dimanche 29 août 2021

Ce qui sort du dedans




Deutéronome 4.1-8 ; Psaume 15 ; Jacques 1.17-27 ; Marc 7.1-23

Deutéronome 4.1-2
1 Maintenant, Israël, écoute les prescriptions et les règles que je vous apprends pour que vous les mettiez en pratique, afin que vous viviez et que vous entriez en possession du pays que le SEIGNEUR, le Dieu de vos pères, vous donne.
2 Vous n’ajouterez rien à la parole que j’institue pour vous, et vous n’en retrancherez rien ; vous observerez les commandements du SEIGNEUR, votre Dieu, tels que je les institue pour vous.
Marc 7.1-23
1 Les pharisiens et quelques scribes venus de Jérusalem se rassemblent autour de lui.
2 Ils voient quelques-uns de ses disciples manger avec des mains souillées, c’est-à-dire non lavées.
3 – Or les pharisiens et tous les Judéens ne mangent pas sans s’être soigneusement lavé les mains, parce qu’ils sont attachés à la tradition des anciens.
4 Et, quand ils reviennent de la place publique, ils ne mangent qu’après avoir fait les ablutions rituelles. Ils sont encore attachés à beaucoup d’autres observances traditionnelles, comme le bain rituel des coupes, des cruches, des vases de bronze et des sièges. –
5 Les pharisiens et les scribes lui demandent : Pourquoi tes disciples mangent-ils avec des mains souillées, au lieu de suivre la tradition des anciens ?
6 Il leur dit : Ésaïe a bien parlé en prophète sur vous, hypocrites, comme il est écrit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est très éloigné de moi ;
7 c’est en vain qu’ils me rendent un culte, eux qui enseignent comme doctrines des commandements humains.
8 Vous abandonnez le commandement de Dieu, et vous vous attachez à la tradition des humains.
9 Il leur disait : Vous rejetez bel et bien le commandement de Dieu pour établir votre tradition.
10 Car Moïse a dit : Honore ton père et ta mère, et : Celui qui parle en mal de son père ou de sa mère sera mis à mort.
11 Mais vous, vous dites : Si un homme dit à son père ou à sa mère : « Ce que j’aurais pu te donner pour t’assister est korbân – un présent sacré »
12 – vous ne le laissez plus rien faire pour son père ou pour sa mère ;
13 vous annulez ainsi la parole de Dieu par la tradition que vous avez transmise. Et vous faites bien d’autres choses semblables.
14 Il appela encore la foule et se mit à dire : Écoutez-moi tous et comprenez.
15 Il n’y a rien au dehors de l’être humain qui puisse le souiller en entrant en lui. C’est ce qui sort de l’être humain qui le souille. [16]
17 Lorsqu’il fut rentré à la maison, loin de la foule, ses disciples l’interrogèrent sur cette parabole.
18 Il leur dit : Êtes-vous donc sans intelligence, vous aussi ? Ne comprenez-vous pas que rien de ce qui, du dehors, entre dans l’être humain ne peut le souiller ?
19 Car cela n’entre pas dans son cœur, mais dans son ventre, avant de s’en aller aux latrines, qui purifient tous les aliments.
20 Et il disait : C’est ce qui sort de l’être humain qui le souille.
21 Car c’est du dedans, du cœur des gens, que sortent les raisonnements mauvais : inconduites sexuelles, vols, meurtres,
22 adultères, avidités, méchancetés, ruse, débauche, regard mauvais, calomnie, orgueil, déraison.
23 Toutes ces choses mauvaises sortent du dedans et souillent l’être humain.

*

Moïse Maïmonide, rabbin et philosophe du XIIe siècle après Jésus-Christ, donne indirectement un éclairage indispensable sur ce texte de Marc (qu'il n'a peut-être pas connu) : « La pureté des habits et du corps, écrit Maïmonide, en se lavant et en enlevant la sueur et la saleté constitue aussi une des raisons de la loi, mais si c’est lié avec la pureté des actes, et avec un cœur libéré des principes inférieurs et des mauvaises habitudes. Il serait extrêmement mal pour quelqu’un de s’efforcer de laver son apparence extérieure en se lavant et en nettoyant ses vêtements tout en étant voluptueux et sans retenue dans les aliments et la luxure… Ils paraissent propres à l’extérieur mais leurs cœurs se soumettent à leurs désirs et à la jouissance corporelle, et ceci est contraire à l’esprit de la Torah. Car l’objectif principal de la Torah est [d’enseigner à l’homme] de diminuer ses désirs, et de laver son apparence extérieure après qu’il a purifié son cœur. Ceux qui lavent leurs corps et nettoient leurs vêtements tandis qu’ils restent sales de leurs mauvaises actions et [de leurs mauvais] principes, sont décrits par Shlomo (Salomon) comme : ‘une génération pure à ses propres yeux et qui n’est pas lavée de son ordure une génération,… que ses yeux sont hautains, et ses paupières élevées !’ (Proverbes 20, 12-13) » (Maïmonide, Guide des égarés, XXXIII). Bref, pour Maïmonide, ce serait hypocrisie ! Jésus n'a pas dit autre chose. Où il apparaît que les invectives des évangiles parlant de « pharisiens hypocrites » relèvent d’une polémique interne à une même famille, polémique dont la vigueur même est indicative de ce que, comme plus tard Maïmonide, Jésus se réclame ipso facto de ladite famille !

Cela permet d'éclairer quelques mots mal lus d’un verset de notre texte, le v. 19, mots par ailleurs inexistants dans les plus anciens manuscrits, faisant dire à Jésus qu’ « il déclarait purs tous les aliments » (sic !), témoin d’un précoce glissement, oubliant la fidélité juive de Jésus — sans compter que littéralement en grec, ce n’est pas Jésus, mais les latrines qui purifient les aliments, réglant ainsi le problème !

Nous voilà bel et bien, autour d'un repas comme il se doit, dans une vive discussion de famille, famille dont sont aussi Jésus et ses disciples, parmi lesquels « quelques-uns » ne se lavent pas les mains.

Ce « quelques-uns » suppose : « pas tous » — d’autres disciples se les lavent. Ce détail permet de comprendre l’arrière-plan de la discussion. Et la raison pour laquelle il faut ici comme dans d'autres textes, traduire le mot grec donné ici par « Judéens » (à savoir de la région de Judée) plutôt que par « juifs » (de la religion juive) ; sachant que le mot grec, le même en grec comme en hébreu, a les deux significations.

Reprenons le propos : « les pharisiens, comme tous les Judéens, ne mangent pas sans s’être lavé soigneusement les mains », explique le texte ; cela contrairement à ce que font « quelques-uns des disciples » de Jésus. Car en Judée, contrairement à ce que font certains disciples de Jésus, qui eux sont Galiléens, on observe cette pratique… Ici, l’épisode se passe en Galilée, c’est-à-dire hors Judée. Ainsi le texte a précisé d’entrée : « les Pharisiens et quelques scribes venus de Jérusalem »… À savoir de la Judée, dont Jérusalem est la capitale. On a affaire à des Judéens en déplacement. L’Évangile explique donc que ces représentants de la Judée que sont, dans ce cadre, les pharisiens, font comme on fait en Judée : ils pratiquent le rite du lavement des mains, contrairement à certains des disciples de Jésus qui sont juifs aussi, mais Galiléens, pas Judéens !… Et qui, eux, ne pratiquent pas aussi strictement ce rite judéen.

Inutile de préciser qu’il ne s’agit pas d’une mesure d’hygiène ! Il s’agit d’une purification rituelle ; un geste par lequel on dit que le repas est placé devant Dieu. Un rite, donc, incontestablement respectable, et que la Torah requiert des prêtres.

C’est donc assez simple : il s’agit d’une explication préalable de Marc pour que l’on saisisse le cadre du débat. Si on traduit par « juifs », c’est-à-dire « les adeptes de la religion juive », on ne comprend plus rien : qu’est-il besoin de préciser « les pharisiens comme tous les juifs » ? Ou alors est-ce que les disciples de Jésus ne seraient pas juifs ? Si, naturellement, tout en n’étant pour la plupart pas Judéens, mais Galiléens. Et « quelques-uns » d’entre eux n'observent pas le rite pharisien et judéen en général — « les pharisiens comme tous les Judéens ». Ce sont ceux des disciples qui n'observent pas la façon judéenne de faire qui seront pris à partie.

Et l’on sait effectivement par ailleurs que le judaïsme de Galilée n’est pas exactement le même, considéré par les stricts observants comme moins pur, que celui de la Judée. Au point que dans la suite des temps, et déjà, à l’époque, en diaspora, dans le reste du monde, la Judée a donné son nom à la religion de Moïse : le judaïsme ; et ses habitants à ses adeptes : d’où le fait que le mot grec, peut se traduire par « Judéens » (connotation régionale), comme par « juifs » (connotation d’obédience religieuse), ainsi qu’on le comprend habituellement.

C’est pourquoi lorsqu’il s’agit du reste du bassin méditerranéen, comme pour les voyages de l’Apôtre Paul, il est tout à fait raisonnable de traduire « juifs ». Mais concernant la région d’Israël/Palestine, c’est-à-dire pour les évangiles, cela a quelque chose d’un anachronisme. Ici la distinction n’est pas entre juifs et Grecs, ils sont tous juifs ; les distinctions sont entre les juifs de Judée et ceux de Galilée, outre les Samaritains.

La polémique n’oppose pas juifs et chrétiens — lesquels n’existent pas encore ! La polémique des évangiles est entre juifs — judéens d’un côté, et galiléens (autour de Jésus), de l’autre. (Il est significatif que les premiers chrétiens seront longtemps appelés « nazaréens », terme référant, entre autres, à Nazareth en Galilée.)

C’est le départ de la polémique de notre texte : les pharisiens venus de Jérusalem en Judée, adeptes d’un judaïsme judéen de bonne observance, se lavent les mains, « comme tous les Judéens », ou : « selon la pratique judéenne ». La pratique galiléenne, du coup suspecte aux yeux des premiers, est plus floue. Les Galiléens, sont souvent accusés d’être semi-païens : on le voit bien dans les évangiles : moins grave que les Samaritains, mais pas très net quand même.

Or Jésus est Galiléen, comme ses disciples mis en cause. Et quand arrivent des gens de Jérusalem, des Judéens — c’est-à-dire dans un monde hiérarchisé (Jérusalem est la capitale !), des gens bien placés en matière de religion —, ils font remarquer à Jésus le laisser-aller de certains des siens. C’est comme un appel du pied qui lui est lancé pour qu’il mette un peu d’ordre dans son troupeau et rappelle la droite observance !

*

Et Jésus… ne donne pas raison à ses disciples, notez bien — mais entre alors dans un dialogue serré avec les représentants de Jérusalem.

Ce qui est ici en vue est la compréhension du rituel juif, comme c'est le sens du rituel juif qui sera visé par Maïmonide. Mais au-delà de sa signification dans son cadre d’origine, il faut se demander si l’interpellation de Jésus peut avoir un sens général, et donc un sens pour nous qui n’avons pas cette pratique judéenne. Quel est le sens de l’interpellation de Jésus concernant les rites en général, nos rites inclus ?

Un rite a pour fonction de dessiner un espace symbolique, ou un temps symbolique, qui nous permette de nous extraire de nos agitations et de nos vanités, de nous axer sur l’essentiel ; cet essentiel qui n’est ni économique, ni commercial, ni politique… Nous axer sur ce que nous sommes devant Dieu. Un cadeau, même si nous en comprenons mal la valeur.

Un rite n’est rien d’autre que ce que nous faisons ce matin, une série de mots et de gestes, qui au plan de l’efficacité et du rentable de nos sociétés ne servent à rien. Comme, souvent, d’ailleurs, un cadeau de valeur ne sert à rien.

Un rite est une façon de dessiner dans nos agitations et nos vanités la dimension de la sainteté, c’est-à-dire de la mise à part. « Que ton nom soit sanctifié ! », mis à part, prions-nous… C’est ce que signifient les rites autour du repas auxquels sont attachés les Judéens de notre texte : faire du repas un moment extrait de la vanité, un cadeau, un moment à part, placé devant Dieu.

Cela correspond au fond à cette leçon de Jésus : « vous n’êtes pas de ce monde… je vous donne ma paix, paix que le monde ne connaît pas » — au-delà de toutes les agitations et des choses dites utiles.

Le rite ne fait rien d’autre qu’ouvrir des moments et des lieux symboliques en vue de cette paix. Si notre monde connaissait la valeur de ce temps de gratuité qui coûte des samedis aux juifs et des dimanches matins aux chrétiens !… Il y gagnerait le bénéfice d’un vrai repos !… Ça fait partie en tout cas de ce que l’on reproche aux pharisiens…

Alors, on continue de ne pas trouver de paix, en se donnant le prétexte que Jésus aurait dit de ne pas se laver rituellement les mains, de ne pas dessiner de moments symboliques comme les pharisiens. Or il ne l’a pas dit !

Je propose un dernier éclairage à partir de cet équivalent dans le meilleur du christianisme : la pratique de l’intériorité précisément ; le retour à Dieu dans la liturgie de sanctification, avec confession des péchés et paroles de grâce ; le retour à Dieu dans la prière, selon, comme le dit saint Augustin, que Dieu m’est plus intime que ma propre intimité. Voilà le propos qui est dans le rituel du repas chez les pharisiens ! Et dans nos rituels.

Alors au fond, n’y a-t-il que quiproquo entre Jésus et les Judéens ? Ou n’y a-t-il que volonté de Marc, qui rapporte l’épisode, de rattacher à Jésus l’abandon par les chrétiens d’origine païenne de la pratique juive concernant les interdits alimentaires ? Ce serait aller au-delà de ce qu’a dit Jésus.

La teneur exacte, Marc vient de la citer : « ce n’est pas ce qui entre en l’homme qui le souille, mais ce qui en sort » ; cela illustré par l’aboutissement (selon certains manuscrits) — aux latrines, la fosse, au cas où on ne voudrait pas comprendre. « Ce n’est pas ce qui entre en l’homme qui le souille, mais ce qui en sort ». En d’autres termes : si le rite a valeur symbolique réelle, il n’est pas une fin en soi, ce en quoi Jésus rejoint l’interprétation de nombre de ses coreligionnaires juifs. Ce que signifient lavements de mains ou autres rites, c’est qu’il est des espaces et des temps de sainteté qu’il est bon de dessiner. « Venez un peu à l’écart et reposez-vous », dit-il lui aussi à ses disciples.

*

Cela est légitime, mais n’est pas non plus une fin en soi. Cela n’est pas une fin en soi, au risque de voir cette signification légitime des rites se pervertir, parce que l’homme est prompt à tout pervertir. Ainsi le dit ce grand témoin de l’espace intérieur, l’Ecclésiaste : « Dieu a fait les hommes droits, mais ils ont cherché beaucoup de détours ».

Ici, le détour est dévoilé par Jésus à travers l’usage que certains font de la loi légitime et bonne du korbân, c’est-à-dire de la sanctification de tel ou tel bien pour un usage cultuel. Chose très bonne en soi, mais parfaitement perverse si elle devient un moyen de ne pas honorer ses parents, de transgresser donc, un autre commandement — honorer père et mère. Où la « pureté » serait alors dressée contre la charité !

Ainsi, ce n’est pas le judaïsme (Maïmonide en témoignera), ce ne sont pas les rites et ce qu’ils signifient qui sont mis en cause ; c’est le fait que même cela est utilisé par nos esprits retords pour ne pas obéir à Dieu.

Que fait Jésus face aux Judéens qui veulent lui donner des leçons de direction de communauté concernant ses disciples — « rappelle-les à l’ordre quant au rite » — ? Il les renvoie — nous renvoie — à une autre question concernant le pur et l’impur : « ce n’est pas ce qui entre en l’homme qui le souille, mais ce qui en sort ». Où l’intériorité, ce qui sort de l'intérieur, n’est pas non plus une garantie de pureté devant Dieu !

Vous vous croyez purs parce que vous accomplissez consciencieusement les rites — parce vous avez une vie intérieure profonde — ? Et si vous aviez tout bonnement — si nous avions, sans nous en rendre compte, donné occasion à nos faiblesses, paresses, conforts… de tout fausser ? Si l'accès à un autre espace, qui est le sens du rite, de la culture de l’intériorité, devenue fin en soi, nous voyait alors rater sa signification : nous dégager de nous-mêmes et de nos agitations et nous rendre disponibles, pour découvrir ce pour quoi Dieu nous envoie ? C’est avec cette question que nous laisse ce texte.


RP, Poitiers, 29.08.21
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dimanche 22 août 2021

"Tu as les paroles de la vie éternelle"




Josué 24, 1-18 ; Psaume 34, 16-23 ; Éphésiens 5, 21-32 ; Jean 6, 60-69

Jean 6, 60-69
60 Après l'avoir entendu, beaucoup de ses disciples commencèrent à dire : « Cette parole est dure ! Qui peut l'écouter ? »
61 Mais, sachant en lui-même que ses disciples murmuraient à ce sujet, Jésus leur dit : « C'est donc pour vous une cause de scandale ?
62 Et si vous voyiez le Fils de l'homme monter là où il était auparavant… ?
63 C'est l'Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie.
64 Mais il en est parmi vous qui ne croient pas. » En fait, Jésus savait dès le début quels étaient ceux qui ne croyaient pas et qui était celui qui allait le livrer.
65 Il ajouta : « C'est bien pourquoi je vous ai dit : “Personne ne peut venir à moi si cela ne lui est donné par le Père.” »
66 Dès lors, beaucoup de ses disciples s'en retournèrent et cessèrent de faire route avec lui.
67 Alors Jésus dit aux Douze : « Et vous, ne voulez-vous pas partir ? »
68 Simon-Pierre lui répondit : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle.
69 Et nous, nous avons cru et nous avons connu que tu es le Saint de Dieu. »

*

L’enseignement de Jésus suite au signe de la multiplication des pains a mené les disciples, et les auditeurs nourris la veille, à ce point crucial, à une sorte de point de rupture, avec les mots : (v. 60) « cette parole est dure, qui peut l’écouter ? »… (et v. 66) « Dès lors plusieurs de ses disciples se retirèrent en arrière et cessèrent d’aller avec lui ».

On a vu Jésus partir d’une réalité que l’on peut dire sociale : des gens ont faim, Jésus provoque les disciples à leur donner à manger. Et on voyait la foule, qui s’arrêterait volontiers à ce stade du problème, proposant à Jésus de le faire roi — quel bon roi que celui qui multiplie les pains ! Et qu’importe si Jésus, se refusant à cette perspective, se retire, puis s’en va de l’autre côté du lac. Les pauvres qu’il a nourris ne lâcheront pas si facilement : ils le retrouvent le lendemain.

C’est alors que Jésus entamait un dialogue avec les témoins du miracle, avec ceux qui le cherchent, par lequel il en vient à dévoiler, derrière leur faim concrète — qu’il n’a pas niée, il les a nourris ! — une faim d’éternité, comme il y avait une véritable nostalgie d’éternité derrière la nostalgie d’Égypte du peuple de l’Exode au désert — que dans un défi, l’on vient d’évoquer devant Jésus pour le comparer à Moïse.

C’est ce passage à un autre niveau du miracle, selon le mot de « signe » qu’emploie l’Évangile de Jean pour « miracle » ; c’est ce passage à cet autre niveau, à la dimension d’éternité sur lequel, par différents angles, butent les interlocuteurs de Jésus, depuis leur insistance pour le pain concret jusqu’à leur rouspétance dubitative contre l’idée qu’il puisse y avoir recoupement entre l'homme concret et celui qui dit « être descendu du ciel ».

Car c’est bien ce que dit Jésus, ce qui choque : c'est dans la chair concrète d'un homme concret, palpable, que se donne à participer l’éternité qui fonde le monde et précède ses faims, qu’elle seule peut combler : « celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour » (v. 54).

Manifestation de l’éternité dans la chair, comment la raison ne serait-elle pas scandalisée ? Est-ce bien raisonnable ? Tout comme la folie de cette Sagesse éternelle qui se donne à pressentir derrière chacune des beautés et séductions de la Création, selon le livre des Proverbes.

C'est là que butte de tout temps l'idolâtrie, fût-elle idolâtrie d'une idole unique, qui interdit de voir dans la beauté de la Création le signe de la Beauté du Créateur qui y annonce le jour où il n'y a plus ni juif ni Grec, ni esclave ni libre, ni homme et femme (Ga 3, 28). L'idole unique des fanatiques entend faire instaurer l'inverse : antisémitisme, esclavagisme, emprisonnement des femmes, interdiction de tout ce qui évoque la beauté, visage et voix des femmes, musique et art en général. L'idole n'aime pas la concurrence de la beauté du Créateur. Jésus lui, annonce la présence de l'éternité dans la fragilité passagère, scandalisant jusqu'à ses disciples lents à comprendre.

*

Lents à comprendre que là se pressent une autre sagesse, en odeur de scandale : la chair qui nourrit pour l’éternité est chair qui se donne à partager, comme agneau de la Pâque. Le relèvement pour la vie, le passage à l’éternité, est passage, précisément, ou Pâque, selon le sens du mot.

Et l’Évangile ne manque pas de préciser, qu’au temps de cette multiplication des pains, « la Pâque… était proche » (v.4). Les auditeurs peuvent difficilement s’y tromper. Celui qui se présente devant eux, parlant de sa chair comme nourriture, ne se présente-t-il pas comme agneau pascal ? Porte qui s’ouvre sur un autre temps, sur un au-delà d’une captivité bien plus lourde que celle de l’Égypte, captivité irrémédiable, récurrente : celle de ce temps qui, par le péché, débouche sur la mort.

Qui ne le perçoit pas, qui s’en tient à l’aspect nourriture tout court du miracle, que ce soit la manne ou le pain multiplié, celui-là est alors sèchement, durement provoqué, bousculé dans sa torpeur qu’il croyait bienheureuse : comme ceux qui ont mangé les pains de veille mourrons quand même, « vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils sont morts. Celui qui mange ce pain, que donne le Père, vivra éternellement » (v. 58).

C’est alors que plusieurs de ses disciples se disent : « cette parole est dure, qui peut l’écouter ? » (v. 60).

Cette autre sagesse que donne à pressentir Jésus est celle d’un déchirement, le sien, auquel ses auditeurs se savent confusément appelés à participer : « celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui » (v. 56).

Ici s’ouvre un autre sens de la Pâque, par laquelle le Fils de l’Homme monte de ce temps-ci, douloureux et brisé, à l’éternité « où il était auparavant » : « cela vous scandalise ? Et si vous voyiez le Fils de l’Homme monter où il était auparavant ? » (v. 61-62). L’allusion est à la crucifixion, puisque pour l’Évangile de Jean, la crucifixion est appelée « élévation » (cf. 12:33).

*

Les foules ont été nourries, et ont encore faim, comme les pères au désert ont été nourris par la manne et n'en ont pas été satisfaits — ils voulaient plus et ont eu des cailles, jusqu'à l’indigestion.

« La chair ne sert de rien. C’est l’Esprit qui vivifie » (v. 63).

Il ne faut pas penser que la chair, dès lors qu’elle est choisie, va s’éterniser, va devenir vivifiante : certes non, elle ne va pas pour autant cesser de pourrir.

*

Il s'agit de savoir, pour ceux qui vont suivre le Christ, qu'ils s'engagent de toute façon sur un champ de bataille, une bataille où Jésus est mort. « Et il savait dès le commencement qui étaient ceux qui ne croyaient pas et qui était celui qui le livrerait » (v. 64), précise l'Évangile. Ce sont de ses disciples qui montrent leur courte vue et se retirent en arrière, selon l'Évangile (v. 66). Le pacte en question n'est pas dans le passage entre deux moments du temps, mais dans le passage entre le temps et l'éternité, la Pâque éternelle. C'est un passage mystérieux qu'il n'est pas en notre force de franchir : « nul ne peut venir à moi, si cela ne lui est donné par le Père » (v. 65).

Et voici le signe de ce franchissement : il est dans la perception de la vraie nostalgie derrière nos nostalgies d'Égypte, et dans le vrai rassasiement derrière nos pains multipliés : « Seigneur à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (v. 68).


R.P., Poitiers, 22.08.21
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dimanche 15 août 2021

Le pain du ciel




Proverbes 9, 1-6 ; Psaume 34, 10-15 ; Éphésiens 5, 15-20 ; Jean 6, 52-59

Jean 6, 51-59
51 "Je suis le pain vivant qui descend du ciel. Celui qui mangera de ce pain vivra pour l’éternité. Et le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie."
52 Sur quoi, les Judéens se mirent à discuter violemment entre eux : "Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ?"
53 Jésus leur dit alors : "En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas en vous la vie.
54 Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour.
55 Car ma chair est vraie nourriture, et mon sang vraie boisson.
56 Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui.
57 Et comme le Père qui est vivant m’a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mangera vivra par moi.
58 Tel est le pain qui est descendu du ciel : il est bien différent de celui que vos pères ont mangé ; ils sont morts, eux, mais celui qui mangera du pain que voici vivra pour l’éternité."
59 ‭Jésus dit ces choses dans la synagogue, enseignant à Capernaüm.‭

*

Voilà un propos de Jésus qui scandalise jusqu'à ses propres disciples (v. 60), parmi les auditeurs d'obédience judéenne (v. 52) choqués par cet enseignement donné dans la synagogue de Capernaüm, où se passe la discussion (v. 59).

Au fond que veut dire Jésus par ces mots aux allures… "cannibales" ? Provocation ? Peut-être. Mais tout de même !?

Il s'agit alors de ne pas perdre de vue que ce que dit Jésus ici s’inscrit dans le propos de tout le discours de ce chapitre ; c’en est le point culminant. Ce propos est le suivant : nourrissons-nous notre vrai désir ? — le connaissons-nous, même : — le désir de Dieu ?

C’est la question que nous pose ce texte… En termes apparemment outranciers, certes. En fait en termes qui rendent la question incontournable.

Les gens avaient faim. De pain, apparemment. Jésus leur a donné du pain. Et ils ont à nouveau faim. Et lorsque Jésus veut les entraîner à la question de la vraie nourriture, ils ont bien compris, pensent-ils. Ils ont suivi leur catéchisme. Ah oui, le pain du ciel, quoi ! On connaît : c’est l’histoire de manne et de Moïse dans le désert. Car pour le judaïsme, il est traditionnel que la manne désigne la nourriture de la Parole de Dieu (cf. Ps 78, 24).

Accord apparent entre Jésus et eux, jusqu’à ce que les choses se gâtent. Provocation ? Jésus ne lésine pas : apparemment, il se donne même tort, semblant mettre, pour qui veut s’imaginer qu’il invite au cannibalisme, jusqu’au Lévitique contre lui (17, 10) : tu ne mangeras pas le sang. Tout pour être scandalisé. Ce n'est pas la seule fois où l'on voit Jésus provoquer ainsi. Là ça semble atteindre un comble. Pourquoi ? Parce que ses interlocuteurs, nous, à force de croire savoir — oui on connait ça, le pain du ciel — finissons par ne plus entendre !

*

Voilà donc les auditeurs de Jésus entre le pain abondant de la veille, dont ils veulent bien se rassasier à nouveau, et le pain spirituel qui les renvoie via leur enseignement catéchétique au passé religieux, au temps du désert, au temps glorieux de la religion des ancêtres.

Mais… si c’était aujourd’hui qu’ils avaient faim ? Une faim qu’ils ignorent, une faim qu’ils n’ont pas conçue. Et qui pourtant tenaille. Telle est la question de ce texte, la question qu’il nous pose aujourd’hui à nous aussi.

Et comme nous aussi, nous aimerions bien n’avoir plus le souci du pain du lendemain ; plus le souci financier du lendemain — de même, nous aussi nous savons qu’il y a une vraie nourriture spirituelle qui a fondé l’Église.

*

Oui, tout cela, on est au courant, ont-ils dit. "Au désert, nos pères ont mangé la manne, ainsi qu’il est écrit : Il leur a donné à manger un pain qui vient du ciel."

Moïse a donné le pain du ciel. Or pas plus que les pains de la veille qui ont nourri les ventres ne sont le pain céleste, le pain du désert n'est pas le pain du ciel dont parle le Psaume évoqué ici (Ps 78, 24). Dans les deux cas, lors de l'Exode et hier encore, avec cette multiplication des pains, on n’est pas mort de faim, physiquement… Certes. Mais l'être spirituel ? Et aujourd’hui ? Et nous ?

*

Nous ? Notre foi n’a-t-elle pas vu que notre vraie soif, Jésus porte les paroles qui peuvent l’assouvir ? "À qui irions-nous ?… tu as les paroles de la vie éternelle…" dira pour nous Pierre à la suite de ces paroles de Jésus (v. 68).

Hors cela, on reste dans sa faim : les pauvres, vous les aurez toujours avec vous, dira Jésus ; les pauvres vous les serez toujours, à moins que vous ne deveniez pauvres en esprit, connaissant votre vraie faim, votre vrai désir, et celui-là seul qui peut combler votre vraie faim, éternelle, au-delà de nos vies passagères.

Pour cela Jésus ira jusqu’à donner sa vie passagère… Donner sa chair à manger — en ses mots provocateurs. Il donne sa chair pour la vie du monde. C’est-à-dire, il se dépouille de sa vie… Et il nous appelle à recevoir ce dépouillement — "manger sa chair".

Là, Jésus a tracé un parallèle entre le pain dont il nourrit la foule et sa propre mort. Manger le pain qu’il partage revient ainsi à confesser concrètement que l’on vit de sa mort, du don de sa vie. Le partage de la Cène est bien évidemment en perspective — ceci est mon corps donné pour vous — dira-t-il du pain partagé. Le discours de Jean 6 nous permet ainsi de comprendre en quoi ce pain, le pain de la Cène, est son corps, le corps du Christ : il ne s’agit évidemment pas de l’élément chimique qu’est le pain. Il ne s’agit pas de la matière, mais de la parole qui y est signifiée, donnée à notre foi — où l'abstinence de Cène en temps de pandémie vient souligner le fait que ce n'est pas tant de pain qu'il s'agit, que de parole d'éternité : c'est mon Père qui donne le vrai pain du ciel (Jn 6, 32).

De quoi s’agit-il ? De recevoir du dépouillement de Jésus, jusqu’au dépouillement de sa vie, la parole, la promesse de notre propre dépouillement.

En d’autres termes : recevoir sa mort, et donc abandonner l’illusion que le provisoire de la vie-même pourrait durer, pour découvrir, dans l’abandon de cette illusion, dans l’abandon de sa propre vie passagère, la vie de résurrection.

*

Mourir au désir de faire du transitoire du définitif, mourir déjà à ce qui mourra ; bref : perdre sa vie… pour la vivre en vérité dans un aujourd'hui de résurrection. Le Christ est présent avec nous comme don partagé, au milieu de nous, pas comme pâte ingérée ! Pain et vin signifient don de sa vie, communion les uns avec les autres dans sa mort et sa vie de résurrection. Car alors prend place la parole, la promesse de la Résurrection. "Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour."

"C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie", expliquera-t-il à ce sujet.

La résurrection prend alors place comme résolution de nos désirs de pains multipliés ; désir illusoire de vie comblée de façon indéfinie. Elle prend place comme récapitulation dans le Christ de ce que nous sommes vraiment, l’ignorerions-nous. Dans la résurrection du Christ, notre résurrection au dernier jour prend place dès aujourd’hui comme présentation de nos êtres vrais devant Dieu. Comme résolution et exaucement de nos désirs, et non pas de pains multipliés qui au fond ne rassasient pas. Elle est résolution et récapitulation de la vérité de nos vies.

C’est là la vérité profonde de la parole ou Jésus mène ses interlocuteurs, où Jésus nous mène : "comme le Père qui est vivant m’a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mangera vivra par moi". "Celui qui mangera de ce pain vivra pour l’éternité".

C’est la parole par laquelle Jésus répond en vérité aujourd’hui à toutes nos demandes.


RP, Poitiers, 15.08.21
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dimanche 11 juillet 2021

Des signes qui déjà désignent la Cité de Dieu




Amos 7, 11-15 ; Psaume 85 ; Éphésiens 1, 3-14 ; Marc 6, 7-13

Marc 6, 7-13

7 Il fait venir les Douze. Et il commença à les envoyer deux par deux, leur donnant autorité sur les esprits impurs.
8 Il leur ordonna de ne rien prendre pour la route, sauf un bâton : pas de pain, pas de sac, pas de monnaie dans la ceinture,
9 mais pour chaussures des sandales, "et ne mettez pas deux tuniques".
10 Il leur disait : "Si, quelque part, vous entrez dans une maison, demeurez-y jusqu’à ce que vous quittiez l’endroit.
11 Si une localité ne vous accueille pas et si l’on ne vous écoute pas, en partant de là, secouez la poussière de vos pieds : ils auront là un témoignage."
12 Ils partirent et ils proclamèrent qu’il fallait se convertir.
13 Ils chassaient beaucoup de démons, ils faisaient des onctions d’huile à beaucoup de malades et ils les guérissaient.


*

Le temps est court. Nous voilà dans l’urgence. Rien à thésauriser. Pas à s’installer. Quand la menace est intense, quand, comme aujourd’hui peut-être, elle devient extrêmement concrète… Que faire ?… Quitter Babylone en secouant sa poussière pour entrer dès à présent dans la vie promise, nous dit l’Évangile.

Autre temps, autre urgence : aujourd’hui résonne « le son perçant et assourdissant de l’alarme incendie dans la cuisine » (selon les mots d’un fonctionnaire de l’ONU à la lecture du rapport du GIEC). Eh bien, nous dit l’Évangile, aujourd’hui comme hier, il s'agit d’entrer dès maintenant dans la vie ! Entrer dans la délivrance promise.

Ainsi, « ils partirent et ils proclamèrent qu’il fallait se convertir » (v. 12), ou, autre traduction : « se repentir », faire retour. Deux effets du repentir : sur le salut des personnes dès aujourd’hui ; et peut-être sur le monde, s’il est mis en œuvre collectivement. Quoiqu’il en soit, le repentir comme chemin de délivrance implique concrètement qu’il y a des choses à changer, d’urgence. Et ça, c’est le côté… difficile de toute délivrance !

Je ne résiste pas à la tentation, pour illustrer cela, de citer un extrait du livre de C.S. Lewis, Le grand divorce (entre le ciel et l’enfer — en référence à leur mariage selon de William Blake), où en visite par une vision à l’entrée du paradis, l’auteur décrit la scène suivante. Il y voit un homme qui hésite à entrer, empêché de la sorte :

« Sur son épaule se tenait un petit lézard rouge qui agitait sa queue comme un fouet et murmurait des choses à l'oreille de celui qui le portait. Au moment où nous l'aperçûmes, ce dernier tourna la tête vers le reptile avec un grognement d'impatience. "Tais-toi, voyons", lui dit-il. Mais l'animal balançait sa queue et continuait à chuchoter.
[Apparaît un être qui] avait une forme plus ou moins humaine, mais il était plus grand qu'un homme, et si étincelant que je pouvais à peine le regarder, écrit CS Lewis, qui poursuit : Sa présence heurta mes yeux, et mon corps aussi, car il dégageait de la chaleur en même temps que de la lumière, comme le soleil au matin d'une implacable journée d'été.
"Je m'en vais, dit [l’homme portant le petit lézard sur l’épaule]. Merci de votre hospitalité [au paradis, car la scène se passe à l’entrée du paradis. Merci de votre hospitalité]. Mais ce n'est pas la peine, vous voyez. J'ai dit à ce petit individu (il montrait le lézard) que s'il venait, il fallait qu'il se tienne tranquille - et il a insisté pour venir. Naturellement, ses sornettes ne sont pas de mise ici, je m'en rends compte. Mais il ne s'arrêtera pas. Il ne me reste qu'à m'en retourner.
- Aimeriez-vous que je le fasse taire ? dit l'esprit flamboyant - c'était un ange, je le compris soudain.
- Bien sûr.
- Alors je vais le tuer, dit l'ange, en faisant un pas en avant.
- Oh ! aïe ! Attention. Vous me brûlez. Pas si près !
- Vous ne voulez donc pas qu'on le tue ?
- Tout à l'heure, vous n'avez pas parlé de le tuer. Je n'avais pas l'intention de vous ennuyer en vous demandant quelque chose d'aussi radical.
- C'est le seul moyen, dit l'ange, dont les mains brûlantes étaient tout près du lézard. Dois-je le tuer ?
- Eh bien, c'est une autre question. Je suis tout prêt à la considérer, mais je n'avais pas encore envisagé cet aspect-là, vous voyez ? Je veux dire que, pour le moment, je pensais seulement le faire taire parce que ici en haut - eh bien, il est diablement embarrassant.
- Puis-je le tuer ?
- Oh ! il sera toujours temps de discuter cela plus tard.
- Il n'y a aucune raison d'attendre. Puis-je le tuer ?
- Excusez-moi, je n'ai jamais songé à vous importuner de la sorte. Non vraiment, ne vous faites pas de souci pour lui. Regardez ! Il s'est décidé à dormir. Je suis sûr que tout ira bien maintenant. Je vous remercie infiniment.
- Puis-je le tuer ?
- Honnêtement, je ne crois pas que ce soit nécessaire. Je suis sûr que je pourrai le faire tenir tranquille maintenant. Je crois qu'il vaudrait beaucoup mieux procéder graduellement.
- Agir progressivement serait tout à fait inutile.
- Vous croyez ? Bon. Je vais réfléchir à votre proposition. Honnêtement oui, je vous laisserais bien le tuer tout de suite, mais à la vérité, je ne me sens pas très bien aujourd'hui ; ce serait stupide de le faire maintenant. J'aimerais être en bonne santé pour l'opération. On verra un autre jour.
- Il n'y aura pas d'autre jour. Nous vivons dans un éternel présent maintenant.
- Allez-vous-en ! Vous me brûlez. Comment pourrais-je vous dire de le tuer ? Vous me tueriez, moi, si vous le faisiez.
- Certainement pas.
- Mais vous me faites déjà mal à présent.
- Je n'ai jamais dit que cela ne vous ferait pas mal. »


Etc. Vous trouverez la suite dans le livre de C.S. Lewis, Le grand divorce.

Jésus « fait venir les Douze. Et il commença à les envoyer deux par deux, leur donnant autorité sur les esprits impurs » (v. 7) — genre petit lézard. Et plus loin, de fait (v. 13) : « ils chassaient beaucoup de démons ». Ce qui suppose la volonté d’exercer ladite autorité : « laissez-moi l’ôter ». Et pour cela : « ils proclamèrent qu’il fallait se repentir » (v. 12).

Cela après le constat selon lequel le maître, lui, Jésus, « ne pouvait faire aucun miracle » (v. 5) à Nazareth, où il est familier… « N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie et le frère de Jacques, de Josès, de Jude et de Simon ? et ses sœurs ne sont-elles pas ici, chez nous ?" Et il était pour eux une occasion de chute. Jésus leur disait : "Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents et dans sa maison." Et il ne pouvait faire là aucun miracle » (v. 3-5), parlant de la réaction des proches de Jésus à ses paroles et ses actes, tandis que « de nombreux auditeurs disaient : "D’où cela lui vient-il ? Et quelle est cette sagesse qui lui a été donnée ?" » (v. 2). Mais ça, ce n'est pas la réaction de ses proches, qui le considèrent comme un gamin, un gamin du village, celui qu’ils croient connaître, qui leur reste familier…

Cela dit, précise le texte, « il guérit — pourtant — quelques malades en leur imposant les mains » (v. 5). Histoire de dire que le problème n’est pas dans sa capacité à libérer — tandis qu’il « s’étonnait de ce qu’ils ne croyaient pas » (v. 6).

Tel est l’écho qu’il a eu, ou n’a pas eu chez ses familiers : oh ! laissez-moi vivre comme je l’ai toujours fait… D’autant que Jésus « parcourait les villages des environs en enseignant » (ibid.), avec manifestement plus de succès que chez ses proches.

Proximité, familiarité, autant d’obstacles insurmontables à l’Évangile, et dont on fait naïvement l’Alpha et l’Oméga de son annonce ! Il faudrait se rendre proche, plaire, éviter toute critique, et tout irait bien ! Que ce puisse être parfois l&#8217;Alpha, peut-être, ce n&#8217;est en tout cas pas l&#8217;Oméga ! Et même pour l&#8217;Alpha, il faut être circonspect avec cette stratégie : cela fait quelques décennies qu&#8217;on l&#8217;a adoptée, avec les résultats que l'on sait.<br /><br /> Et pourtant un texte comme celui que nous avons lu nous met nettement en garde contre ce genre de volonté de plaire &#8212; secouez plutôt la poussière de vos pieds &#8212;, contre les stratégies de la proximité qui provoquent en écho la conviction que l&#8217;on est proche, que Jésus est un familier : résultat, il ne put faire de miracle !<br /><br /> Question : Églises protestantes, en France, aujourd&#8217;hui : cote de popularité au zénith. Bloquées depuis quelques décennies au plus haut de la popularité. Oh ! on connaît bien les protestants, ils sont sympathiques, ils ne nous remettent jamais en question, ils se plient à nos désirs. <br /><br /> Résultat, quand il s&#8217;agit de rogner sur la liberté de culte, on est les premiers visés, au prix supplémentaire de ce que le résultat escompté par cette sympathie, à savoir le tournement vers Dieu, le repentir en termes techniques, n&#8217;a jamais lieu &#8212; et pour cause, s&#8217;il n&#8217;y a aucune exigence, il n&#8217;y a qu&#8217;à se contenter de la grâce à bon marché que l&#8217;on nous a proposée, qui ne coûte rien que d&#8217;accepter le sourire et de le rendre, ou les services, sans même besoin de reconnaissance. Mais du coup, il n&#8217;y a plus aucune autre libération à espérer. C&#8217;est ainsi que lorsqu&#8217;on tente de dire la moindre exigence libératrice à ces familiers, comme à Nazareth, on ne fait que susciter l&#8217;inimitié. <i>&#171; Secouez la poussière de vos pieds. &#187;</i> <br /><br /> Et pourtant les Douze sont envoyés proclamer que ce que l&#8217;on fait n&#8217;est peut-être pas adéquat à la liberté de l&#8217;Évangile, et au comportement libre qu&#8217;il induit ; comportement, c&#8217;est-à-dire morale selon le latin, éthique selon le grec. Aujourd'hui, les choses en la matière, en matière de morale, ou d'éthique, sont devenues complexes, demandant par exemple des connaissances en économie ou en science médicale contemporaine, ou autres domaines complexes. Pensons aux exigences concernant la menace climatique. Pensons aussi à la loi bioéthique qui vient d'être votée. Les questions posées sont considérables, entre hypothèses sur l'embryon et essais en termes de chimères, entre l'humain et le non-humain, ou les risques de retour à des pratiques que l'on pensait révolues, genre achat de ventres contre espèces financières (on nous affirme qu'on n'y viendra pas, malgré la règle du prix Nobel de physique Dennis Gabor, qui dit : <i>&#171; ce qui peut être fait techniquement le sera nécessairement &#187;</i>). Pas question de s'immiscer comme Églises dans des questions dont la technicité nous dépasse comme telles ; mais au cœur de ces questions, les exigences semées en nous par la parole biblique demeurent. Une conscience aiguisée et attentive à la parole divine, reçue avec le respect que n'ont pas eu les familiers de Jésus.

C’est sur cela que Jésus envoie ses disciples en « leur donnant autorité sur les esprits impurs » (v. 7). Genre le petit lézard de C.S. Lewis qui ne partira pas si on est si « tendre » envers sa victime qu’on lui accorde, comme elle le demande, de ne pas être remise en question. Or l’Évangile qui libère demande des changements de vie. Les Douze proclament donc qu’il faut se repentir ! Et l'écho de répondre : « on en a assez de se repentir », quand en fait on n'a jamais commencé !

« Quittez ce qui vous rend captifs », répond aujourd'hui l'Évangile ; « acceptez de voir tuer votre lézard » ; bref : « Sortez de Babylone », de l'esprit de Babylone. Vous êtes témoins de la Jérusalem nouvelle, la Cité de Dieu. Augustin résume ainsi les choses : deux amours ont bâti deux cités : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu a fait la cité terrestre, Babylone, l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi a fait la Jérusalem nouvelle, la Cité de Dieu (Augustin, La Cité de Dieu, XIV, 28). Et le Psaume 33, dans la version de Clément Marot : « Si cherchant sa route, un peuple t’écoute, il vivra heureux ; il verra les signes qui déjà désignent la Cité de Dieu. »


RP, Poitiers, 11.07.21
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dimanche 4 juillet 2021

“Ma grâce te suffit”




Ézéchiel 2, 2-5 ; Psaume 123 ; 2 Corinthiens 12, 7-10 ; Marc 6, 1-6

2 Corinthiens 12, 7-10
7 Et parce que ces révélations étaient extraordinaires, pour m’éviter tout orgueil, il a été mis une écharde dans ma chair, un ange de Satan chargé de me frapper, pour m’éviter tout orgueil.
8 À ce sujet, par trois fois, j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi.
9 Mais il m’a déclaré : “Ma grâce te suffit ; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse.” Aussi mettrai-je mon orgueil bien plutôt dans mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ.
10 Donc je me complais dans les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions, et les angoisses pour Christ ! Car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort.

*

Avant d’en venir plus précisément à notre texte et au message “ma grâce te suffit”, demandons-nous quelles sont ces “révélations extraordinaires” dont a bénéficié Paul ?

Lisons les versets qui précèdent (2 Corinthiens 12, 1-6) :
1 Faire le fier… Chose inutile ! J’en viens en effet aux visions et révélations du Seigneur. (Malgré la plupart des traductions, il n'y a pas de “pourtant” en grec, comme si Paul disait : “faire le fier est vain et pourtant je vais le faire quand même” ; mais un “car” : “il est vain de faire le fier et je vais vous dire à quel point”.)
2 Je sais un homme en Christ qui, voici quatorze ans – était-ce dans le corps ? je ne sais, était-ce sans corps ? je ne sais, Dieu le sait
(pas de “mon” corps en grec) – cet homme-là fut enlevé jusqu’au troisième ciel.
3 Et je sais que cet homme – était-ce dans le corps ? était-ce sans corps ? je ne sais, Dieu le sait –,
4 cet homme fut enlevé jusqu’au paradis et entendit des paroles inexprimables qu’il n’est pas permis à l’homme de dire.
5 De cet homme-là, je serai fier mais, pour moi, je ne mettrai ma fierté que dans mes faiblesses.
6 Ah ! si je voulais faire le fier, je ne serais pas fou, je ne dirais que la vérité ; mais je m’abstiens, pour qu’on n’ait pas sur mon compte une opinion supérieure à ce qu’on voit de moi, ou à ce qu’on m’entend dire.

Il s’agit ici de considérer le contenu de cette révélation et pas le fait pour Paul d'avoir été “ravi”, “enlevé” (fait passif – v. 2-4 – qui donc n’a rien de particulièrement glorieux : Paul n’y peut rien). Quant au contenu, dans des textes du judaïsme de l’époque, le troisième ciel est le ciel du paradis (cf. v. 4), dont nous sommes déchus ici-bas, dans l’être de chair, l’être de chair qui dit “moi”, dans la suite du texte. L’homme paradisiaque, lui, à la troisième personne, est celui dont Paul sait qu’il est advenu en Christ, et qu’il en participe, mais qu'il ne se confond pas avec celui qui dit “moi”, à la première personne – qui apparaît au v. 5. Auparavant, on n’a pas “moi”, mais “lui” – “je sais un homme en Christ” (v. 2) .

Sauf pour le Christ, la venue dans le temps, dans la chair, est donc bien une chute depuis le troisième ciel, le ciel du paradis, chute dans le “moi”, descente dans le temps du péché qui s’origine dans cette chute à laquelle nous avons participé, puisque nous sommes dans ce temps de la chair.

En parallèle, pensons à Ésaïe (ch. 6) : la révélation du Dieu saint est ipso facto aussi révélation de l’impureté du bénéficiaire de cette révélation du Dieu saint au cœur de son être : “je vis le Seigneur dans sa gloire” écrit Ésaïe, (v. 1-3), qui dit aussitôt, en conséquence (v. 5) : “malheur à moi, je suis perdu, homme aux lèvres impures au milieu d’un peuple aux lèvres impures”.

Pour Paul, en Christ – “je sais un homme en Christ” (v. 2) –, cette révélation est aussi celle du Christ céleste comme vérité glorieuse de l’Humain, dont il lui a été révélé qu’il participe de cette gloire – “un homme en Christ” –, gloire dont il y a bien lieu d'être fier (v. 5) et qui rend vaine toute autre fierté (v. 1) ; car cette révélation est aussi ipso facto révélation du décalage immense entre cet être glorieux, “l’homme en Christ”, et l’être déchu de ce paradis, moi, dans la chair, ici le Paul qui dit “moi” (v. 5 sq.).

S’il y a de quoi être fier d’être fondamentalement l’être glorieux révélé en vision à Paul, puisque cet être glorieux est l’Humain réintégrant en Christ le paradis, en anticipation (hors corps) ou de façon actuelle (en corps), il y a aussi de quoi mesurer la distance, lors du dévoilement de cela, mais aussi le risque de l'illusion de se prendre déjà pour ce qui n’est pas encore pleinement sauf à être régulièrement giflé pour être ramené à la réalité de ce triste moi dans lequel il faut continuer de demeurer pour le temps.

Luther a résumé cette expérience par les mots : Simul iustus et peccator et poenitens – à la fois juste, pécheur et repentant.

*

Avant d’en venir à cela, reste à savoir ce qu’il en est de cette “écharde dans la chair”, cet “ange de Satan” voué à frapper, à gifler l’Apôtre.

Plusieurs hypothèses ont été émises, dont la plus connue est celle qui y voit ce qui serait une maladie des yeux, hypothèse fondée sur quelques textes qui laissent à penser que Paul avait des problèmes de vue (il écrit avec des grosses lettres – Ga 6, 11), voire avec effet dégoûtant (ou paludisme, migraines, crises d’épilepsie, problèmes d’élocution) La plus récente de ces théories est celle d’un philosophe à la mode, selon lequel Paul souffrirait d’impuissance sexuelle ! Pour être originale, cette hypothèse ne fait que souligner l’impuissance dudit philosophe à comprendre les choses théologiques, sa difficulté à entendre que Paul ait pu vraiment concevoir la réalité du monde spirituel auquel réfère sa vision. Ce n’est pas d'orgueil de ce monde-ci, qui se mesurerait en termes de conquêtes féminines qu’il ne pourrait pas obtenir, que parle l’Apôtre, mais de la réalité d’un être intérieur habité d’éternité, en décalage avec ce qu’il vit dans le temps.

À s’en tenir aux termes employés, et notamment l'expression “ange de Satan”, c’est-à-dire de l'accusateur, il semble bien que c’est à une conscience blessée que nous sommes renvoyés. Son Seigneur inflige à Paul ce qui est ainsi une véritable écharde : une conscience tourmentée par l’accusation, par le rappel de fautes, d’échecs, qui marquent une incapacité, celle de tout un chacun, à être à la hauteur des exigences de l’être paradisiaque dont il lui a été révélé qu’il en participe.

Écharde dans la chair, en effet, cela en précisant que la chair, dans le vocabulaire de Paul, et le vocabulaire biblique en général, n’est pas le corps, ni a fortiori le corps sexué, mais l’être en sa fragilité, en sa faillibilité, “la chair est faible”, surtout en sa dimension non-physique, car c’est bien en sa dimension spirituelle, imaginative, que la chair s’avère fragile, subit tentations et échecs

Écharde dans la chair en ce sens, donc, que cette façon récurrente de se sentir accusé par un retour constant du rappel des fautes, des échecs, des innombrables fois où nous n’avons pas été à la hauteur. Un sentiment de culpabilité dont nous savons pourtant qu’il a été vaincu par le Christ qui a porté tout cela, jusqu’à “devenir péché pour nous” (2 Co 5, 21).

Théoriquement débarrassés d’une culpabilité que nous n'avons pas à porter, elle revient en boucle ! Si ce n’est pas un ange de l’accusateur, du satan, qui touille ainsi la chair comme par une écharde douloureuse au cœur de la conscience, qu’est-ce donc ? Qu’est-ce donc que ces synapses, pour employer un vocabulaire neurologique, ces synapses rouillées par lesquelles nous retombons toujours dans les mêmes ornières mentales : “tu as mal fait, tu as mal dit”, etc., nous susurre l’accusateur ! Et Paul de prier, trois fois, d’être débarrassé de ce tourment inutile. En vain. Ce travers synaptique, ce retour constant du sentiment de l’échec demeurera, avec cette seule certitude : immense faiblesse appelée à devenir signe de consolation, de grâce, une faveur de Dieu : “ma grâce te suffit” ; c’est dans cette faiblesse immense, précisément, que la présence de Dieu trouve sa perfection, c’est là que se déploie cette puissance à laquelle remettre nos inquiétudes pour qu’elles y soient apaisées.

C’est là que cette puissance repose : sur notre faiblesse, qui devient comme une tente où demeure la présence de Dieu, tel le tabernacle au désert. C’est le mot qui est employé au v. 9 : le mot “repose” – “je mettrai ma fierté dans mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ”.

Voilà donc que cet ange du satan, de l’accusation, a été placé par Dieu même dans la chair de celui qui en ressent le tourment, l’écharde. Il y a été placé pour cela, pour que la présence divine, la puissance du Christ révélée au cœur de sa faiblesse, la croix, repose comme dans la tente de la fragilité. Voilà donc le tourmenté à la fois juste, par cette présence, et pécheur par sa fragilité, sa faiblesse, dans un retournement (selon le sens du mot repentir) vers celui qui peut tout, un repentir qui n'est pas remords, mais qui conduit à la vie (2 Co 7, 10), cette vie glorieuse entrevue dans le ravissement de la révélation paradisiaque.


RP, Châtellerault, 4.07.21
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dimanche 27 juin 2021

"Talitha qoum"




Ézéchiel 18, 21-32 ; Psaume 30 ; 2 Corinthiens 8, 7-15 ; Marc 5, 21-43

Marc 5, 21-43
21  Quand Jésus eut regagné en barque l'autre rive, une grande foule s'assembla près de lui. Il était au bord de la mer.
22  Arrive l'un des chefs de la synagogue, nommé Jaïros : voyant Jésus, il tombe à ses pieds
23  et le supplie avec insistance en disant : "Ma petite fille est près de mourir ; viens lui imposer les mains pour qu'elle soit sauvée et qu'elle vive."
24  Jésus s'en alla avec lui ; une foule nombreuse le suivait et l'écrasait.

25  Une femme, qui souffrait d'hémorragies depuis douze ans
26  — elle avait beaucoup souffert du fait de nombreux médecins et avait dépensé tout ce qu'elle possédait sans aucune amélioration ; au contraire, son état avait plutôt empiré,
27  cette femme, donc, avait appris ce qu'on disait de Jésus. Elle vint par-derrière dans la foule et toucha son vêtement.
28  Elle se disait : "Si j'arrive à toucher au moins ses vêtements, je serai sauvée."
29  À l'instant, sa perte de sang s'arrêta et elle ressentit en son corps qu'elle était guérie de son mal.
30  Aussitôt Jésus s'aperçut qu'une force était sortie de lui. Il se retourna au milieu de la foule et il disait : "Qui a touché mes vêtements ?"
31  Ses disciples lui disaient : "Tu vois la foule qui te presse et tu demandes : Qui m'a touché ?
32  Mais il regardait autour de lui pour voir celle qui avait fait cela.
33  Alors la femme, craintive et tremblante, sachant ce qui lui était arrivé, vint se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité.
34  Mais il lui dit : "Ma fille, ta foi t'a sauvée ; va en paix et sois guérie de ton mal."

35  Il parlait encore quand arrivent, de chez le chef de la synagogue, des gens qui disent : "Ta fille est morte ; pourquoi ennuyer encore le Maître ?"
36  Mais, sans tenir compte de ces paroles, Jésus dit au chef de la synagogue : "Sois sans crainte, crois seulement."
37  Et il ne laissa personne l'accompagner, sauf Pierre, Jacques et Jean, le frère de Jacques.
38  Ils arrivent à la maison du chef de la synagogue. Jésus voit de l'agitation, des gens qui pleurent et poussent de grands cris.
39  Il entre et leur dit : "Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? L'enfant n'est pas morte, elle dort."
40  Et ils se moquaient de lui. Mais il met tout le monde dehors et prend avec lui le père et la mère de l'enfant et ceux qui l'avaient accompagné. Il entre là où se trouvait l'enfant,
41  il prend la main de l'enfant et lui dit : "Talitha qoum", ce qui veut dire : "Fillette, je te le dis, réveille-toi !"
42  Aussitôt la fillette se leva et se mit à marcher, — car elle avait douze ans. Sur le coup, ils furent tout bouleversés.
43  Et Jésus leur fit de vives recommandations pour que personne ne le sache, et il leur dit de donner à manger à la fillette.

*

Ce texte intercale un récit à un autre pour une raison bien précise. La clé de cela est dans la précision "douze ans" : la femme est atteinte d'une perte de sang depuis douze ans. La jeune fille a atteint ses douze ans. C'est l'âge où dans la tradition biblique un enfant atteint la maturité, son autonomie devant Dieu face à ses parents (cf. en Luc 2, Jésus au Temple à douze ans). Or cela est comme une mort pour les parents, ici réelle pour le père Jaïros, appelé à être une sorte de Jephté laissant sa fille à Dieu seul — la perdant en la consacrant, mais pour qu’elle vive ; équivalent d'Abraham élevant Isaac au mont Moriya.

Le fait que Jésus croise cette femme qui perd son sang depuis douze ans, l'âge de la jeune fille, n'est pas dû au hasard. C'est pour Jésus, en chemin vers la fillette, un signe de ce qui va se passer. Cela dans le cadre de la solidarité des êtres humains. La femme devient comme la mère, au sens large, de la fillette — à savoir pour un enfantement à la vie de résurrection. Car il s’agit de rien moins que d’une résurrection !

L'accession de la fillette de sa vie d’enfant devant Jaïros à sa vie de femme devant Dieu suppose ce signe : la guérison de la femme ; le double miracle sera pour une guérison des deux femmes de la servitude de la biologie pour accéder à la vie de l’Esprit ; et pour la fillette, libération de sa dépendance de son père, Jaïros, chef de communauté religieuse, de plus. La jeune fille revit, droite devant Dieu, exorcisée de toute peur.

Le judaïsme utilise la hagada, ce qui signifie “récit”, pour entrer dans un texte par une illustration qui semble s’en éloigner mais qui conduit à son cœur. On en a un exemple avec la parabole du bon Samaritain, un récit illustratif qui conduit au cœur du commandement central de la Torah en Lévitique 19. Le papillon du culte de la semaine dernière, absent du texte, était une façon d’illustrer ce qui est au cœur du récit de la tempête apaisée, à savoir : ce qui nous échappe, Dieu le maîtrise. Les légendes et contes traditionnels peuvent remplir cet office : l 'écrivain britannique C.S. Lewis remarque que les mythes et légendes enseignent des vérités universelles communes à l’humanité. Des vérités universelles et symboliques qui, dit-il, sont concrétisées dans les récits bibliques et évangéliques ; des symboles que Jésus-Christ est venu incarner. Connaissez-vous le conte La belle au bois dormant ?

Il était une fois un roi et une reine qui étaient si fâchés de n'avoir point d'enfants, si fâchés qu'on ne saurait dire. Enfin pourtant la reine devint enceinte, et accoucha d'une fille : on donna pour marraines à la petite princesse toutes les fées qu'on pût trouver dans le pays (il s'en trouva sept), afin que chacune d'elles lui faisant un don, comme c'était la coutume des fées en ce temps-là, la princesse eût par ce moyen toutes les perfections imaginables.

La fée, les fées, comme un monde spirituel et mystérieux ; un monde ambigu que ce monde où la fillette n'est pas entrée, monde dangereux, qui attend le déploiement de la vie de l’Esprit dans la proclamation de la résurrection du Christ.

Après les cérémonies du baptême, la compagnie revint au palais du roi, où il y avait un grand festin pour les fées. On mit devant chacune d'elles un couvert magnifique, avec un étui d'or massif, où il y avait une cuiller, une fourchette, et un couteau de fin or, garni de diamants et de rubis. Mais comme chacun prenait sa place à table, on vit entrer une vieille fée qu'on n'avait point priée parce qu'il y avait plus de cinquante ans qu'elle n'était sortie d'une tour et qu'on la croyait morte, ou enchantée. Le roi lui fit donner un couvert, mais il n'y eut pas moyen de lui donner un étui d'or massif, comme aux autres, parce que l'on n'en avait fait faire que sept pour les sept fées. La vieille crut qu'on la méprisait, et grommela quelques menaces entre ses dents.

Voilà une fée blessée, qui ne se remet pas d'un cycle de la vie qui va bientôt l'en exclure. Elle vieillit. La naissance de la fillette en est le signe. Sa féminité est blessée. Sa féminité en saigne continuellement : on ne se guérit pas de l'irrémédiable, le temps qui blesse, se ruinerait-on auprès des médecins et souffrirait-on beaucoup de leur fait, comme le dit le texte l’évangile quant à la femme. — Exclue, impure, comme une mauvaise fée, une sorcière, son contact souille ce qu’elle touche. Mais, chose miraculeuse, le contact de Jésus, plus fort, purifie ce qu’il touche ! Jésus la guérira au prix de sa renonciation à sa blessure anonyme, renonciation qui renverse sa transgression, quant à l’impureté, en acte de foi. Elle l'a touché, il l'a su, sa guérison publiée la sort de l'anonymat de sa blessure. Mais on n'en est pas encore là.

Une des jeunes fées qui se trouva auprès d'elle l'entendit grommeler, et jugeant qu'elle pourrait donner quelque fâcheux don à la petite princesse, alla, dès qu'on fut sorti de table, se cacher derrière la tapisserie, afin de parler la dernière, et de pouvoir réparer autant qu'il lui serait possible le mal que la vieille aurait fait.
Cependant les fées commencèrent à faire leurs dons à la princesse. La plus jeune lui donna pour don qu'elle serait la plus belle du monde, celle d'après qu'elle aurait de l'esprit comme un ange, la troisième qu'elle aurait une grâce admirable à tout ce qu'elle ferait, la quatrième qu'elle danserait parfaitement bien, la cinquième qu'elle chanterait comme un rossignol, et la sixième qu'elle jouerait de toutes sortes d'instruments à la perfection. Le rang de la vieille fée étant venu, elle dit en branlant la tête, encore plus de dépit que de vieillesse, que la princesse se percerait la main d'un fuseau, et qu'elle en mourrait.


Préfiguration de la croix — au temps de la venue du sang, ici sang comme celui de la femme qui perd son sang — ou de la blessure d'un fuseau —, l'enfant meurt, ou plutôt, dit Jésus, elle dort.

Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n'y eut personne qui ne pleurât. Dans ce moment la jeune fée sortit de derrière la tapisserie, et dit tout haut ces paroles : "Rassurez-vous, roi et reine, votre fille n'en mourra pas : il est vrai que je n'ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait. La princesse se percera la main d'un fuseau ; mais au lieu d'en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil, au bout desquels le fils d'un roi viendra la réveiller."

"Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? — dit Jésus. L'enfant n'est pas morte, elle dort." L’enfant de la chair s’en va, l’enfant de Dieu qu'elle est va s'éveiller.
"Je dormais mais je m'éveille : j'entends mon bien-aimé qui frappe", dit le Cantique des Cantiques (ch. 5, v.2) — "Ouvre-moi, ma sœur, ma compagne, ma colombe, ma parfaite ; car ma tête est pleine de rosée ; mes boucles, des gouttes de la nuit."

Le roi — disons Jaïros —, pour tâcher d'éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier aussitôt un édit, par lequel il défendait à tous de filer au fuseau, ni d'avoir des fuseaux chez soi sous peine de mort.

Que ne ferait pas un père, ou une mère, pour conserver enfant son enfant.

Mais il arriva que la jeune princesse courant un jour dans le château, et montant de chambre en chambre, alla jusqu'au haut d'un donjon, où une bonne vieille était seule à filer sa quenouille. Cette bonne femme n'avait point entendu parler des défenses que le roi avait faites de filer au fuseau.
— "Que faites-vous là, ma bonne femme ?" dit la princesse.
— "Je file, ma belle enfant" lui répondit la vieille qui ne la connaissait pas.
— "Ha ! que cela est joli" reprit la princesse, "comment faites-vous ? Donnez-moi que je voie si j'en ferais bien autant."
Elle n'eut pas plus tôt pris le fuseau, que comme elle était fort vive, un peu étourdie, et que d'ailleurs l'arrêt des fées l'ordonnait ainsi, elle s'en perça la main, et tomba évanouie.
Alors le roi se souvint de la prédiction des fées, et jugeant bien qu'il fallait que cela arrivât, puisque les fées l'avaient dit, fit mettre la princesse dans le plus bel appartement du palais, sur un lit en broderie d'or et d'argent.
La bonne fée qui lui avait sauvé la vie en fut avertie. La fée partit aussitôt, et on la vit au bout d'une heure arriver dans un chariot tout de feu, traîné par des dragons. Le roi lui alla présenter la main à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avait fait; mais comme elle était grandement prévoyante, elle pensa que quand la princesse viendrait à se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux château.
Voici ce qu'elle fit : elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans ce château (hors le roi et la reine), gouvernantes, filles d'honneur, femmes de chambre, gentilshommes, officiers. Il crût dans un quart d'heure tout autour du parc une si grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et d'épines entrelacées les unes dans les autres, que bête ni homme n'y aurait pu passer : en sorte qu'on ne voyait plus que le haut des tours du château, encore n'était-ce que de bien loin. On ne douta point que la fée n'eût encore fait là un tour de son métier, afin que la princesse, pendant qu'elle dormirait, n'eût rien à craindre des curieux.
Bien plus tard, le fils du roi qui régnait alors, et qui était d'une autre famille que la princesse endormie, étant allé à la chasse de ce côté-là, demanda ce que c'était que ces tours qu'il voyait au-dessus d'un grand bois fort épais. Un vieux paysan prit la parole, et lui dit :
— "Mon prince, il y a bien longtemps, j'ai entendu dire de mon père qu'il y avait dans ce château une princesse, la plus belle du monde ; qu'elle devait y dormir jusqu’à ce qu'elle soit réveillée par le fils d'un roi, à qui elle était réservée."
Le jeune prince résolut de voir sur-le-champ ce qu'il en était. A peine s'avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s'écartèrent d'eux-mêmes pour le laisser passer :


Jésus s'en alla avec lui ; une foule nombreuse le suivait et l'écrasait. Ses disciples lui disaient : "Tu vois la foule qui te presse et tu demandes : Qui m'a touché ?

Il marche vers le château qu'il voyait au bout d'une grande avenue où il entra, et ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avait pu suivre, parce que les arbres s'étaient rapprochés dès qu'il avait été passé. Il continua donc son chemin.
Il entra dans une grande avant-cour où tout ce qu'il vit d'abord était capable de le glacer de crainte : c'était un silence affreux, l'image de la mort s'y présentait partout, et ce n'était que des corps étendus d'hommes et d'animaux, qui paraissaient morts. Il traverse plusieurs chambres pleines de gentilshommes et de dames, dormant tous, les uns debout, les autres assis ; il entre dans une chambre toute dorée, et il vit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu : la princesse endormie.
Alors comme la fin de l'enchantement était venue, elle s'éveilla ; et le regardant avec des yeux plus tendres qu'une première vue ne semblait le permettre : "Est-ce vous, mon prince ? lui dit-elle, vous vous êtes bien fait attendre."


Ici, on quitte le conte où le prince épouse la princesse. On le quitte de la façon suivante : c’est dans un tout autre monde que celui qui était prévu par les fées du conte que Jésus fait entrer la fillette. Jésus lui disant "Talitha qoum, jeune fille lève-toi", la fait se lever du sommeil de son enfance, de l’enfance spirituelle, à sa réalité d’enfant de Dieu, passant de la mort à l'ouverture vers la vie. Ce que même Jaïros n’avait pas prévu !

C'est à la liberté de l'Évangile à laquelle d'autres femmes ont accédé à Pâques, que Jésus nous donne, à nous tous, par ces femmes, d'accéder aujourd'hui. Il nous dépouille toutes et tous du sommeil de nos dépendances, comme la jeune fille ; de nos fausses espérances, comme celles, peut-être, de Jaïros avant ; de l'amertume de ce que nous aurions perdu, comme la femme qu'il guérit ; et nous dit à toutes et tous, dit à nos âmes ensommeillées dans l'oubli de leur Dieu, "jeune fille, lève-toi" : "Je dormais mais je m'éveille : j'entends mon bien-aimé qui frappe !" — "Ouvre-moi, ma sœur, ma compagne, ma colombe, ma parfaite; car ma tête est pleine de rosée ; mes boucles, des gouttes de la nuit."


RP, Poitiers, 27.06.21
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dimanche 20 juin 2021

Déjà la barque se remplissait. Et lui dormait




Job 38, 1 & 8-11 ; Psaume 107 ; 2 Corinthiens 5, 14-17 ; Marc 4, 35-41

Marc 4, 35-41
35  Ce jour-là, le soir venu, Jésus leur dit : « Passons sur l'autre rive. »
36  Quittant la foule, ils emmènent Jésus dans la barque où il se trouvait, et il y avait d'autres barques avec lui.
37  Survient un grand tourbillon de vent. Les vagues se jetaient sur la barque, au point que déjà la barque se remplissait.
38  Et lui, à l'arrière, sur le coussin, dormait. Ils le réveillent et lui disent : « Maître, cela ne te fait rien que nous périssions ? »
39  Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : « Silence ! Tais-toi ! » Le vent tomba, et il se fit un grand calme.
40  Jésus leur dit : « Pourquoi avez-vous si peur ? Vous n'avez pas encore de foi. »
41  Ils furent saisis d'une grande crainte, et ils se disaient entre eux : « Qui donc est-il, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »

*

Imaginons-nous en l'an 30 de notre ère, aux alentours des habitations de Lemonum, qui deviendra Poitiers. Sur le Clain, la rivière qui coule en contrebas, une barque glisse lentement. Dans la barque, un enfant en train de pêcher. L'eau de la rivière est calme. Un papillon vient d’en frôler la surface, provoquant un poisson qui tente de sauter pour l’attraper. D'un battement d'aile, le papillon lui échappe et poursuit son vol, s’élevant au-dessus des cercles qui s'élargissent sur l'eau paisible de la rivière…

Avant de revenir à notre papillon, transportons-nous à présent près de vingt siècles plus tard, à Boston, en 1963. Un mathématicien du nom d'Edward Lorenz y travaille au Département de météorologie l'Institut de Technologie de l'État du Massachusetts. Il étudie sur ordinateur les problèmes de prévisions météorologiques.

Il s'aperçoit que s'il change de façon très minime les données météo sur son ordinateur, cela bouleverse considérablement les prévisions. On passe, par une minuscule modification, de beau temps à tempête ou l'inverse. Les conséquences de ce changement minime des données est ce qu'il explique lors d'une conférence qu'il donne en 1972, ce à quoi un de ses collègues réagit par une formule qui sera résumée en ces mots : « le battement d’une aile de papillon modifie complètement l’atmosphère, au point qu'on peut dire qu'un battement d'aile de papillon au Brésil peut entraîner une tempête au Texas ». La formule est devenue célèbre sous le nom d'effet papillon. Cela veut simplement dire, au départ, que les prédictions météorologiques à long terme sont à peu près impossibles à tenir, puisque la moindre modification, fût-ce un battement d'aile de papillon, peut tout changer…

Revenons sur le Clain où l'enfant est en train de pêcher en l'an 30 après Jésus-Christ. L'enfant ne sait pas que le papillon qu'il vient de voir échapper, par un simple battement d'aile, à la faim d'un poisson, est peut-être en rapport avec la tempête qui va se lever quelques jours après, à plusieurs milliers de kilomètres de là, sur le lac de Galilée que Jésus, sur une autre barque, sera en train de traverser avec ses disciples…

*

Il parait que les tempêtes sont toujours des surprises dans la mer de Galilée, cette mer que Jésus apaise, cette mer sur laquelle il y a plusieurs barques, nous dit Marc… Plusieurs barques, mais la mer est la même pour tous.

Dans telle barque, on subira dans une véritable angoisse tel remou que telle autre jugera insignifiant. Nos peurs nous sont propres.

Et on ne sait jamais quelle sera la tempête que l’on devra affronter, et qu'un simple papillon lointain et inconnu de nous peut annoncer. La menace ne connaît pas de mesure plus précise que les prévisions météos sur plus de quelques jours.

La mer, à l'époque de notre récit, a une signification ambiguë. Elle a d'un côté des aspects positifs : par exemple, les pêcheurs que sont les disciples en tirent leur nourriture. Mais la mer a aussi une signification menaçante, qui s'exprime dans cette tempête. La mer est aussi ce qui trouble la Création, tandis que Dieu la dompte et en fixe les limites — ainsi au livre de Job (ch. 38, v. 11) : « Tu viendras jusqu’ici, pas plus loin ; là s’arrêtera l’insolence de tes flots ! » dit Dieu à l'océan.

La mer peut être menaçante, l’Esprit de Dieu n'est pas étranger à ses flots et à ses agitations. Rappelons-nous le récit de la Création : l'Esprit de Dieu planait à la surface des eaux, dit la Genèse (ch. 1, v. 2). Notre texte, lui, parle du vent que Jésus apaise. Souffle de Dieu ou vent créé, esprit bon ou mauvais, souffle doux ou vent de tempête.

L'Esprit de Dieu souffle où il veut, dit Jésus, montrant aux disciples l’action de son Père, celui qui fixe ses limites à la mer, celui qui donne le souffle ou le retient, celui qui donne ses ordres aux flots et aux anges, esprits, souffles, vents et papillons.

Mes peurs sont les miennes, nos peurs à chacune et chacun sont les nôtres. Ne sachant pas ce que vivent les autres, nous sommes naturellement tentés de penser que les tempêtes de nos vies sont les plus menaçantes, assez, parfois, pour que nous restions au port… Mais Jésus ne propose pas de ramener la barque au port… « Passons sur l'autre rive », a-t-il dit. À présent, il apaise la tempête en lui donnant un ordre… Après avoir été tiré d'un sommeil qui dit aux disciples que décidément la tempête semble ne pas l'inquiéter.

*

De l'autre côté de cette mer qu'il va calmer, Jésus, un peu plus tard, multipliera les pains, pour apaiser, cette fois, la faim, cette faim, qui, avec la misère de nombreux pays, ou la persécution et la guerre, bientôt les exils écologiques, conduit aujourd'hui aux grands exodes qui se dessinent — parlant de barque, comment ne pas penser à celles, surchargées, qui sombrent de nos jours en Méditerranée.

Nous sommes tous dans la même mer… où Dieu semble dormir, à l'image de Jésus, dont le sommeil nous dit ce silence de Dieu, mais aussi la confiance qui est celle de Jésus.

*

Jésus apaise les flots, en se faisant obéir du vent et de la mer qui sont les mêmes pour tous. En montrant la puissance divine à ses disciples, Jésus leur montre aussi qu'il a pouvoir sur la tempête, pour tous.

Voilà qui nous ramène à une tempête qui traverse le temps, jusqu’à nous, à l’autre bout de vingt siècles, notre tempête elle aussi plus vaste que notre seule barque. La tempête, qui agite les flots pour toutes et tous, s'apaise aussi pour toutes et tous, montre Jésus en réduisant à l'obéissance la mer et le vent. Jésus, lui, est dans la barque, au milieu des flots agités, agités pour tout le monde. Et il calme la tempête, pour tous, nous rejoignant depuis son sommeil qui nous dit son calme et sa confiance — « c’est dans le calme et la confiance que sera votre force », dit Ésaïe (30, 15), auquel Paul fait écho en écrivant que nous sommes sauvés par la foi de Jésus-Christ (Galates 2, 16 ; Romains 3, 22), sauvés de toutes les tempêtes, par la confiance en son Père qu’a eu pour nous celui qui dormait dans la barque. Pour une démultiplication de confiance, comme un effet papillon, la confiance de Jésus entraînant celle des disciples, et de loin en loin, appelant la nôtre.

*

« Vous n'avez pas encore de foi ? » a demandé Jésus (v. 40). Dans la situation qui est la nôtre, la confiance de Jésus est un appel à lui faire confiance comme il a fait confiance en son Père : il a pouvoir sur toutes les tempêtes. Même le vent et la mer lui obéissent !


RP, Poitiers, 20.06.21
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