dimanche 16 octobre 2011

Entre César et Dieu ?




Ésaïe 45, 1 & 4-6 ; Psaume 96 ; 1 Thessaloniciens 1, 1-5 ; Matthieu 22, 15-21

Matthieu 22, 15-21
15 Alors les Pharisiens allèrent tenir conseil afin de le prendre au piège en le faisant parler.
16 Ils lui envoient leurs disciples, avec les Hérodiens, pour lui dire: "Maître, nous savons que tu es franc et que tu enseignes les chemins de Dieu en toute vérité, sans te laisser influencer par qui que ce soit, car tu ne tiens pas compte de la condition des gens.
17 Dis-nous donc ton avis: Est-il permis, oui ou non, de payer le tribut à César?"
18 Mais Jésus, s’apercevant de leur malice, dit: "Hypocrites! Pourquoi me tendez-vous un piège?
19 Montrez-moi la monnaie qui sert à payer le tribut." Ils lui présentèrent une pièce d’argent.
20 Il leur dit: "Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles?"
21 Ils répondent: "De César." Alors il leur dit: "Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu."

*

Que de succès la formule de Jésus « rendez à César… » n’a-t-elle pas eu ! Dernier usage connu en date : on en a fait depuis 1905, la racine de la laïcité et de la séparation des Églises et de l’État... Sauf que ce n’est pas du tout le propos de Jésus — qui disait cela bien avant 1905 et les autres lois de séparation modernes. Ou alors le christianisme historique est un peu long à la détente !

Quant au texte, il annonce la couleur : il s’agit d’un piège…

Voilà des pharisiens qui complotent contre Jésus, nous est-il dit, en venant avec les hérodiens ! Que les hérodiens ne supportent pas Jésus, on le comprend, ils sont payés pour ça : ce sont les pantins des Romains. Mais que des pharisiens, qui sont pourtant du parti de ceux qui n’entendent pas légitimer Rome — comme les disciples de Jésus espérant la délivrance du joug romain — que des pharisiens, donc, viennent à comploter avec les hérodiens, voilà qui est étrange.

Si la plupart des pharisiens sont conséquents dans leur adversité à l’égard de Rome, en voilà qui ne le sont pas. Et quelle longue introduction pour piéger Jésus ! — : on le flatte pour le faire parler, dit le texte.

Tout ça pour l’amener à dire devant les hérodiens, qui s’empresseront de faire leur rapport aux autorités, qu’il est le porte-parole, voire le Messie, d’un royaume souverain, Israël, et qu’il n’est évidemment pas comme Hérode, à la solde de Rome.

A moins que, pire, il ne se défile, et que lâchement, il ne prône la soumission symbolique, par l’impôt, se discréditant auprès des siens ! Auquel cas, ce sont parmi les pharisiens que certains se chargeront de colporter la nouvelle.

La question est de toute façon difficile : apparemment, une seule alternative, payer ou ne pas payer. Les circonlocutions flatteuses ont mis la puce à l’oreille de Jésus, il s’agit de le piéger. Alors, à la longue introduction de ses interlocuteurs, répond un bref : “hypocrites, pourquoi me tendez-vous un piège ?” Le piège déjoué ainsi, en deux mots, Jésus en vient à la question, la seule, qui lui est posée : l’impôt à César.

Pour les pharisiens, la réponse aura de quoi nourrir leur réflexion. Les hérodiens convoqués, eux, sont renvoyés à vide. Ils n’ont rien obtenu, Jésus ne leur a même pas adressé la parole. Jésus a déjoué le piège.

C’est pourquoi la réponse ne signifie pas ce qu’on a pris l’habitude d’en faire : une réponse qui serait au fond hérodienne, légitimant l’Empire romain. N’a-t-on en effet pas fait professer à Jésus une théorie du double pouvoir : le temporel à César, le spirituel à Dieu…

Et pourquoi pas, par la suite, à celui qui est censé le représenter, le pape — face à l’Empereur ? — pour un « pouvoir » spirituel que l’on sépare par la suite de celui de l’État, à l’appui de ce « rendez à César » ; où l’on origine, de façon tout aussi anachronique que l’attribution du « pouvoir » spirituel au pape, la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État…

Mais une telle lecture revient — s’en rend-on compte ? — à faire des hérodiens satisfaits et des pharisiens qui auraient réussi à montrer que Jésus est au fond au service — conscient ou pas — du pouvoir romain. Or ce n’est manifestement pas ce que les uns comme les autres ont compris.

*

Quand Jésus dit « rendez à César ce qui est à César », il parle de la vanité de ce qu’il s’agit de lui rendre. Sur la pièce est une idole, César figure cette idole — Jésus et ses interlocuteurs ne peuvent que s’y accorder sans peine. Que les affaires d’idoles restent des affaires d’idolâtres : laissez leur cela. Pas de quoi satisfaire les hérodiens, traités donc implicitement de païens.

Mais pas mieux pour les pharisiens. L’ambiguïté de la seconde proposition ne leur échappe pas. « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu » n’est aucunement parallèle à « rendez à César ce qui est à César ». Comme si Dieu et César étaient chacun à la tête de deux banques d’État qui fonctionnent en parallèle, avec possibilité de change, comme les euros qui reçoivent les symboles souverains de chaque État européen.

Les pharisiens ne s’y sont pas trompés. Dieu est au-delà de César, infiniment au-delà, et tout lui appartient, César y compris… Alors allez tendre des pièges à d’autres, ou bien suivez-moi et adorez Dieu seul.

Pour aller un peu plus loin, remarquons qu’en ce qui nous concerne, chrétiens d’aujourd’hui, on semble étrangement avoir parfois des difficultés à admettre que César et Dieu ne sont pas des vis-à-vis ! — quand on fait usage de ce texte pour appuyer quelque séparation des pouvoirs…

Où il s’avère que l’on a toujours autant de difficultés à admettre la leçon. Il faut bien admettre que Jésus dérange toujours autant. Car c’est quand même là le cœur de son propos : il ne s’agit pas de s’imaginer que Jésus veut dire que, puisque César (ou ses successeurs) frappe monnaie à sa figure, le monde lui appartient à proportion des fluctuations boursières.

Ou, en d’autres termes, que César et/ou Mammon-la-Bourse est un concurrent légitime de Dieu. Pharisiens et hérodiens sont renvoyés dos à dos, mais pas César et Dieu !

Quand César n’est plus d’actualité, mais que Mammon, la vraie idole de tous les César — que l’on sert par le signe de l’impôt, de la contribution financière qu’ils réclament —, l’est plus que jamais, ce texte résonne avec une criante actualité. Il est ici question du pouvoir attribué à César/Mammon et de son culte, à savoir la façon commune d’en faire l’idole que l’on sert. Ce qui est bien, en tout temps, d’actualité. Et qui, en certains temps, est de cette actualité qui concerne l’écroulement de l’idole du culte de l’argent, Mammon, que signifie le pouvoir de César — écroulement appelé aujourd’hui « crise financière ».

Et voilà qu’on nous dit que Jésus enseignerait de rendre culte aux deux à la fois, César et Dieu ?! Payer l’impôt prend en fait un tout autre sens que celui d’un parallèle avec le culte de Dieu ! Cela entre dans le relatif, pour ne pas dire dans la vanité, qui atteint César en son temps, le pouvoir actuel aujourd’hui — et il faut bien faire avec ce qui reste cependant du provisoire, fût « pour ne pas les scandaliser » — « pour ne pas les scandaliser, va à la mer, jette l’hameçon, et tire le premier poisson qui viendra ; ouvre-lui la bouche, et tu trouveras une pièce. Prends-la, et paye le péage pour moi et pour toi », dit Jésus (Mt 17, 24-27).

Rendre à Dieu ce qui est à Dieu permet tout simplement de vivre dès à présent une autre réalité, celle du Règne de Dieu, qui n’est pas de ce monde, mais qui n’en a pas moins, en ce monde, des incidences concrètes. Au jour où tout passe, à commencer par César ou la bourse, « si donc vous êtes ressuscités avec Christ, cherchez les choses d’en haut, où Christ est assis à la droite de Dieu. Affectionnez-vous aux choses d’en haut, et non à celles qui sont sur la terre. Car vous êtes morts — morts donc à tout cela —, et votre vie est cachée avec Christ en Dieu » (Col 3, 1-3).

R.P.
Antibes 16.10.11


dimanche 9 octobre 2011

Invités au festin du Royaume




Ésaïe 25, 6-9 ; Psaume 23 ; Philippiens 4, 12-20 ; Matthieu 22, 1-14

Ésaïe 25, 6-9
6 Le SEIGNEUR, le tout-puissant, va donner sur cette montagne un festin pour tous les peuples, un festin de viandes grasses et de vins vieux, de viandes grasses succulentes et de vins vieux décantés.
7 Il fera disparaître sur cette montagne le voile tendu sur tous les peuples, l’enduit plaqué sur toutes les nations.
8 Il fera disparaître la mort pour toujours. Le Seigneur DIEU essuiera les larmes sur tous les visages et dans tout le pays il enlèvera la honte de son peuple. Il l’a dit, lui, le SEIGNEUR.
9 On dira ce jour-là: C’est lui notre Dieu. Nous avons espéré en lui, et il nous délivre. C’est le SEIGNEUR en qui nous avons espéré. Exultons, jubilons, puisqu’il nous sauve.

Matthieu 22, 1-14
1 Et Jésus se remit à leur parler en paraboles:
2 "Il en va du Royaume des cieux comme d’un roi qui fit un festin de noces pour son fils.
3 Il envoya ses serviteurs appeler à la noce les invités. Mais eux ne voulaient pas venir.
4 Il envoya encore d’autres serviteurs chargés de dire aux invités: Voici, j’ai apprêté mon banquet; mes taureaux et mes bêtes grasses sont égorgés, tout est prêt, venez aux noces.
5 Mais eux, sans en tenir compte, s’en allèrent, l’un à son champ, l’autre à son commerce;
6 les autres, saisissant les serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent.
7 Le roi se mit en colère; il envoya ses troupes, fit périr ces assassins et incendia leur ville.
8 Alors il dit à ses serviteurs: La noce est prête, mais les invités n’en étaient pas dignes.
9 Allez donc aux places d’où partent les chemins et convoquez à la noce tous ceux que vous trouverez.
10 Ces serviteurs s’en allèrent par les chemins et rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, mauvais et bons. Et la salle de noce fut remplie de convives.
11 Entré pour regarder les convives, le roi aperçut là un homme qui ne portait pas de vêtement de noce.
12 Mon ami, lui dit-il, comment es-tu entré ici sans avoir de vêtement de noce? Celui-ci resta muet.
13 Alors le roi dit aux servants: Jetez-le, pieds et poings liés, dans les ténèbres du dehors: là seront les pleurs et les grincements de dents.
14 Certes, la multitude est appelée, mais peu sont élus."

*

Un festin pour tous les peuples, tous, indépendamment de toute appartenance, religieuse, nationale, à tel cercle social privilégié ou que sais-je encore — c’est ce dont nous parle Matthieu après Ésaïe.

Festin pour tous, indifféremment des types divers de distinctions sociales, économiques ou religieuses. D’autant plus que ce genre d’impressions d’appartenance plus ou moins privilégiée, ou d’élite, a pour effet de faire regarder de haut — non seulement les autres, mais aussi — le don de Dieu que l’on prend pour un dû. Et l’on garde pour soi, mais pour son quotidien — rien de spécial pour la fête —, les mets d’un banquet offert par Dieu, quitte à entourer la salle d’abondance de barbelés où viennent s’épingler comme des mouches les foules de pauvres et de déshérités.

Et au bout du compte, on méprise carrément le trop plein de bonheur et d’abondance, reçu de toute façon comme un dû ! Et on dédaigne le maître de toutes choses.

Un Proverbe attribué au roi Salomon — qui n’avait rien à apprendre de quiconque en matière de richesse —, ce Proverbe dit : « garde-moi, ô Dieu, de la pauvreté, de peur que je ne me révolte contre toi, garde-moi aussi de la richesse de peur que je ne t’oublie » — de peur que je n’oublie que tout vient de toi et que l’on est mal venu de considérer la fête que tu promets comme quantité négligeable.

Quelqu’un qui serait tous les jours au caviar et au champagne, non seulement n’arrangerait pas son foie, mais ne verrait rien d’extraordinaire à un repas de fête. N’est-ce pas un peu le problème de toute civilisation repue, et de notre civilisation ? Jusqu’au jour où…

*

Eh bien, au plan spirituel, c’est un peu cela que déplore Jésus. Nous voilà invités à la fête par Dieu, qui a des bienfaits considérables à nous offrir et — du haut de nos longs siècles de christianisme institutionnel — nous croyons pouvoir regarder cela de haut, nous croyons que tous ces bienfaits, sont normaux, un dû, et comme des banqueteurs quotidiens et gavés, nous dédaignons cela.

Allez voir en Asie ou en Afrique la soif d’une parole perçue comme précieuse : les temples sont non seulement pleins, mais trop petits ; il faut les agrandir, faire des cultes à deux ou trois services, et mettre des haut-parleurs à l’extérieur.

Je vous ai invité à la noce, et vous avez méprisé mon appel. Je suis allé appeler ailleurs — ceux que parfois vous avez cru devoir regarder de haut. Car on comprend que la parabole ne parle pas que d’un banquet au sens littéral, mais du banquet de la Parole de Dieu.

Et c’est évidemment de cela que parle Jésus quand il évoque ceux qui sont envoyés pour inviter des convives à la noce et qui se font tuer : il parle évidemment des prophètes assassinés par un peuple qui ne veut plus se laisser interpeller et qui préfère faire taire les voix qui dérangent.

Ça ne concerne que les temps anciens croyez-vous ? Tuer les messagers de Dieu, les annonciateurs du bonheur du banquet offert par Dieu ? Pensez-vous ! Dans l’Antiquité, mais pas nous ! Et le pasteur Martin Luther King, assassiné en 1968 ? Il a lutté aux États-Unis pour abolir la ségrégation et pour créer un monde sans racisme, un monde de véritable fraternité, où « noirs » et « blancs » pourraient vivre, travailler et même prier dans les mêmes lieux. « Si nous n’apprenons pas à vivre ensemble comme des frères, écrivait-il, nous allons périr ensemble comme des imbéciles ».

Son engagement a profondément marqué le cours de notre histoire, mais ses contemporains l’ont bel et bien raté ! Il invitait au banquet du Royaume, non seulement on a dédaigné ce banquet, mais on a tué le messager ! Et il n’est pas un cas isolé au XXe siècle. Et nous, que faisons-nous de l’invitation ? Méfions-nous cela pourrait finir très mal, cela a parfois fini dans le sang ! C’est ce qui s’est passé concertant M.L. King et d’autres, et en tout cas ce qui se passe dans notre parabole.

Les repus qui n’ont rien à faire du don de Dieu, qui succombent sous la violence ? Guerre civile, catastrophe humanitaire, violence terroriste, crise financière généralisée ? En tout cas, dans la parabole, cela finit très mal. Mais, oh ! nous autres n’avons pas assassiné de messagers de Dieu ! Certes… Cela dit, ne sommes nous pas un peu trop occupés, « l’un à son champ, l’autre à son commerce » comme dit Jésus, ou encore à son affaire, — affaire qui vaut quoi finalement… ? Cela jusqu’à trouver inopportun l’appel de Dieu.

Alors l’invitation pourrait très bien s’adresser à d’autres, genre ceux qui sont épinglés sur les barrières, ou noyés dans leur esquifs chavirés loin de notre abondance de biens très palpables, de nourriture, de consommation, mais aussi de biens spirituels.

*

Car, que ce soit ceux qui refusent l’invitation au Royaume, voire qui persécutent, et même tuent ceux qui la leur apportent ! — ou que ce soit ceux qui prétendent y entrer par leurs propres moyens, — on n’entre pas aisément dans le Royaume de Dieu.

Ce que confirme la deuxième partie de la parabole ; la question de ceux qui en refusent l’invitation et tuent les envoyés semblant entrer dans notre logique — quoique !… Mais pour celui qui est entré sans la tenue correcte exigée, les choses peuvent sembler, du coup, difficiles à saisir !…

D’autant plus que le texte précise que l’invitation vaut pour les méchants comme pour les bons… Mais justement, la réponse est sans doute là : des méchants et des bons, à savoir par la grâce seule : la grâce seule qui ouvre la conversion — la vêture de l’habit de noces —, et en aucun cas revêtu de ses propres prétentions…

*

Car c’est de cela qu’il s’agit au fond. C’est le deuxième aspect de la parabole. Parmi ceux qui viennent finalement au banquet — ceux auxquels s’est finalement adressé l’appel dédaigné par les repus de spiritualité et de biens en tout genre —, voilà un de ces pauvres, apparemment, qui ne porte pas de vêtements de noce. Qu’est-ce à dire ?

Commençons par la première évidence : on ne va pas à la noce avec la tenue qu’on aurait à un enterrement par exemple — crêpe noir ou veste sombre. On n’y va pas non plus en tenue de travail, en bleu mazouté et en pataugas ! Ce serait témoigner une volonté de provocation dans le premier cas, de dédain ou de manque de convenance dans le second. Dans tous les cas, bien peu de respect pour celui ou celle qui nous invite.

Cela rappelle nos anciens qui parlaient d’habits du dimanche. Oh, je sais bien que Dieu regarde le cœur — mais comme dit Saint-Exupéry par la bouche du renard attendant le petit Prince : avoir des rites, des heures de rendez-vous pour pouvoir savoir à quel moment s’habiller le cœur, n’est pas si insensé. Et c’est probablement ce que voulait signifier le symbole du costume du dimanche.

S’habiller le cœur ! Et bien, ce que reproche le maître du festin de la parabole à l’homme trouvé sans habit de noces, c’est probablement d’avoir négligé, précisément, de s’habiller le cœur. Ce qui revient alors à dire que s’il n’a pas refusé de venir à cette invitation de dernière minute que les privilégiés ont négligée auparavant, il n’en a, pas plus qu’eux, mesuré la portée. Est-il venu pour s’offrir un repas, une soirée dansante, ou que sais-je de ce genre ? Ou autre chose à côté du sens de l’invitation ?

En tout cas, sa tenue montre qu’il n’a pas perçu tout l’honneur que valait la fête de la vie, la fête du Royaume. Il ne s’est pas habillé le cœur ! C’est ce que trahit la parole finale sur les appelés et les élus. L’appel extérieur du messager n’a pas résonné en son cœur…

C’est la parole finale de notre texte : « Il y a beaucoup d’appelés mais peu d’élus ». La théologie voit là la distinction entre la dimension extérieure de l’appel de Dieu et sa réception intérieure ou interne, à savoir intime (on parle le plus souvent de cela pour la vocation — intérieure — au ministère, que l’on distingue de l’appel — extérieur — adressé par l’Église. Cela vaut aussi plus largement que pour le seul ministère ecclésial).

Lorsque j’entends un appel — n’importe quel appel, quelqu’un qui m’appelle dans la rue par exemple, ou pour être plus précis un parent qui appelle un enfant : « à table ! » —, cet appel vient de l’extérieur. Je peux le recevoir ou pas, y répondre ou pas. L’enfant peut le recevoir ou pas. Cela dépend de l’importance qu’a eu cet appel pour moi, ou pour lui. Lorsqu’un appel m’est indifférent, il me reste extérieur, externe.

Lorsque l’appel résonne en moi et produit son effet, et à terme l’obéissance, on parle d’appel interne. Il a résonné en moi, dans mon cœur — au point finalement de produire une obéissance sincère.

Remarquez par exemple qu’à l’appel extérieur « à table ! », l’effet intérieur sera différent s’il s’agit de laisser un jeu passionnant pour manger un plat que l’enfant apprécie peu, ou s’il s’agit d’un goûter d’anniversaire chargé de gâteaux à la crème et au chocolat ! Vous me suivez.

Et bien c’est exactement la distinction entre l’appel de Dieu en sa dimension extérieure et en sa dimension intime. Et c’est le cœur de la distinction entre appelé et élu. Pour celui en qui la parole de l’appel de Dieu résonne vraiment, Jésus ici, que reprend la théologie, parle, concernant cet appel intime, d’élection.

En bref et en clair, est-ce que l’invitation de Dieu à la fête de son Royaume résonne suffisamment en moi, me séduit suffisamment, pour qu’elle vaille que je quitte tout pour cela, que j’habille mon cœur de joie ; ou ai-je mieux à faire, ou est-ce que je ne viens qu’à contrecœur, sans m’habiller le cœur ? Suis-je élu, choisi pour la fête, l’ai-je entendu, cet appel ? Ou est-ce pour moi chose indifférente ?

Si c’est le cas, c’est que je ne sais pas la valeur de ce qui m’est proposé quand Dieu me dit : « à table ! » Si nous savions seulement le millième de la joie qui est dans cet appel, nous laisserions tout avec bonheur et courrions à toutes jambes à l’écoute de cet appel qui a toutes les raisons de bouleverser notre cœur, l’intérieur de nous-mêmes, pour que rien ne soit plus jamais comme avant.

Et si nous l’avons dédaigné, il est toujours temps, maintenant, de faire retour, et de s’habiller le cœur pour la fête du Royaume.

R.P.
Vence, 09.10.11


dimanche 25 septembre 2011

Les deux fils. "Non" et "Oui"




Ezéchiel 18, 21-32 ; Ps 25 ; Philippiens 2, 1-11 ; Matthieu 21:28-32

Matthieu 21:28-32
28 Qu’en pensez-vous ? Un homme avait deux fils ; il s’adressa au premier et dit : (Mon) enfant, va travailler aujourd’hui dans ma vigne.
29 Il répondit : Je ne veux pas. Ensuite, il se repentit, et il y alla.
30 Il s’adressa alors au second et donna le même ordre. Celui-ci répondit : Je veux bien, Seigneur, mais il n’y alla pas.
31 Lequel des deux a fait la volonté du père ? Ils répondirent : Le premier. Et Jésus leur dit : En vérité je vous le dis, les péagers et les prostituées vous devanceront dans le royaume de Dieu.
32 Car Jean est venu à vous dans la voie de la justice, et vous n’avez pas cru en lui. Mais les péagers et les prostituées ont cru en lui, et vous, qui avez vu cela, vous ne vous êtes pas ensuite repentis pour croire en lui.
*

Expérience toute quotidienne que celle à laquelle réfère Jésus. On l’imagine ayant observé, ou ayant entendu la plainte, l’agacement, d’un père dont l’un des enfants lui aurait fait faux bond de cette façon, se défilant adroitement à ses demandes. « Va dans ma vigne — oui papa » ; et le père de découvrir à la fin de la journée que rien n’a été fait…

Si l’on tarde encore, encore un faux bond comme cela, et la récolte risque d’en subir les conséquences, voire d’être gâtée !

Et quand ce second fils était le recours après que le premier fils, au début de la journée, lui ait dit carrément « non, je n’y vais pas ! », on conçoit l’agacement du père. De quoi être désabusé !

Heureusement pour la vigne, dans notre parabole, ce premier qui a d’abord refusé, a fini par changer d’avis…

Mais qu’est-ce que signifie cette vigne, puisqu’il s’agit d’une parabole, d’une comparaison ? À quoi compare-t-il cette vigne et ces deux fils ?

La leçon finale de la parabole, « les péagers et les prostituées vous devanceront dans le royaume de Dieu », indique que le travail à la vigne débouche sur le Royaume de Dieu ; qu’il y a donc un rapport entre les deux — la vigne et le Royaume.

Un rapport seulement, puisque la vigne s’apparente aussi à un chemin, à un préalable, à un temps de préparation censé déboucher sur le Royaume. Car en attendant le Royaume, le travail à la vigne est un travail plutôt pénible.

On sait cela dans cette civilisation agricole ; et le fait que l’on puisse être porté à rechigner à y aller, n’en laisse pas de doute pour le lecteur.

Et pourtant, un auditeur de l’époque, instruit dans les livres des prophètes, le savait aussi : il y a un rapport entre cette vigne fatigante et le Royaume des réjouissances ultérieures.

Où apparaît, avec l’obéissance à Dieu et à sa Loi, l’entrée dans la mission qu’il nous confie. Et l’envoi que Jésus adresse à l’Église.

Mais à ce point, puisqu’il est question du projet de Dieu en vue du Royaume, on peut franchir un pas supplémentaire : chose qui n’est pas sans lien avec la mission de l’Église qui entre dans la lignée de celle d’Israël, on a peut-être en vue la Création elle-même. Une interrogation à laquelle nous invite la période de Roch Ha-Shannah, le Nouvel an juif, période dans laquelle nous entrons cette semaine.

Ce qui, en regard de la parabole, pourrait évoquer ce thème, que l’on retrouve dans la spiritualité juive, qui est celui de la réticence à venir à l’être. La spiritualité juive ultérieure le dit en ces termes : lorsque, avant sa venue à l’être, Dieu envoie une âme dans le monde, celle-ci trépigne, résiste, supplie, bref, fait tout pour éviter de s’incarner.

Bref : « va travailler aujourd’hui dans ma vigne. Non ! Je ne veux pas ! » dit le premier fils. Remarquons en passant que cette parabole inverse ce que l’on trouve dans beaucoup d’autres paraboles. Ici, c’est le premier fils, l’aîné, qui a eu au bout du compte le bon comportement. Voilà qui pourrait ressembler à un avertissement à l’Église, qui, jouant régulièrement les seconds fils des autres paraboles, se targue peut-être un peu légèrement de sa spontanéité à répondre « oui » ! Répondre « oui », mais pour quel résultat concret ?

Le « non » qui précède l’acceptation quand même et malgré tout, s’inscrit dans la spiritualité juive en écho au livre de l’Ecclésiaste : « Moi, je déclare les morts plus heureux d’être déjà morts que les vivants d’être encore vivants, mais mieux encore que les uns et les autres celui qui n’a pas encore existé et qui n’a pas vu l’œuvre mauvaise qui se fait sous le soleil. » (Ecc 4, 2-3)

En regard de la sagesse de l’Ecclésiaste, donc, l’autre fils, le second, celui qui dit « oui » d’emblée, serait ou un naïf, ou un inconscient, ou un distrait – quelqu’un qui n’a pas pris la mesure des choses. Pardonnons-lui, car il ne sait pas ce qu’il dit ! – et du coup, son « oui » apparemment enthousiaste, est d’emblée voué à tourner court. Vendangeur dans la vigne, il s’assiéra pour s’endormir sous un cep ; homme de religion, il se contentera de l’extériorité des rites. Il n’avait pas mesuré ce à quoi il disait « oui » !

Et du coup au fond, avait-il vraiment dit oui, ou plutôt, alors, n’aurait-il pas mieux fait de s’abstenir – que de finir ainsi. C’est bien là une des questions que pose notre parabole.

Le « non », lui, est réaliste : la vigne, c’est fatigant, c’est ingrat, c’est dur, et ça dure. Les rangées de cep, au milieu du jour, sous le soleil brûlant, ça prend des allures d’infini. C’est un peu comme l’espérance du Royaume. Il est des temps de l’histoire, de l’individu ou d’un peuple, des temps chargés de douleurs dont on ne voit pas la fin, où l’on se demande.

Et selon la tradition légendaire, l’âme l’a bien pressenti avant de venir au monde et — selon, j’allais dire, notre expérience —, en témoigne dès la naissance : en général l’enfant hurle à ce moment-là (et je ne parle pas de la douleur de sa mère !). L’enfant semble manifester assez peu d’enthousiasme à débarquer dans la vigne !

Or cette tradition, les responsables religieux auxquels s’adresse Jésus la connaissaient.

D’où cette question : et si Jésus leur disait en sous-entendu : au fond, nous dit Jésus, vous le savez bien : qui dit « oui » ? Qui dirait « oui » s’il savait à quoi il s’expose ? La réponse a été donnée par l’Ecclésiaste : en tout cas, pas un sage !

Bref, tout vous avez dit « non », tous nous avons dit « non » – ce pourquoi le texte renvoie à Jean le Baptiste : repentir. Maintenant que nous y sommes de toute façon, eh bien ! il faut faire avec, vers le Royaume.

Tous avons dit « non » ? Une nuance tout de même. Il y en a bien un qui a dit « oui ». Et qui a dit « oui » jusqu’à la croix, dessinée depuis — non pas la crèche — mais l’Éternité : l’agneau de Dieu égorgé depuis la fondation du monde (Apoc 12, 8).

Et c’est ici que tout est renversé, ici que tout devient possible, à commencer pour ceux qui ne se leurrent pas sur la qualité de leur « oui », ce pourquoi « les péagers et les prostituées vous devanceront dans le royaume de Dieu ».

Nous voici donc tous avec notre « non » appelés à un acte de confiance en celui-là seul qui a dit « oui » en connaissance de cause – et qui rend ainsi possible ce retour auquel il invite, le retour à Dieu qu’annonçait Jean le Baptiste.

Certes le travail à la vigne n’est pas facile, mais c’est le chemin du Royaume de toute consolation sur lequel est venu nous précéder, en toute connaissance des faits et du projet de Dieu, celui qui nous y appelle aujourd’hui. Dieu s’est approché. La proximité de Dieu est celle d’aujourd’hui : « Je ne prends pas plaisir à la mort de celui qui meurt — oracle du Seigneur Dieu ; revenez donc et vivez ! » (Ezéchiel 18, 32)

R.P.
Vence, 25.09.11


dimanche 18 septembre 2011

Ouvriers de la onzième heure




Ésaïe 55, 6-9 ; Ps 145 ; Phil 1, 12-30

Matthieu 20, 1-16
1 "Le Royaume des cieux est comparable, en effet, à un maître de maison qui sortit de grand matin, afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne.
2 Il convint avec les ouvriers d’une pièce d’argent pour la journée et les envoya à sa vigne.
3 Sorti vers la troisième heure, il en vit d’autres qui se tenaient sur la place, sans travail,
4 et il leur dit: Allez, vous aussi, à ma vigne, et je vous donnerai ce qui est juste.
5 Ils y allèrent. Sorti de nouveau vers la sixième heure, puis vers la neuvième, il fit de même.
6 Vers la onzième heure, il sortit encore, en trouva d’autres qui se tenaient là et leur dit: Pourquoi êtes-vous restés là tout le jour, sans travail? —
7 C’est que, lui disent-ils, personne ne nous a embauchés. Il leur dit: Allez, vous aussi, à ma vigne.
8 Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant: Appelle les ouvriers, et remets à chacun son salaire, en commençant par les derniers pour finir par les premiers.
9 Ceux de la onzième heure vinrent donc et reçurent chacun une pièce d’argent.
10 Les premiers, venant à leur tour, pensèrent qu’ils allaient recevoir davantage; mais ils reçurent, eux aussi, chacun une pièce d’argent.
11 En la recevant, ils murmuraient contre le maître de maison:
12 Ces derniers venus, disaient-ils, n’ont travaillé qu’une heure, et tu les traites comme nous, qui avons supporté le poids du jour et la grosse chaleur.
13 Mais il répliqua à l’un d’eux: Mon ami, je ne te fais pas de tort; n’es-tu pas convenu avec moi d’une pièce d’argent?
14 Emporte ce qui est à toi et va-t’en. Je veux donner à ce dernier autant qu’à toi.
15 Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien? Ou alors ton œil est-il mauvais parce que je suis bon?
16 Ainsi les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers."
*

Dieu ne semble-t-il pas donner plus aux uns qu'aux autres ? Et, croyons-nous aisément, donner plus à ceux qui en ont moins fait, ou en termes moraux, qui sont moins bons, ou encore, en termes religieux, moins pieux ?

À cela Jésus donne une réponse certes satisfaisante, mais qui laisse pourtant au palais de plusieurs, un reste de goût d'amertume. Bien sûr, dans la parabole de Jésus, le maître de la vigne, qui représente bien sûr Dieu, n'a pas lésé ceux à qui il avait promis le salaire de la journée de travail qu'ils ont effectuée. Mais tout de même, tant de fatigue pour recevoir la même chose que ceux qui n'ont quasiment rien fait ! N’est-ce pas donner envie d'arriver plus tard la prochaine fois ?...

Il nous est facile d’imaginer les circonstances de la parabole quand on a eu l’occasion de faire les vendanges. C’est du poids de la chaleur du jour que se plaignent les vignerons ; chose normale en temps habituel.

Concernant les vendanges, ceux qui y ont participé — les premiers auditeurs de la parabole en sont pour la plupart — savent combien au bout de plusieurs heures elles deviennent pénibles, surtout sur les derniers moments ; moments pénibles parmi les autres moments pénibles de la journée de vendange.

Jésus résume. Il aurait pu parler du froid et de l’humidité du petit matin, quand par-dessus le marché, les moustiques de la nuit sortent des feuilles humides et froides pour vous piquer les mains et vous dévorer le sang. Et la journée qui avance, le soleil qui monte et qui très vite assomme, jusqu’à cette heureuse pause casse-croûte, qui elle-même a quelque chose de désespérant : elle ne débouchera pas sur la sieste, mais trop courte, sur la reprise sous le soleil brûlant. Et les reins qui tirent de plus en plus.

Le maître de la vigne a fait des embauches à toutes les heures d’une journée, qui, pour les premiers, a commencé à six heures du matin. Pour eux, au moment où ils voient l’heureuse fin de la journée se profiler, ce moment où on peut enfin se détendre, prendre un repas rapide et s’allonger enfin – plus qu’une heure –, le maître embauche encore : jusqu’à la onzième heure, c’est-à-dire dix-sept heures.

Et voilà les nouveaux venus, frais et dispos, qui coupent les grappes avec entrain. On les imagine imposant à tous un rythme alerte pour avancer dans les rangées de vignes. Le maître, d’ailleurs, n’est peut-être pas mécontent : voilà une main d’œuvre vivifiée. Et les premiers venus qui redressent le dos de temps en temps pour détendre leurs reins...

Enfin, la journée se termine : il est dix-huit heures. On s’approche alors du maître et de son intendant, pour recevoir la paye à la journée. Un salaire correct : un denier, un peu moins d’un franc or, très convenable pour l’époque. Et voilà que tous reçoivent le plein salaire.

N’est-ce pas décourageant pour les premiers ?... En fait, à y regarder de près, on les imagine quand même mal en train de s’irriter. Demain est un nouveau jour, et les ouvriers de la onzième heure d’aujourd’hui, commenceront à l’aube, à moins qu’ils n’arrêtent complètement, mais les mêmes ne pourront pas se présenter à nouveau à cinq heures de l’après-midi !

En fait l’irritation ne concerne pas les vignerons, elle nous concerne. À ce point, on a déjà quitté la parabole. Car, évidemment, c’est une parabole, qui n’est pas là que pour nous parler de vignes et de frustrations d’ouvriers fatigués.

Dans un premier temps, le temps où Jésus énonce la parabole, l’allusion vise évidemment les relations entre les bons croyants, les pharisiens, sans oublier les disciples, ou plusieurs d’entre eux, d’un côté, et les patachons les plus divers de l’autre : prostituées, publicains (qui dans cet Israël occupé collectent les impôts pour les Romains !)..., j’en passe et des pires.

Et voilà que Jésus annonce aux bons croyants, aux fidèles, aux gens honnêtes, que dans la perspective de leur conversion, leur entrée dans la mission de l’Église, fût-elle tardive, les pécheurs et autres patachons ne seront pas lésés devant Dieu, par rapport à eux, qui ont un comportement honnête. Sachant donc ce qu’est le comportement des autres, il y a de quoi être irrité.

Et à cela on comprend qu’on est passé au-delà de la parabole, avec cette irritation des ouvriers, voyant les derniers arrivés dans leur premier jour de vendanges toucher un plein salaire pour les encourager. Illustration de ce que les fidèles peuvent s’irriter de voir la façon dont Jésus accueille les pécheurs.

La parabole est alors, selon ce que signifie ce mot, comparaison. Plusieurs d’entre vous, leur fait comprendre Jésus, trouveraient anormal de s’irriter parce que les derniers venus à la vigne sont biens payés. Vous n’avez donc pas de raison de vous irriter de ce que les derniers venus au travail du Royaume soient bien accueillis...

Dans un deuxième temps, la relecture de la parabole par la communauté chrétienne dans la mouvance, la parabole peut être entendue dans le cadre du trouble qui y est sans doute grand devant l’entrée en masse des païens dans l’Église. Dans la communauté chrétienne naissante, on n’est peut-être pas la toujours favorable à cette façon d’entrée des nations dans l’Église, à cette subversion que promeut la mission que, disent certains, s’est arrogée Paul.

Quand même : avoir porté le fardeau de la fidélité à la Torah pendant des générations, pour préparer le Royaume, et maintenant qu’il s’est approché, voir octroyer ses privilèges aux nouveaux qui se contentent d’en profiter sans avoir eu à porter le poids du fardeau des siècles, c’est un peu fort de café. Pour ces nouveaux, pas même de circoncision ou d’abstinence minimale concernant les viandes ou les boissons sacrifiées aux idoles.

Pas la moindre reconnaissance à l’égard de ceux qui depuis des générations, effectuent les rites qui consacrent les aliments, qui en font des nourritures ou des boissons sacrifiées à Dieu et non aux idoles.

Le rappel d’une telle parabole dans une communauté, celle à laquelle s’adresse Matthieu, réputée peu ouverte à la mission de Paul, est d’autant plus significatif : on est prêt justement, dans l’entourage de Matthieu, à entendre même ce qui bouleverse et qui trouble.

C’est cette double leçon qui doit nous interpeller aussi. Aujourd’hui pour nous, aucune des deux situations n’est apparemment à l’ordre du jour. Et pourtant !...

Pensons à la façon dont les pays aisés ont tendance à se fermer de sorte que ceux qui vivent dans des pays plus pauvres ne puissent pas bénéficier de leurs biens – comme les frères de Joseph (esclave étranger vendu par ses frères, grâce à qui l’Égypte a ensuite été sauvée de la famine) ; ces frères arrivant ensuite en Égypte comme réfugiés économiques. On imagine à tort que du coup, les biens profiteront moins à ceux qui en ont depuis plus longtemps.

Un peu comme dans l’histoire du nouvel arrivant de Fernand Reynaud, venu manger le pain des citoyens du pays… mais qui était boulanger ! Lorsqu’il s’en va, les autochtones ne mangent plus de pain. Outre l’humour, l’analyse y est tout à fait réaliste (où l’on retrouve Joseph). Un réalisme que connaissait le sultan turc Soliman le Magnifique accueillant les juifs expulsés d’Espagne et s’exclamant à propos du roi d’Espagne croyant se débarrasser d’un poids mort pour son pays – Soliman, le sultan turc, s’exclamait : quel est donc ce brave homme de roi d’Espagne qui m’envoie toute sa richesse ?

Et voilà un des nombreux points où nous jouons souvent à nôtre tour les premiers ouvriers de la parabole ; alors certes, si les derniers arrivent à la vigne tardivement, ce n’est pas pour le plaisir de travailler, c’est pour bénéficier de l’argent qu’ils vont gagner – et quand ils vont bénéficier du plein salaire et des acquis sociaux pour lesquels leurs ancêtres n’ont pas cotisé, les premiers venus rouspètent.

C’est parce qu’ils ne connaissent pas les voies du Maître dont Soliman s’est fait témoin, peut-être malgré lui, au XVIe siècle, et avant lui le Pharaon élevant Joseph en dignité. Le Maître de la vigne est bon, et il donne d’emblée aux derniers venus les mêmes droits – ce sont ses voies – ; et cela pour le bien même des premiers ouvriers : du sang neuf dans les vignes sur le soir, ou dans une population vieillissante et fatiguée, cela ne fait pas de mal. Si le pouvoir espagnol avait su qu’il était en train de ruiner son pays, à l’époque le plus riche du monde (l’histoire a montré comment il s’est rapidement affaibli), le ruiner en expulsant sa richesse humaine qu’il jugeait indésirable, juifs et Maures…

Vois-tu d’un mauvais œil que je sois bon ? lui soufflait l’Évangile qu’il n’entendait pas… Ce qui vaut dans les vignes et à l’échelle des nations, vaut aussi pour l’Église. Le sang neuf dérange toujours un peu, ou même beaucoup. Et pourtant, en se fermant à la mission, cette vocation de l’Église sans laquelle elle s’engourdit, l’Église joue un peu les rois d’Espagne. « vos pensées ne sont pas mes pensées. Vos voies ne sont pas mes voies » (És 55, 8), dit Dieu.

Et cela vaut aussi bien sûr pour la façon dont, nous, dans l’Église depuis longtemps, voire des générations, vivons sur des lauriers, voire ceux de nos ancêtres, de sorte que le rythme plus alerte qui pourrait nous vivifier est bloqué – comme le travail dans les vignes se fait moins allègrement en fin de journée.

*

Et si, comme le dit le prophète Ésaïe, les voies de Dieu étaient infiniment au-dessus des nôtres ? Si ce qui nous parait injustice n'était que signe d'une sagesse infiniment plus profonde, et même comme le dit Jésus, signe, simplement, de bonté : « vois-tu d'un mauvais oeil que je sois bon ? » (Mt 20:15), ou comme le disait Ésaïe, regrette-tu que « Dieu pardonne abondamment » (Es 55:7) ?

Dieu connaît les besoins de chacun, au plan matériel immédiat, bien sûr, ce qui nous intéresse légitimement beaucoup ; au niveau de la rétribution indirecte aussi (récompense et correction), ce qui ne nous désintéresse pas non plus.

Alors, verrons-nous d'un mauvais œil que Dieu soit bon – non pas à l'égard d'autrui finalement, comme nous pensions avec les premiers ouvriers, mais à notre égard ? Car à y regarder de près, ne sommes-nous pas des derniers arrivés, héritiers des derniers arrivés auxquels fait allusion la parabole aux jours où elle était prononcée pour la première fois.

Saurons-nous dès lors être reconnaissants au Maître de la vigne pour une sagesse qui nous dépasse, et qui pour nous est grâce ; ou bien, à force d'une impatience insensée, en arriverons-nous à cesser de partager la route du Christ, sur laquelle il nous conduit au salaire qu'il nous destine – la liberté du Royaume – ? Que chacun se confie donc à la sagesse du Maître sans amertume ni arrière-pensée… Là se trouve la grâce qui nous est donnée.

R.P.
Antibes 18.09.11


dimanche 11 septembre 2011

Le prix du pardon




Psaume 103 ; Romains 14, 7-9 ; Matthieu 18, 21-35

Genèse 50, 15-21
15 Quand les frères de Joseph virent que leur père était mort, ils dirent: Si Joseph nous prenait en haine, et nous rendait tout le mal que nous lui avons fait!
16 Et ils firent dire à Joseph: Ton père a donné cet ordre avant de mourir:
17 Vous parlerez ainsi à Joseph: Oh! pardonne le crime de tes frères et leur péché, car ils t’ont fait du mal! Pardonne maintenant le péché des serviteurs du Dieu de ton père! Joseph pleura, en entendant ces paroles.
18 Ses frères vinrent eux-mêmes se prosterner devant lui, et ils dirent: Nous sommes tes serviteurs.
19 Joseph leur dit: Soyez sans crainte; car suis-je à la place de Dieu?
20 Vous aviez médité de me faire du mal: Dieu l’a changé en bien, pour accomplir ce qui arrive aujourd’hui, pour sauver la vie à un peuple nombreux.
21 Soyez donc sans crainte; je vous entretiendrai, vous et vos enfants. Et il les consola, en parlant à leur cœur.

*

Joseph, est l'homme du pardon. Mais avant d'être l'homme du pardon, Joseph était pour ses frères, l'homme à la tunique multicolore. Qu'elle était jolie la tunique de Joseph ! C'est que son père l'aimait bien le petit Joseph, le petit dernier, le fils de sa bien-aimée. Alors il le gâte, il lui offre une superbe tunique. Et ses frères sont jaloux.

Tout un symbole que cette tunique multicolore. Du rouge, du vert, du jaune… Superbe ! Aux yeux de ses frères, Joseph comme sa tunique, est un paon. A leurs yeux, Joseph, encouragé par son vieillard de papa gâteau, de papa gâteux, fait la roue, il se pavane. Eux, ont eu une autre éducation, à la dure. Et voilà le petit dernier à qui on les passe toutes, jusqu'à cette tunique de cacatoès.

Pas étonnant qu'il ne se sente plus tout à fait, et qu'il ait des rêves de gloire, car Joseph fait des rêves de gloire, où il surpasse tous ses frères. A force, Joseph agace, suscite les jalousies.

C'est vrai que Joseph est doué, mais il le sait un peu trop, pensent ses frères, son père pourrait lui apprendre la modestie. Oui, apparemment, il a tous les dons, jusqu'au charme, ce charme qui émoustille les dames et auquel succombera Mme Putiphar.

La tunique de Joseph, tout un symbole, celui du bien que Joseph pense de lui-même. Quel orgueilleux pensent ses frères ! Mais là où ses frères se trompent, c'est en ce que Joseph a un talent équivalent à l'idée qu'il s’en fait. Il est vraiment aussi doué qu'il le pense. Et sa haute opinion de ses propres dons n'est d'ailleurs sans doute pas étrangère à sa réussite.

Et eux, à travers leur agacement, montrent qu'ils sont vraiment aussi méchants que leurs crimes - jusqu’à vendre leur frère comme esclave ! Envieux comme Caïn. Vous êtes moins doués ? Votre père vous a moins gâtés ? Vous êtes moins beaux, moins forts, moins bons à l'école et finalement moins diplômés, avec moins de perspectives d'avenir ? Tout cela doit-il en outre vous rendre moins bons ?

Car si les frères de Joseph sont alors plus amers, cela les regarde. Là s'introduit le péché, la jalousie, qui débouchera sur le crime, et qui, mieux que les jolies tuniques qu’ils convoitaient, explique leur incapacité à égaler Joseph.

N’auraient-ils pas plutôt dû apprendre à regarder à Dieu, devant qui tous sont égaux. Mais ils ont souhaité que Joseph s'humilie, qu'il s'excuse de ce qu’ils ont pris pour de l'orgueil. A tort ! Tout au plus était-ce naïve roucoulade d'un Joseph qui y exprimait des restes de pureté d'enfance.

Et c'est eux qui bientôt recevront de lui un pardon dont ils comprendront qu’ils n'avaient pas à l'exiger, même si éventuellement ils peuvent être encore portés à penser qu'il leur est dû - et à plus forte raison si ils ont demandé pardon, - car enfin : Dieu lui-même exige que nous pardonnions, alors ne pouvons-nous pas exiger d'autrui qu'il nous pardonne ? Oui Dieu l'exige, mais cela ne nous en donne pas le droit à nous, pas plus qu’aux frères de Joseph.

Dieu en a le droit et il en connaît le prix. Pardonner pour lui, se fera comme dans le sang – signe : celui du Christ finalement. Mais nous, non plus que les frères de Joseph, connaissons-nous le commencement du prix du pardon ?

*

Il n'y a rien de gratuit dans le pardon, rien qui soit dû par Joseph à ses frères. Son pardon est d'un prix considérable, pour Joseph, et d'ailleurs finalement aussi pour ses frères ; pour eux, le prix de l'humiliation finale.

Pour Joseph, le pardon a coûté l'exil, la perte de son père pendant plusieurs années, avec ce que cela peut supposer de troubles psychologiques, de cauchemars, d'amertume, de blessures, peut-être insurmontables pour l'adolescent qu'il était - sans compter les blessures de son père aussi.

Mais à travers tout cela, détail important, Joseph n'a jamais succombé à la tentation de tout envoyer par dessus bord et de transgresser la Loi de Dieu. Contrairement à ses frères amers à cause de leur jalousie, lui n'est pas devenu un criminel pour autant. La différence est de taille.

Il n'a même pas voulu user malhonnêtement de ses dons, comme de son charme, pour réussir plus vite. Il aurait pu essayer, se donnant à lui-même la propre excuse de son malheur. Les occasions n'ont pas manqué. Pensons à la belle Mme Putiphar, l’épouse de l’homme à qui il a été vendu comme esclave - par suite des manœuvres de ses frères, Mme Putiphar qui se met à le désirer.

Pourquoi ne pas succomber devant ses avances – secrètement, pour le pas humilier publiquement son maître Putiphar -, ou aussi, pourquoi ne pas manœuvrer avec elle contre Putiphar, et par exemple, à terme, prendre sa place ? Mais le malheur ne fait pas de Joseph un pécheur. Contrairement à ses frères, le sentiment de l'injustice ne le conduit pas à transgresser la Loi de Dieu.

Pourtant Joseph est devenu ce que la méchanceté de ses frères a contribué à faire de lui.

Le soleil n'aura pour lui plus jamais la clarté et la pureté du temps de l'innocence et de la naïveté qui le faisait roucouler et faire le paon avec sa jolie tunique ; cette naïveté qu'ont définitivement brisée ceux qui ont voulu l'opprimer, le détruire, y compris parmi ceux-là, ceux qui, soi-disant, n'ont pas fait exprès, n'ont pas osé s'opposer à l'avis des plus forts, etc.

Le pardon coûte toutes ces blessures. Et le prix du pardon ne disparaît pas avec l'octroi du pardon.

De même la capacité pour Joseph d'accorder le pardon n'est pas en ce que le temps aurait rendu ce pardon plus facile. Il peut même au contraire l'avoir rendu plus difficile. Car les frères de Joseph lui ont aussi appris la rancune, ce sentiment qui lui était auparavant étranger.

Pensez à la façon dont il leur fait faire des allers-retours agrémentés de pièges et d'épreuves entre l’Égypte et Canaan avant de se dévoiler à eux. Il n'y a pas que de la méfiance dans son attitude.

Dans ce prince d’Égypte, les frères de Joseph ne retrouvent pas le petit adolescent innocent qu'ils avaient vendu, antan, aux caravaniers arabes. Ils retrouvent un homme marqué par la vie, au point qu'ils ne le reconnaissent pas. Le gâchis est là, et bien là.

Mais Joseph a compris que c'est à travers la douleur que Dieu conduit le monde. Et le prix que coûte à Joseph son pardon, il comprend qu'il ressemble au prix qu'il coûte pour Dieu aussi. Son peuple, élu pour porter son Nom au monde, qui se comporte ainsi ! Onze des douze pères du peuple ! (Dix en fait puisque Benjamin, le petit, n'est pas dans le coup.)

Dieu pourrait les écarter… Mais pour les remplacer par quoi, par qui ?

Des pans entiers de chrétiens bornés, aveugles sur eux-mêmes, plus méchants que les frères de Joseph, ont clamé pendant des siècles à partir de ce genre de textes que Dieu avait remplacé Israël (censé être ici les frères sauf Joseph !) par les chrétiens, par l’Église. Si c'était vrai, ce serait pour quoi faire ? L'Église a fait pire ! Non, la naissance de l'Église n'est en aucun cas un remplacement d'Israël, mais un élargissement de l'Alliance à des nations qui jusque là l'ignoraient.

Et Joseph déjà avait compris cela, endurci par ses épreuves, marqué par l'amertume : Dieu ne trouvera pas de quoi remplacer ceux qu'il a envoyés et qui soient meilleurs. L’histoire le prouvera - Joseph le sait déjà. C'est pourquoi il pardonne, épuisé par l'épreuve, lassé par l'hypocrisie de ses frères, qui ne trouvent qu'à invoquer le souvenir de ce vieux père qu'ils ont privé de voir grandir son fils.

Mais au temps qu'il est, la légitime colère de Joseph est tarie, il est lassé, et alors, alors seulement, Dieu peut le convaincre. Il constate à présent que c'est le bras de Dieu pourvoyant au salut de son peuple qui se dessine derrière ses malheurs et sa douleur, un Dieu aussi douloureux que lui.

*

Le pardon a coûté cher à Joseph. Ses frères le comprennent bien. Aussi, s'ils l'implorent, certes, ils ne sauraient exiger le pardon. Et eux aussi, même s'ils ne comprennent que ça, que le prix de leur honte, le pardon de leur frère leur a coûté.

On en a fait du chemin, depuis le jour où on était fier, où on pavoisait, sûr de son élection de fils de Jacob. Et où on était irrité et jaloux des dons du petit à la jolie tunique. Oh, oui certes, ses rêves étaient irritants comme ceux d'un enfant trop sûr de lui, trop gâté par son père.

On est loin du temps de ce qu'on jugeait comme autant d'irritantes vantardises d'enfant. Que de chemin des rêves d'avenir de l'enfant à leur réalisation.

Et que de honte à présent. Les voilà à la merci de l'enfant qu'ils ont méprisé. Les voilà qui ont contraint leur père à une vieillesse de douleur. Joseph, lui, en pleure. Et les voilà à genoux, misérables, réfugiés économiques, à la merci du châtiment de ce prince d'Égypte.

*

Et nous, comme on est loin de nos pardons à bon marché, des pardons que l'on exige d'autrui, ou à partir desquels on juge la qualité de la spiritualité d'autrui.

Voilà le vrai pardon, avec son goût d'amertume, son goût de "n'y reviens pas", mais que Dieu, et lui seul, exige parce que le monde qu'il construit est un Royaume de pécheurs, et donc est bâti sur son propre pardon, et sur le prix du sang. Il n'y en a pas d'autre, et le chemin qui y conduit est celui de Joseph, ou celui de ses frères. Celui de la douleur et de l'exil par lequel on apprend à pardonner. C'est là un chemin mystérieux, dont nul en ce monde n'a atteint le bout.

Bout du chemin avant lequel l’exigence de pardon n’exclut pas que dans certaines circonstances, il faille résister au mal toutefois, parfois dans la violence exercée contre les auteurs du mal. L’exigence de pardon n’est en aucun cas exigence d’angélisme. Joseph l’a appris, lui et ceux qui dans l’Histoire biblique, et par la suite, devront lutter et combattre. Dieu change en bien le mal qu’a subi l’offensé. Mais jusqu’où ? On sait, peut-être mieux que jamais après le XXe siècle, qu’il est dès abîmes de violence qui laissent le monde définitivement boiteux.

Mais en ce 11 septembre 2011, l’événement d’il y a dix ans qu’évoque ce jour nous rappelle que le non-pardon peut conduire à la haine, ici la haine d’un Occident accusé, souvent à juste titre, d’avoir perpétré tant de violences, qui non pardonnées ont servi de prétexte aux actes de terreur, engendrant à leur tour de nouvelles violences en réaction, qui n’ont à ce jour pas cessé, avec leur cortège de douleurs propres à engendrer de nouvelles violences.

Le pardon est un chemin. Chemin cependant sur lequel Dieu exige que nous marchions, nous-même, comme son fils, à l'infini - 70 fois 7 fois -, car l'infini est le vrai prix du pardon. « Alors Pierre vint lui demander : Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu'il péchera contre moi ? Jusqu'à sept fois ? Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois. » (Mt 18, 21-22)

C'est pour avoir perçu cette exigence de Dieu seul que Joseph a pardonné à ses frères : suis-je à la place de Dieu ? "Vous aviez formé le projet de me faire du mal, Dieu l'a transformé en bien" (Gn 50, 19-20).

R.P.
Vence, 11.09.11


dimanche 4 septembre 2011

Parole d’Alliance confirmée




Ézéchiel 33, 7-9 ; Psaume 95 ; Romains 13, 8-10 ; Matthieu 18, 15-20


Ézéchiel 33, 7-9
7 C’est donc toi, fils d’homme, que j’ai établi guetteur pour la maison d’Israël; tu écouteras la parole qui sort de ma bouche et tu les avertiras de ma part.
8 Si je dis au méchant: Méchant, tu mourras certainement, mais que toi, tu ne parles pas pour avertir le méchant de quitter sa conduite, lui, le méchant, mourra de son péché, mais c’est à toi que je demanderai compte de son sang.
9 Par contre, si tu avertis le méchant pour qu’il se détourne de sa conduite, et qu’il ne veuille pas s’en détourner, il mourra de son péché, et toi, tu sauveras ta vie.

Romains 13, 8-10
8  N’ayez aucune dette envers qui que ce soit, sinon celle de vous aimer les uns les autres; car celui qui aime son prochain a pleinement accompli la loi.
9 En effet, les commandements : Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas, ainsi que tous les autres, se résument dans cette parole: Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
10  L’amour ne fait aucun tort au prochain; l’amour est donc le plein accomplissement de la loi.

Matthieu 18, 18-20
18 En vérité, je vous le déclare: tout ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié au ciel.
19 "Je vous le déclare encore, si deux d’entre vous, sur la terre, se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui est aux cieux.
20 Car, là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux."

*

Dans la lecture de la Bible, dans l’enseignement du catéchisme, dans les cultes et les cérémonies communautaires s’offre une parole de liberté, qui retentit dans les textes de ce jour.

Est venu pour nos adolescents le jour où ils sont à leur tour en âge de vivre par eux-mêmes ce que nos parents, nos ancêtres dans la foi ont porté jusqu’à nous. Il me plaît de rappeler que c’est aujourd’hui le jour du Musée du désert, son centenaire — souvenir des témoins anciens de la vérité —, où sont présents aujourd’hui quelques membres de notre paroisse. Le rappel de la délivrance ouverte par Dieu est la parole du guetteur — « c’est toi [...] que j’ai établi guetteur pour la maison d’Israël ; tu écouteras la parole qui sort de ma bouche et tu les avertiras de ma part » (Ez 33, 7). Sommes-nous justes en ce moment, comme Eglise, comme nation ? Ézéchiel nous invite au moins à nous interroger : notre pays a effectué sur deux pays, Côte d’Ivoire, puis Libye, des bombardements tuant forcément des hommes, des femmes, des enfants : est-ce juste ? Et le silence des Eglises répondant à celui des médias, est-il juste ? « C’est toi que j’ai établi guetteur »…

C’était juste une question, que pose le texte d’Ézéchiel de ce jour, et qui est au cœur de la délivrance que commémore la fête centrale du judaïsme comme du christianisme, la Pâque, sortie d’Égypte, sortie du tombeau, qui nous rend un jour responsables. Jésus adolescent est lui aussi passé par ce tournant de sa vie. Ce que nous rappelle un texte connu de l’Évangile de Luc.

Luc 2, 41-49 :
41 Les parents de Jésus allaient chaque année à Jérusalem, à la fête de Pâque.
42 Lorsqu’il fut âgé de douze ans, ils y montèrent, selon la coutume de la fête.
43 Puis, quand les jours furent écoulés, et qu’ils s’en retournèrent, l’enfant Jésus resta à Jérusalem. Son père et sa mère ne s’en aperçurent pas.
44 Croyant qu’il était avec leurs compagnons de voyage, ils firent une journée de chemin, et le cherchèrent parmi leurs parents et leurs connaissances.
45 Mais, ne l’ayant pas trouvé, ils retournèrent à Jérusalem pour le chercher.
46 Au bout de trois jours, ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant.
47 Tous ceux qui l’entendaient étaient frappés de son intelligence et de ses réponses.
48 Quand ses parents le virent, ils furent saisis d’étonnement, et sa mère lui dit : Mon enfant, pourquoi as-tu agi de la sorte avec nous ? Voici, ton père et moi, nous te cherchions avec angoisse.
49 Il leur dit : Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il faut que je m’occupe des affaires de mon Père ?

C’est donc le pèlerinage de la Pâque ; le pèlerinage le plus important du judaïsme. En rapport précis avec la mémoire fondatrice de notre présent — de notre aujourd’hui, et dès lors, de nos lendemains. Au-delà du souvenir familial, il y a la dimension communautaire, qui fait que l’on monte à Jérusalem, au Temple. Pour cela, s’il le faut, on marche longtemps sur les routes poussiéreuses — depuis la Galilée, pour Marie et Joseph. On part en groupe, on se découvre en route : c’est l’occasion de sceller des liens aussi. Ainsi, au retour de la fête, on a lié solidement connaissance. Comme une grande famille. Les enfants circulent d’un groupe à l’autre. Le voyage est long. On fait halte, on bivouaque tous ensemble.

Dans cette joyeuse cohue, Jésus, peuvent se dire ses parents, est quelque part avec ses copains, et comme eux, il est sous telle ou telle tente. Rien que de très normal. Puis on découvre qu’il n’est pas là du tout ! Pour que toutefois le lecteur ne se trompe pas sur ce qui se passe, Luc précisera que Jésus « était soumis » à ses parents (Luc 2, 51). Mais Jésus pourtant est mûr désormais, il a l’âge de la responsabilité devant Dieu, autour de laquelle l’histoire du judaïsme a forgé le rite de la bar-mitsva.

Dans la tradition biblique, dès les temps les plus anciens, les enfants au tournant par lequel ils deviennent jeunes adultes, sont déclarés responsables devant Dieu — responsables de ce qu’ils ont entendu jusque là. Responsabilité, c’est-à-dire capacité de répondre ; de répondre à, de répondre de — et notamment répondre de la parole reçue.

C’est là ce que le judaïsme appelle « bar-mitsva », ce qui signifie « enfant du commandement ». Dans notre enfance, nos parents sont responsables de notre relation avec Dieu. Puis nous accédons au temps où nous-mêmes devenons seuls responsables devant lui. C’est le passage à l’âge de la majorité religieuse.

Jésus aussi est passé par là. Ce jour-là, il se situe devant la parole de Dieu en présence des docteurs de la Loi étonnés. « Du ciel, il t’a fait entendre sa voix pour faire ton éducation » dit le Deutéronome (4, v3. 36). Jésus vient de dévoiler qu’il est au cœur de cette relation intime avec Dieu. Ses parents sont montés à Jérusalem pour la Pâque. Tout le début de l’Évangile de Luc les montre observant la Torah. Scènes ordinaires de la vie religieuse. Ici Jésus, atteignant l’âge de la responsabilité religieuse, va exprimer dans tout son sens ce qu’est devenir adulte devant Dieu, unique devant Dieu, par soi-même et non plus par ses parents.

Cela correspond à sa parole : « il faut que je m’occupe des affaires de mon Père » : une leçon pour ses parents, et aussi pour nous-mêmes — et comme parents et comme enfants. Dépouillé, comme être unique devant Dieu, Jésus s’occupe des affaires de son Père. Et c’est ce que Dieu nous demande aussi. Tous devons devenir adultes par rapport à ceux que nous recevons comme modèles.

Il s’agit de vivre dans la lumière, la lumière de la parole de Dieu que l’on a appris à écouter… Comme Jésus. Et pour nous autres, par lui. Jean 8, 12 : « Jésus leur parla de nouveau et dit: Moi, je suis la lumière du monde; celui qui me suit ne marchera point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. »

Comme Jésus et, pour nous, par lui. Puisque comme l’annonçait Jean 1, 9 & 12-13 : Il est « la véritable lumière qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme. […] À tous ceux qui l’ont reçue, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom et qui sont nés, non du sang, ni de la volonté de la chair ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu. »

C’est ce qui est être éduqué, « conduit hors de » — hors de la captivité rappelle la Pâque —; et aussi hors de l’enfance, et de l’enfance spirituelle, pour être devant Dieu. Et en parallèle, comme parents, il s’agit de laisser être eux-mêmes, face au commandement qu’ils ont appris à connaître, tous ceux que nous tendons à maintenir dans notre dépendance, prolongeant leur enfance ; cela vaut concernant tout ce qui peut devenir une chaîne.

Ici, s’opère comme une nouvelle étape avec ceux avec qui nous sommes liés, nos proches, nos parents — et aussi nos maîtres, et tout ce qu’on peut imaginer — ; s’opère comme une séparation, qui vaut jusqu’à nos biens et nos propres vies. C’est qu’il n’est de vie à l’image du Christ, de vie en vérité, que sous le regard de Dieu. Et cela suppose, tôt ou tard, l’abandon de tout autre regard dont notre vie serait censée dépendre, pas seulement le regard des parents, mais ce que peut conférer un statut social, ou une position dans la société ou dans l’Église. Il s’agit désormais de vivre devant Dieu par la foi seule.

C’est de cela que Jésus montre l’exemple dans ce texte qui nous le présente au Temple à douze ans. Il vit dans sa chair cet exemple-là, et dévoile par la même occasion qui il est : le Fils de Dieu. Il est par nature ce que nous sommes tous appelés à devenir par adoption.

Ici les trois jours de sa disparition revêtent un second sens, annonçant sa résurrection : « proclamé Fils de Dieu par sa résurrection d’entre les mort », selon les mots de Paul.

Comme Jésus nous en donne l’exemple, devenir enfant de Dieu, c’est-à-dire adulte en Christ, requiert la fin, la mort de toute dépendance, y compris du regard d’autrui, dans la famille et hors de la famille, hors de l’Église et dans l’Église. C’est le départ de la libération par l’Évangile.

Alors, un monde nouveau, annonce des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, devient possible, un monde de relations humaines reconnaissant l’autre pour lui-même, fût-il son enfant, son père ou sa mère, être créé selon l’image de Dieu, manifestée en Christ et non selon mon image ! Un prochain qui n’est pas limité à nos schémas, mais d’une valeur infinie. Voilà tout un programme, qui n’est pas facultatif : abandonner autrui, à commencer par ses proches, à Dieu. Et, pour cela, nous y abandonner nous-mêmes.

« Tout ce que vous délierez sur la terre sera délié au ciel », est-il dit aux disciples (Mt 18, 18). La parole que vous avez reçu vous délie, vous délivre : « C'est pour la liberté que le Christ nous a libérés. Tenez donc ferme, et ne vous remettez pas sous le joug de l'esclavage » (Gal 5, 1).

Et il demeure fidèle, quoiqu’il arrive — 2 Ti 2, 13. C’est cette parole d’Alliance qui est confirmée pour vous aujourd’hui.

*

Nous pouvons alors recevoir tout à nouveau la parole que le Christ donne pour nous à ses disciples : « là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux. »


RP
Antibes / Confirmations 04.09.11


dimanche 28 août 2011

"Qui veut sauvegarder sa vie..."




Jérémie 20, 7-9 ; Psaume 63 ; Romains 12, 1-2

Matthieu 16, 21-27
21 A partir de ce moment, Jésus Christ commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être mis à mort et, le troisième jour, ressusciter.
22 Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander, en disant: "Dieu t’en préserve, Seigneur! Non, cela ne t’arrivera pas!"
23 Mais lui, se retournant, dit à Pierre: "Retire-toi! Derrière moi, Satan! Tu es pour moi occasion de chute, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes."
24 Alors Jésus dit à ses disciples: "Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive.
25 En effet, qui veut sauvegarder sa vie, la perdra; mais qui perd sa vie à cause de moi, l’assurera.
26 Et quel avantage l’homme aura-t-il à gagner le monde entier, s’il le paie de sa vie? Ou bien que donnera l’homme qui ait la valeur de sa vie?
27 Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père; et alors il rendra à chacun selon sa conduite.

*

« Qui veut sauvegarder sa vie la perdra ; mais qui perd sa vie à cause de moi, l’assurera. »

*

Que veut faire Pierre ? Il veut simplement intervenir pour sauver la vie de Jésus, lui éviter la croix ; et voilà Jésus qui le traite de satan ! Qu’est-ce à dire ? Et quelle signification cela peut-il avoir pour nous ? Jésus l’explique de cette façon : cela ne sert à rien de gagner le monde entier, sinon à perdre sa vie.

Le monde sur lequel Jésus règne, et qui n'est pas ce monde, mais le Royaume, s'inaugure par un véritable bouleversement. Pas question de le bâtir sur les vieilles catégories, celles de la violence : que ce soit les catégories militaires, comme s’y apprête Pierre sans s’en rendre compte, en voulant prendre l’épée pour Jésus ; que ce soit les catégories nationales (défendre « son » messie militant) ; ou les catégories économiques et financières (qui s'avèrent régulièrement si fragiles)... En tant que façons apparentes de s'assurer un avenir – au prix, tôt ou tard, de la violence.

Car un tel monde est bâti sur le désir de posséder ce qui reçoit sa valeur de la convoitise partagée : l'or n' a-t-il pas en effet la réputation d'assurer l'avenir ? Or sa valeur vient d'où, sinon de sa relative rareté qui assure la permanence de sa convoitise ? Bâtir sur un souci de vanité, c'est bien de cela qu'il s'agit, et au prix de la violence – pour le défendre !

C’est là que l’invective contre Pierre nous concerne tous. Pas question pour nous de mourir crucifiés, on le suppose, et donc pas besoin d’éviter la croix.

Mais pour nous face à la mort, il est question – et c’est au fond l’équivalent : c’est cela la volonté de gagner le monde –, il est question de s’assurer un avenir (provisoire). Or c’est bien de satan que Pierre s’est fait traiter pour avoir voulu assurer un avenir à Jésus. Gagner le monde ?... Malheur garanti.

Qui veut sauver sa vie la perdra. Si on est, en ce qui nous concerne, loin de l'idée de mourir crucifiés et des tentations de s’en protéger par les armes, on est dans ce monde de déséquilibre et on va tous mourir d’une façon ou d’une autre, tôt ou tard.

Et quelle qu’en soit la façon, c’est Dieu qui assure notre avenir, qui sait le jour et l'heure. Et ni nos biens – alors que les déséquilibres s'accentuent – ; ni la façon dont nous assurons nos vies, et notamment l’épée censément protectrice, ne nous en protègent.

Alors à quoi bon le geste de Pierre ? Simple tentation pour Jésus, puisque c’est son heure. Un geste pourtant compréhensible : Pierre veut éviter une mort affreuse à son maître...

Alors avec d’autant plus de force, à plus forte raison, la réaction de Jésus nous enseigne : à quoi bon nos inquiétudes pour notre avoir – fût-ce pour notre propre vie !? Ce sont là les trésors que l'on accumule pour soi-même en leur prêtant une valeur à force simplement de les convoiter – à l'imitation les uns des autres ! Ainsi le dit Jésus : gagner le monde entier. C’est là le bonheur que Pierre a voulu procurer à Jésus : lui assurer un avenir. Mais Dieu seul ouvre un avenir heureux. Vers la résurrection, mais par la croix.

C’est en fait une véritable leçon d’espoir que donne ici Jésus. Pour tous, qui allons de toute façon mourir : on pourrait parler de ceux qui savent comme lui à ce moment avoir une épée de Damoclès au dessus de la tête ; que ce soit la croix, un cancer, le sida, ou simplement le temps qui passe.

En attendant, c'est aujourd'hui le jour du salut, c'est aujourd'hui qu'il s'agit de vivre de la foi, c'est-à-dire la confiance en Dieu. C'est aujourd'hui qu'il s'agit de recevoir notre aptitude à entrer dans le bonheur éternel, au-delà de la mort. C’est cette richesse qu'il s'agit de boire avec abondance du sein du Christ d'où elle coule comme parole de vie : cherchez d'abord le Royaume de Dieu, – et tout ce que le commun des mortels recherche, vous le recevrez sans le souci qui sinon l'accompagne, – vous le recevrez avec en prime la grâce donnée à la seule foi, et qui est de développer l'aptitude au bonheur.

*

« Pierre, tirant Jésus à part, se mit à le réprimander, en disant : "Dieu t’en préserve, Seigneur !, cela ne t’arrivera pas! ! ».

Pierre, l'homme prompt à tirer l'épée,... pour la plus juste des causes. Mais voilà que Jésus ne l'entend pas ainsi !

*

Allons un pas plus loin, pour percevoir plus précisément le bouleversement qu'initie Jésus. Je m'en référerai à ce qui a été découvert ces dernières années sur ce qu'on appelle le mimétisme, c'est-à-dire l'imitation les uns des autres, et son rapport avec la violence quand on s'imite dans ce qu'on désire, dans la convoitise de la même chose.

Si deux personnes désirent la même chose, il y en aura bientôt une troisième, une quatrième. Le processus fait facilement boule de neige. Cela s'observe aisément dans une querelle entre enfants, pour le moindre prétexte, le moindre objet même sans importance, et qui finit en cris voire en coups.

Qu'est-ce d'autre que le fait d'être plusieurs à le convoiter qui donne tant de valeur à tel métal jaune ? On reconnaît là le point de départ de toute querelle, même entre adultes – ce qui fait que le fautif n'est pas celui qui commence (en fait on ne sait jamais qui c'est), mais celui et ceux qui continuent.

J'ai parlé de métal jaune, j'aurais pu parler de résidu fossile huileux. Apparaît quoiqu'il en soit le rapport avec les questions économiques et financières et la guerre : la convoitise partagée, tous obnubilés par la même chose, le même matériau, le même symbole, métallique, papier ou chiffré, de l'aisance économique, du même pouvoir...

Mais l’objet de la querelle est bientôt oublié, tandis que les rivalités se propagent et que l'on se donne bon droit : l'autre est le fautif, moi je défends de droit, voire les Droits de l'Homme... Tandis le conflit se transforme, dans une crise aiguë, un antagonisme généralisé : le chaos, « la guerre de tous contre tous ».

Comment la crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? Ici, selon la dite théorie mimétique, les hommes ont trouvé « l'idée » d'un « bouc émissaire » (le terme renvoie au bouc expulsé au désert chargé symboliquement des péchés du peuple selon la Bible).

C’est ainsi, précisément, qu'au paroxysme de la crise de tous contre tous peut intervenir ce « mécanisme » : le tous contre tous violent se transformant en un tous contre un (ou une minorité), qui n'a d'ailleurs même pas de rapport avec le problème de départ ! Si ce report sur un « bouc émissaire » ne se déclenche pas, c'est la destruction du groupe.

Un véritable « mécanisme » : sa mise en marche ne dépend de personne mais découle du phénomène lui-même. Plus les rivalités pour le même objet s'exaspèrent, plus les rivaux tendent à oublier ce qui en fut l'origine, plus ils sont fascinés les uns par les autres. À ce stade de fascination haineuse la sélection d’antagonistes va se faire de plus en plus instable, changeante, et il se pourra alors qu'un individu (ou une minorité) polarise alors l'appétit de violence.

Que cette polarisation s'amorce, et par un effet boule de neige elle s'emballe : la communauté tout entière (unanime !) se trouve alors rassemblée contre un individu unique (ou une minorité).

Ainsi la violence à son paroxysme aura alors tendance à se focaliser sur une victime et l’unanimité à se faire contre elle. L’élimination de la victime fait tomber brutalement l’appétit de violence dont chacun était possédé l’instant d’avant et laisse le groupe subitement apaisé et hébété. La victime gît devant le groupe, apparaissant tout à la fois comme l’origine de la crise et la responsable de ce miracle de la paix retrouvée – par une sorte de « plus jamais ça ». Elle devient sacrée, c'est-à-dire porteuse du pouvoir prodigieux de déchaîner la crise comme de ramener la paix. C’est, selon René Girard dont on a reconnu la théorie, la genèse du religieux du sacrifice rituel comme répétition de l’événement violent fondateur.

*

Un événement déclencheur et un massacre qui ne peut plus s'arrêter !

Mais l'illégitimité de cette violence va déboucher sur une sorte de réhabilitation des victimes. Pour un « plus jamais ça ».

« Plus jamais ça » ! Eh bien c'est précisément ce cycle infernal pour un « plus jamais ça » que les sacrifices rituels mettent entre parenthèse tandis que Jésus – et c'est là le sens de la violence de sa réaction contre Pierre « Derrière moi, Satan! » – Jésus y met fin en ne s'y prêtant pas, en ne répliquant pas, en mourant, donc.

Une seule solution contre le cycle sans fin de la violence : le pardon, à l'instar de Joseph – déjà dans nos relations quotidiennes. Ce qui suppose l'acceptation de la violence contre soi – pour la stopper. Jésus acceptant la croix : c'est là sa mission. Peu dans l'histoire ont compris cela, même après Jésus. Un Martin Luther King est des plus récents de ceux qui ont compris. D'où l'importance de son message en actes.

Voilà pourquoi Jésus dit à Pierre : « Retire-toi! Derrière moi, Satan! Tu es pour moi occasion de chute / scandale, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Jésus est venu pour mettre fin à un cycle infernal qui est tout simplement ce qui empêche, ce qui bloque (on appelle cela un scandale – ce qui bloque) : il est venu stopper un cycle qui empêche la venue du Royaume, qui en bloque l'entrée : un scandale.

C'est ainsi que « si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive. Qui veut sauvegarder sa vie, la perdra; mais qui perd sa vie à cause de moi, l’assurera. »

R.P.
Antibes 28.08.11