveaux cieux et d’une nouvelle terre », pré­cise (2 P 3, 15) : « C’est dans ce sens que Paul, notre frère et ami, vous a écrit selon la sagesse qui lui a été donnée ». Christ universel — c’est ainsi que nous nous pencherons sur Paul et sa mission aux nations, à partir du texte de l’épître de ce jour (Ro 11, 33-36).

Petit rappel du contexte pour saisir son propos : les juifs, disciples du Christ ou pas (à l'époque la rupture Synagogue-Église n'a pas eu lieu), avaient été expulsés de Rome par l’empereur Claude (cf. Actes 18, 2) au début des années 40 du fait, selon l'historien latin Suétone, des troubles suscités parmi eux par un nommé Chrestos (Christ ?) : « Les Juifs provoquant continuellement des troubles à l’instigation de Chrestos, [Claude] les chassa de Rome » (Suétone, Claude, XXV). Lorsque les exilés sont autorisés à revenir, que dit Paul aux Romains ? — c'est au cœur de l’épître : l'accueil d'abord, par les chrétiens non-juifs qui eux n'ont pas été expulsés ; l'accueil d'abord concernant les juifs romains, disciples de Jésus ou pas, d’autant plus que c'est l’accueil des premiers bénéficiaires du message, la Torah, du Dieu de leur salut à eux aussi, les non-juifs de Rome devenus chrétiens. Les chapitres 9 à 11 de l’épître aux Romains sont au cœur de cet appel de Paul.

*

Paul, selon son nom romain — Shaoul (Saul) selon son nom hébreu — vit quelque chose de décisif à l'occasion du moment relaté par le livre des Actes alors qu’il est chargé d'un mandat de poursuite des disciples du Crucifié. Les Romains voient en eux un groupe rebelle. Ils représentent ainsi une menace pour l'existence juive (tous les juifs peuvent être suspectés de cette supposée rébellion). Paul participe donc activement à leur poursuite, avant d’être saisi par sa perception intime du Ressuscité.

À propos de l’attitude des autorités judéennes que partage leur envoyé Paul, le livre des Actes parle de « zèle », mot parfois traduit par « jalousie ». « Zèle » en fait, zèle patriotique compréhensible des autorités face à la menace potentielle, mentionné aussi dans les évangiles à propos de Jésus — cf. Jn 11, 48 : s’il continue, les Romains viendront détruire notre nation. Ça vise Jésus, ça vaut pour ses disciples (cf. Actes 5, 17 et le « zèle » du sanhédrin).

Lorsque Paul cesse d’avoir cette conviction (qui n’a rien d’illégitime !) suite à l’événement du chemin de Damas, il ne cesse pas pour autant d’être pleinement juif revendiqué. Actes 5 (34-39) nous avait prévenus que Rabbi Gamaliel avait demandé la prudence quant à la conviction plus commune qui était aussi celle de Paul avant le moment chemin de Damas : « Si c’est des hommes que vient leur résolution ou leur entreprise, elle disparaîtra d’elle-même ; si c’est de Dieu, vous ne pourrez pas les faire disparaître » (Ac 5, 38-39). Paul, qui selon le même livre des Actes, se réclame de l’enseignement de Gamaliel (Ac 22, 3), s’inscrit désormais dans la ligne de la remarque du maître, convaincu pour sa part que la secte des nazaréens vient bien de Dieu. Un pas plus loin, depuis le chemin de Damas, que le maître, Gamaliel.

S’il y a conversion de Paul (et le mot « conversion » n’est pas dans nos textes), ce n’est en aucun cas un changement de religion, mais un mouvement au sein de son judaïsme dont il considère désormais que la mission historique arrive à son terme prochainement, avec l’avènement du Règne de Dieu manifesté déjà pour lui dans celui qu’il rencontre sur le chemin de Damas comme le Ressuscité.

À l’instar du conseil de Gamaliel, et a fortiori puisqu’il est de ses disciples désormais, il juge à présent inopportun de persécuter ceux en qui il ne voit plus rien de subversif pour son peuple, au contraire ! Il se fera désormais le témoin du Royaume tout proche auprès des nations : le temps annoncé par les prophètes où toutes les nations viennent adorer à Jérusalem est imminent.

Envoyé aux nations, d’où l’usage privilégié désormais de son nom romain, Paul, plutôt que de son nom hébreu, Shaoul, puisqu’il porte les deux, étant citoyen romain de naissance (Ac 22, 25-28). Cela n’implique pas forcément un changement de nom. Mais un changement de vis-à-vis exprimé dans l’usage de son nom romain — nom de naissance tout autant que son nom juif.

*

En tout cela, une conviction de Paul, une lecture des signes des temps : le Règne de Dieu est proche — conviction qui fonde son attitude et sa mission. Cela en regard des promesses des prophètes : en vue de la montée des nations à Jérusalem, il est urgent de faire connaître le Nom de Dieu, et de celui par qui il fait venir le Royaume, à toutes les nations. Établissement du Règne, ou plus précisément restauration du Règne de Dieu via Israël (cf. Ac 1, 6). Restauration, mais élargie aux nations, ce qui ne fut pas le cas auparavant.

Dans ce processus, Israël a connu un échec considérable, qui est l’exil, advenu au tournant des VIe-Ve siècles av. JC, avec la domination babylonienne, situation jamais pleinement résolue, qui vaut encore « maintenant » (Ro 11, 31-32). C’est là la « chute », « la défaite » littéralement, dont il est question en Romains 11 (v. 11-12). Défaite avec sa face… « positive », un effet imprévu : le Nom de Dieu proclamé parmi les nations, effet déjà amorcé auparavant, mais que Paul, au regard de l’urgence, prend en charge activement. Il n’est pas question pour lui de rejeter quoi que ce soit de la Loi, qu’il observe lui-même, mais de ne pas en faire un obstacle à l’élargissement du fruit de l’Alliance aux nations. D’où sa négociation pour les non-juifs de ce que le judaïsme appelle la Loi noachide — i.e. les sept commandements de Noé résumés en Actes 15, 19-21 ; d’où sa grande prudence visant à ne pas faire de la Loi un obstacle et sa vigilance à lutter contre l’exigence de certains d’y conduire les non-juifs.

D’où les conseils qu’il donne aux chrétiens non-juifs de l’Église de Rome (Ro 14), pour ne pas rompre d’avec Israël, d’observer les règles alimentaires, même si, selon ses propos, ils ne seraient théoriquement pas forcément tenus de le faire (conseils qu’il donne aussi aux Corinthiens — 1 Co 8-10). C’est ce qu’on appelle des conseils pour vivre-ensemble, qu’on peut appliquer en tout temps.

Pour Paul, en lien avec ces conseils, la conviction que le temps est bref : le Messie du Règne imminent de Dieu est Jésus, porteur du Nom de Dieu ; d’où l’invocation du Nom du Seigneur, en Ro 10, 13, i.e. pour Paul, Christ, en parallèle avec l’affirmation d’un salut sans exclusive de « tout Israël » (Ro 11, 26), en fonction de l’Alliance que Dieu déploie dans l’Histoire : l’Alliance scellée avec Israël est irrévocable, et à présent élargie par la venue du Messie du Règne imminent à quiconque l’invoque (Ro 10, 13, cf. Joël 2, 32 et reprise en Ac 2, 21. Cf. Pierre en Mt 16 : « Tu es le Christ »).

La conviction qui a animé la mission de Paul restera vraie pour ses disciples et ceux des autres Apôtres avant comme après la destruction du Temple de 70… Puis s’estompera progressivement jusqu’à la conversion de l’Empire romain, jusqu’aux redécouvertes récentes de l’importance du référentiel de la tradition juive.

*

Dans le cadre de sa conviction, il appartient à Paul de prendre en compte ce qui apparaît dès lors comme double fidélité : d’un côté la fidélité au Christ Ressuscité rencontré par l’Apôtre sur le chemin de Damas et à l’envoi par lui des disciples aux nations ; de l’autre la fidélité juive qui est fidélité à l’observance des préceptes de la Torah — qui est aussi ce qu’en dit Jésus (cf. Mt 5, 17-19 — « Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes »). Il se trouve que très vite, l’Église primitive, du fait de sa fidélité à elle, fidélité à l’envoi aux nations, a vu basculer sa démographie vers une majorité de chrétiens d’origine non-juive, entraînant ipso facto un abandon (ou perçu tel par les juifs) de l’observance de la Torah — cela très vite, via l’ignorance de recommandations comme celles d’Actes 15.

Or il est clair que l’histoire a vu dépasser la problématique de Paul, juif de pratique avant comme après sa rencontre du Ressuscité, pour déboucher sur des appels à un changement de religion consistant à renier la précédente. Après le non possumus juif d’un tel reniement, deux courants se sont donc dégagés très tôt (devenus plus tard deux religions), phénomène dont Paul estime déjà qu’il correspond à un mystère, concernant le salut du monde (Ro 9-11), pour lequel il s’exclame (Ro 11, 33-34) :

« Ô profondeur de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont insondables et ses voies impénétrables ! Qui en effet a connu la pensée du Seigneur ? Ou bien qui a été son conseiller ? » Réflexion émerveillée sur un mystère (que l’on pourrait étendre au mystère de l’existence de l’islam ?) — qui ne saurait contourner l’ensei­gnement de Jésus, selon Matthieu (5, 17-19) : « Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir. Car, je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre ne passeront point, il ne disparaîtra pas de la loi un seul iota ou un seul trait de lettre, jusqu’à ce que tout soit arrivé. Celui donc qui supprimera l’un de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire de même, sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux ; mais celui qui les observera, et qui enseignera à les observer, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux. »

Est-ce les disciples de Jésus issus des nations, alors que le ciel et la terre ne sont toujours pas passés, qui s’efforcent de tenir la fidélité au moindre des plus petits commandements de la Torah ? Or c’est bien de la rédemption du monde qu’il est question dans l’espérance du Royaume, où se dessinent donc ces deux fidélités, mystérieusement, indépendamment de ce qu’il en est du salut individuel, mystère intime celui-là, de l’ordre de la relation intime entre Dieu et l’âme.

*

Reste qu’une confusion s’est mise en place par la suite entre deux plans des développements complexes de Paul (salut du monde et relation intime avec Dieu). La confusion de ces deux plans de la réflexion de Paul a débouché sur des compréhensions qui ont fini par faire juger les juifs infidèles tant qu’ils ne deviennent pas chrétiens, ce qui revient à délégitimer leur fidélité à la Torah, telle que prescrite aussi par Jésus. Concernant cette complexité de Paul, voir 2 Pierre 3, 13-18 : « 13 nous attendons, selon [la] promesse [de Dieu], de nouveaux cieux et une nouvelle terre, où la justice habite. 14 C’est pourquoi, mes amis, dans cette attente, faites effort pour qu’il vous trouve dans la paix, nets et irréprochables. 15 Et dites-vous bien que la longue patience du Seigneur, c’est votre salut ! C’est dans ce sens que Paul, notre frère et ami, vous a écrit selon la sagesse qui lui a été donnée. 16 C’est aussi ce qu’il dit dans toutes les lettres où il traite de ces sujets : il s’y trouve des passages difficiles dont les gens ignares et sans formation tordent le sens, comme ils le font aussi des autres Écritures pour leur perdition. 17 Eh bien, mes amis, vous voilà prévenus : tenez-vous sur vos gardes, ne vous laissez pas entraîner par les impies qui s’égarent et ne vous laissez pas arracher à votre assurance ! 18 Mais croissez dans la grâce et la connaissance de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ. À lui soit la gloire dès maintenant et jusqu’au jour de l’éternité. Amen. »

Paul lecteur des signes des temps. Son temps n’est plus le nôtre. Mais lire les signes des temps n’est pas devenu facultatif. À la clé, recevoir et relire la promesse — en son cœur, l’annonce de Jésus à Pierre : « la Puissance de la mort n’aura pas de force contre l’Église ». Quelle signification aujourd’hui, où une pandémie inédite a plus que jamais remis en question son existence, en tout cas sous les diverses formes institutionnelles qu’ont prises nos Églises ? Or plusieurs Églises ont disparu au cours de l’histoire… À commencer par celle, Église essentiellement juive, à laquelle s’adressait Paul, disparue au profit de l’Église institutionnelle de l’Empire romain, dont la capitale bientôt centrale, Byzance, a vu sa basilique à son tour transformée — en mosquée…

Aujourd’hui, dans les remous d’une pandémie qui a déjà tout bouleversé — sans doute à une croisée des chemins, alors que rien ne garantit la survie de nos institutions d’Église, que signifie pour nous la promesse de Jésus « la Puissance de la mort n’aura pas de force contre elle » ? Une question dont la réponse est, comme antan, à recueillir devant le Dieu vivant, dont la Parole, nous dit Jésus confessé comme Christ par chaque pierre vivante de l’Église réelle, spirituelle, subsiste pour l’Éternité…


RP, Poitiers, 23/08/20 (PDF)


dimanche 16 août 2020

Limitation, Incarnation et pandémie




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Ésaïe 56, 1-7 ; Psaume 67 ; Romains 11, 13-32 ; Matthieu 15, 21-28

Matthieu 15, 21-28
21 Jésus partit de là et se retira dans le territoire de Tyr et de Sidon.
22 Une femme cananéenne qui venait de ces contrées, lui cria : Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David. Ma fille est cruellement tourmentée par le démon.
23 Il ne lui répondit pas un mot ; ses disciples s’approchèrent et lui demandèrent : Renvoie-la, car elle crie derrière nous.
24 Il répondit : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël.
25 Mais elle vint se prosterner devant lui en disant : Seigneur, viens à mon secours.
26 Il répondit : Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens.
27 Oui, Seigneur, dit-elle, pourtant les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.
28 Alors Jésus lui dit : O femme, ta foi est grande, qu’il te soit fait comme tu le veux. Et, à l’heure même, sa fille fut guérie.


*

Tyr et Sidon. Territoire marqué par la croyance aux divinités locales, comme une poche où l’universalité du règne du Dieu d'Israël est voilée. Territoire marqué par les daïmonia, idoles pour les juifs, idoles pour Jésus.

Au point que le mot, démon, qui n’est pas en soi péjoratif, désignant les divinités inférieures d’un panthéon complexe, est le mot retenu du grec pour désigner les souffles impurs qui dans la Bible, rendent captifs, épuisent l’âme. Le passage parallèle de Marc (ch. 7, 24-30) emploie alternativement les deux : souffle impur — démon. Une femme épuisée qui crie sa détresse à celui dont elle a perçu qu'il a seul le pouvoir de casser ce cercle infernal d'une vie pour la mort, d'une vie de tourment.

Démon, souffle impur, l’expression peut être étendue à pas mal de problèmes. Luther, à propos de la peste, parle de « purifier l’air ». Je le cite : « Je demanderai à Dieu par miséricorde de nous protéger. Ensuite, je vais enfumer, pour aider à purifier l’air, donner des médicaments et les prendre. J’éviterai les lieux, et les personnes, où ma présence n’est pas nécessaire pour ne pas être contaminé et aussi infliger et affecter les autres, pour ne pas causer leur mort par suite de ma négligence. Si Dieu veut me prendre, il me trouvera sûrement et j’aurai fait ce qu’il attendait de moi, sans être responsable ni de ma propre mort ni de la mort des autres. Si mon voisin a besoin de moi, je n’éviterai ni lieu ni personne, mais j’irai librement comme indiqué ci-dessus. Voyez, c’est une telle foi qui craint Dieu parce qu’elle n’est ni impétueuse ni téméraire et ne tente pas Dieu. » (Martin Luther – sur la peste, Œuvres, Volume 43, p. 132)

Parlant de purifier l’air, Luther n’ignore pas que le Nouveau Testament parle du diable comme du « prince de la puissance de l’air » (Éphésiens 2, 2) — le diable, puissance de division intérieure.

*

Peste, souffle impur, division intérieure. Voilà qui nous ramène à notre actualité !… La pandémie actuelle nous a bien conduits à une sorte de division intérieure, entre deux injonctions divergentes procédant de la même vocation à l'empathie : l’attention au risque de la contagion ; l’accompagnement affectif et spirituel.

Plus qu’au temps de Luther, où on ne connaissait pas ce que l’on sait de nos jours en termes de prophylaxie, il a été, de nos jours, très vite perceptible que l’accompagnement spirituel pâtirait de l'exigence morale, puis légale, face à la pandémie : confinement, gestes-barrière, rassemblements cultuels devenus impossibles (ce que n’avait jamais entraîné la peste), puis limités, etc., autant de mesures imposées à tous. Bref, comme cela avait été admis dans un premier temps : il n’y aurait, pour la durée requise, pas d'accompagnement spirituel digne de ce nom. Réalité effrayante, et qui a justement effrayé… Au point que, tergiversant devant l’énormité de ce fait, on a cru parfois devoir dire, que si, il y aurait bien accompagnement quand même — mais de fait, un peu limité quand même !… « Accompagnement limité », ce qui est tout simplement un oxymore, criant dans des Églises se réclamant d’une théologie de l'Incarnation ! Qu’est-ce qu’un accompagnement minimum, limité ? Que serait une… « incarnation limitée » ? Limitée à quoi ? Limitée par quoi, sinon par l’ordre prophylactique auquel il a bien fallu se plier, auquel il est sain de se plier, sauf à donner dans le déni ?… Tout cela faisant qu’il aurait été plus clair de dire franchement que nous serions acteurs d’un déficit d'accompagnement. Aveu terrible, requérant pour être fait franchement un véritable courage, un terrible courage, qui nous renvoie à la suite des disciples dispersés au vendredi saint. Ce qu’il semble toujours très difficile d’admettre.

Où la pandémie nous contraint à saisir qu’il est toujours aussi difficile pour des chrétiens de suivre le Christ. Depuis ceux qui affirment ne pas avoir à demander pardon s’il est arrivé qu’ils contribuent à l'expansion de la maladie en formant des « clusters » involontaires, puisqu’ils ne l’ont pas fait exprès !… Jusqu'à ceux qui se réjouissent devant tout ce qu’on a fait quand même, via Internet par exemple, devant l'imagination dont on a fait preuve, ou devant le service minimum d’enterrements limités à vingt personnes, le tout revêtu du terme réconfortant d'accompagnement.

Mais… quand on a affirmé accompagner quand même, de façon limitée, on se retrouve en total porte-à-faux avec le véritable accompagnement spirituel qui est signifié dans l'Incarnation : le Christ rejoignant l'humanité totalement et entièrement, corps et âme, sans réserve. Or cela n’a pas été, n’est toujours pas possible — sans qu’il y ait à s'en faire le reproche : le nécessaire ordre prophylactique rend l'accompagnement réel et total impossible.

L'événement pandémique actuel nous ramène à ce qu’il en est de l'Incarnation comme accompagnement, qui n’est pas à notre portée — qui, la situation actuelle nous le rappelle, n’a jamais été à notre portée.

Nous voilà ramenés à nos limites, aux limites de nos gestes limités, nous voilà interrogés quant à la portée de notre envoi, quant à la signification de toutes les missions dont nous nous sommes investis, jusqu’à la mission évangélisatrice, jusqu’à la mission civilisatrice, avec sa dimension sanitaire, dont se sentaient investis en leur temps aussi bien Tintin au Congo que Jules Ferry chantre de la colonisation civilisatrice, qui maintenait la distance « prophylactique » qui créait des sujets qui n'étaient pas citoyens !

Car nos accompagnements limités interrogent radicalement tous nos accompagnements, y compris ceux-là, par la seule distance créée par l’ordre prophylactique qui, nous ramenant à notre texte, fait de chacun de nous, plutôt que des Jésus accompagnateurs, des femmes cananéennes ou des disciples qui, s’approchant de lui demandent à Jésus : « Renvoie-la, car elle crie derrière nous » (v. 23) ; ses problèmes avec ses divinités, son démon, ses souffles impurs, ne sont pas les nôtres !

*

Jésus approuve, apparemment : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ». Oui, il est d'accord : telle est sa mission. Il approuve, mais transpose à un plan que les disciples, avant le dimanche de Pâques — et nombre de commentateurs, après eux — ne perçoivent pas.

Effectivement il n'y a de libération à l’égard des souffles impurs que par le Dieu qui est au-delà de tout nom, au-delà de toute représentation, autre que toute divinité locale. Le Dieu révélé à Israël et par Israël. Il n'y a de liberté que dans la foi en ce Dieu-là, qui est au-delà de tout Dieu, au point que si on s'en donne une conception, ce n'est pas encore lui.

Un paradoxe qui passe par le fait que le Dieu au-delà de tout Dieu, au delà de toute conception de la divinité, au-delà de toutes nos limites, est donné, révélé dans une histoire particulière, celle d'un peuple particulier, avec toutes ses limites, qu’il a pleinement rejointes. Le Dieu dont nous sommes témoins malgré nous est bien celui qui nous est donné, qui se donne malgré tout dans une histoire particulière avec toutes ses limites.

Jésus, ne limitant pas son Incarnation, a fait siennes ces limites-là, nos limites, jusqu’à celles de la « nationalité » et de la religion. Comme il a fait sienne notre mortalité. Il a fait siens nos deuils : il a pleuré la mort de Lazare. Il a fait sienne notre humanité au sens le plus précis. Comme nous, il est devenu un individu, cet individu, appartenant à ce moment de l’histoire — né sous César Auguste, crucifié sous Ponce Pilate — ; appartenant à ce peuple, le peuple juif, peuple de l’Alliance et donc peuple premier de Dieu. Cela aussi Jésus le fait sien jusqu’au bout !

Car c'est dans cette histoire particulière, par cette histoire particulière et malgré elle que le Dieu de l’universel se dévoile, comme en contraste. Ce texte nous dit la profondeur de l'Incarnation du Fils de Dieu, une réalité qui n'a rien d'abstrait.

« Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ». Oui c'est bien par cette réalité concrète-là que se dessine le Royaume : il s'inscrit dans histoire-là, qui est celle dans laquelle le Fils de Dieu s'inscrit, en élevant au statut d'enfant d’Abraham, d'enfant d’Israël, d'affranchi du Dieu d'Israël selon la promesse des prophètes, quiconque en appelle par delà ses idoles et ses captivités à celui qui est au-delà de toute captivité et toute identité qui rend captif (y compris celle héritée pourtant d'Abraham).

*

Où c’est le Christ lui-même qui nous rejoint, et pas nous qui le rejoignons, ni même qui l'imitons (lui seul, et ses envoyés immédiats, exorcisent les souffles impurs pandémiques : on ne s’auto-octroie pas un tel pouvoir !). Nous imitons plutôt les disciples dispersés au vendredi saint, quand lui nous rejoint dans notre dispersion. Sa mort quasi-seul telle que nous la relatent les évangiles et son enterrement quasi-seul tel que nous le relatent les évangiles, se rapprochent fort des enterrements en déficit d'accompagnement des familles, que nous avons vécus et qu’après la fin du confinement strict nous continuons dans une moindre mesure de vivre.

C'est le Dieu au-delà de toute figure de Dieu — car toute figure n'est jamais qu'idole, démon, image de souffle impur —, c'est le Dieu au-delà de tout dieu qui nous advient comme miette de présence, où Dieu est donné pleinement. C’est ce qui se produit avec l’histoire de cette Cananéenne. C'est le Dieu qui s'est dévoilé dans l'histoire d'Israël, le Dieu d'Israël qui s'est dit en Jésus et qui délivre en faisant passer au statut d'enfant perdu de son héritage. C’est ce qu’a cru la femme cananéenne. C’est la foi que Jésus reconnaît en elle : « ta foi est grande ». Et aussitôt, dit texte, sa fille fut guérie…

Nous voilà comme elle, seuls devant Dieu, uniques devant celui-là seul qui l‘incarne, malgré l’Église toujours composée de disciples dispersés, entendant quand même l’appel à l’union et au rassemblement, mais toujours en déficit — « renvoie-la, car elle crie derrière nous ». Une question demeure et demeurera : saurons-nous dire que la présence accompagnante, incarnée, du Père, est le fait du Christ seul, et qu’on ne trouve le Père qu’au-delà de nos dispersions, fussent-elles des rassemblements d'Église, qu’il vient dans une présence invisible, transfigurant nos solitudes en rencontres secrètes, à l’écoute de sa parole (où il s’agit de réapprendre à ouvrir la Bible !), nous rapprochant de Jésus se retirant seul avec le Père, et nous enseignant à faire de même (Mt 6, 6).


RP, Poitiers, 16.08.2020
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