dimanche 30 août 2020

La puissance du serviteur souffrant



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Jérémie 20, 7-9 ; Psaume 63 ; Romains 12, 1-2 ; Matthieu 16, 21-27

Jérémie 20, 7-9
7 Seigneur, tu m’as séduit, oui, j’ai été bien naïf ; avec moi tu as eu recours à la force et tu es arrivé à tes fins. À longueur de journée, on me tourne en ridicule, tous se moquent de moi.
8 Chaque fois que j’ai à dire la parole, je dois appeler au secours et clamer : « Violence, répression ! » À cause de la parole du Seigneur, je suis en butte, à longueur de journée, aux outrages et aux sarcasmes.
9 Quand je dis : « Je n’en ferai plus mention, je ne dirai plus la parole en son nom », alors elle devient au-dedans de moi comme un feu dévorant, prisonnier de mon corps ; je m’épuise à le contenir, mais n’y arrive pas.

*

Quelle est cette parole terrible que Jérémie doit annoncer à Jérusalem qui, au texte que nous avons lu, lui vaut « outrages et sarcasmes » ? C’est une parole annonçant que les temps ne sont pas à la fête, c’est la parole annonçant la menace de la destruction de Jérusalem. On en trouve le détail au ch. 25 :

Jérémie 25, 8-11
8 Ainsi parle le Seigneur de l’univers : Puisque vous n’écoutez pas mes paroles,
9 je donne ordre de mobiliser tous les peuples du nord – oracle du Seigneur –, en faisant appel à Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur, et je les amène contre ce pays, contre ses habitants – et contre toutes ces nations voisines –, je me les réserve et je les transforme pour toujours en étendues désolées qui arrachent des cris d’effroi, en champs de ruines.
10 Je fais s’éteindre chez eux cris d’allégresse et joyeux propos, chant de l’époux et jubilation de la mariée, grincements de la meule et lumière de la lampe.
11 Ce pays tout entier deviendra un champ de ruines, une étendue désolée, et toutes ces nations serviront le roi de Babylone pendant soixante-dix ans.

Soixante-dix ans. La fin du 2e livre des Chroniques (dernier livre de la Bible hébraïque) précise pourquoi ces soixante-dix ans :

2 Chroniques 36, 20-21
20 [Nabuchodonosor] déporta à Babylone ceux que l’épée avait épargnés, pour qu’ils deviennent pour lui et ses fils des esclaves, jusqu’à l’avènement de la royauté des Perses.
21 Ainsi fut accomplie la parole du Seigneur transmise par la bouche de Jérémie : « Jusqu’à ce que le pays ait accompli ses sabbats, qu’il ait pratiqué le sabbat pendant tous ses jours de désolation, pour un total de soixante-dix ans. »

Soixante-dix années sabbatiques, années de repos de la terre surexploitée, n’ont pas été respectées. L’exil correspond au temps qu’il faut pour rendre à la terre son dû, le temps de repos qui lui a manqué. Soixante-dix ans. Soit, puisque les années sabbatiques intervenaient tous les sept ans, les années sabbatiques d’une période de 490 ans. C’est le calcul que fait le livre de Daniel :

Daniel 9, 2-3 & 20-27
2 […] Moi Daniel je considérai dans les Livres le nombre des années qui, selon la parole du Seigneur au prophète Jérémie, doivent s’accomplir sur les ruines de Jérusalem : soixante-dix ans.
3 Je tournai ma face vers le Seigneur Dieu en quête de prière et de supplications […].
20 Je parlais encore, priant et confessant mon péché et le péché de mon peuple Israël, déposant ma supplication devant le Seigneur mon Dieu, au sujet de la montagne sainte de mon Dieu ;
21 je parlais encore en prière, quand Gabriel, cet homme que j’avais vu précédemment dans la vision, s’approcha de moi d’un vol rapide au moment de l’oblation du soir.
22 Il m’instruisit et me dit : « Daniel, maintenant je suis sorti pour te conférer l’intelligence.
23 Au début de tes supplications a surgi une parole et je suis venu te l’annoncer, car tu es l’homme des prédilections ! Comprends la parole et aie l’intelligence de la vision !
24 Il a été fixé soixante-dix septénaires [c’est-à-dire 490 ans] sur ton peuple et sur ta ville sainte, pour faire cesser la perversité et mettre un terme au péché, pour absoudre la faute et amener la justice éternelle, pour sceller vision et prophète et pour oindre un Saint des Saints.
25 « Sache donc et comprends : Depuis le surgissement d’une parole en vue de la [litt. : conversion et la construction] de Jérusalem, jusqu’à un messie-chef, il y [a] sept septénaires. Pendant soixante-deux septénaires, places et fossés seront [bâtis], mais dans la détresse des temps.
26 Et après soixante-deux septénaires, un messie sera retranché, mais non pas pour lui-même. Quant à la ville et au sanctuaire, le peuple d’un chef à venir les détruira ; mais sa fin viendra dans un déferlement, et jusqu’à la fin de la guerre seront décrétées des dévastations.
27 Il imposera une alliance à une multitude pendant un septénaire, et pendant la moitié du septénaire, il fera cesser sacrifice et oblation ; sur l’aile des abominations, il y aura un dévastateur et cela, jusqu’à ce que l’anéantissement décrété fonde sur le dévastateur. »

Reprenons : la relecture qui est faite par Daniel de Jérémie 25, et des 70 années symboliques d’exil annoncées — comme « rattrapage » des 70 années d’années sabbatiques non-observées (selon 2 Chr 36, 21) —, renvoie donc aux 70 septénaires / i.e. semaines d’années correspondantes, au termes desquelles apparaît 70 fois l’année sabbatique, soit, pour 70 années sabbatiques, 70 septénaires (Dn 9, 24), ce qui fait 490 ans. Si les 70 années sabbatiques non observées renvoient bien au passé, il est logique que les 490 années y renvoient aussi. Dès lors la « parole surgie », parole littéralement de « retour », « conversion » et « édification » de Jérusalem (Dn 9, 25), peut renvoyer tout simplement à la prophétie de Nathan (rapportée en 2 Samuel 7), parole d’édification, par Dieu lui-même, de la maison promise, sur les lieux de l’ancienne Jérusalem idolâtre, « convertie », conquise par David ; les sept premières semaines (soit 49 ans), renvoyant à la durée symbolique du règne du messie-chef (David : c’est au terme de son règne que le temple est bâti, par Salomon).

2 Samuel 7, 8-13
8 […] Ainsi parle le Seigneur de l’univers : […].
10 Je fixerai un lieu à Israël, mon peuple, je l’implanterai et il demeurera à sa place. Il ne tremblera plus, et des criminels ne recommenceront plus à l’opprimer comme jadis
11 et comme depuis le jour où j’ai établi des juges sur Israël, mon peuple. Je t’ai accordé le repos face à tous tes ennemis. Et le Seigneur t’annonce que le Seigneur te fera une maison.
12 Lorsque tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères, j’élèverai ta descendance après toi, celui qui sera issu de toi-même, et j’établirai fermement sa royauté.
13 C’est lui qui bâtira une Maison pour mon Nom […].

Les 62 semaines suivantes renvoient alors au temps de Jérusalem édifiée, mais dans la détresse des temps que vient de confesser Daniel dans sa prière ; et la dernière semaine réfère à l’occupation babylonienne, avec « le messie retranché pas pour lui-même / i.e. : sans successeur », à savoir Sédécias (cf. 2 Rois 25, 1-22), dernier roi de Juda, et remplacé dans une « solide alliance » par un gouverneur à la solde de Babylone (Guedalia – cf. 2 Rois 25, 22 sq.), cela débouchant sur la destruction de la ville (Dn 9, 26) et la profanation du Temple (Dn 9, 26-27).

Cette vision, intervenant pendant la prière de Daniel, est affirmation de la maîtrise de la situation par Dieu et promesse d’exaucement de la prière de Daniel — maîtrise par Dieu que l’on trouve aussi chez Ésaïe :

Ésaïe 44, 28 - 45, 1-3
44, 28 Je dis de Koresh : « C’est mon berger » ; tout ce qui me plaît, il le fera réussir, en disant pour Jérusalem : « Qu’elle soit bâtie », et pour le temple : « Sois fondé ! »
45, 1 Ainsi parle le Seigneur à son messie : À Koresh que je tiens par sa main droite, pour abaisser devant lui les nations, pour déboucler la ceinture des rois, pour déboucler devant lui les battants, pour que les portails ne restent pas fermés :
2 Moi-même, devant toi je marcherai, les terrains bosselés, je les aplanirai, les battants de bronze, je les briserai, les verrous de fer, je les fracasserai.
3 Je te donnerai les trésors déposés dans les ténèbres, les richesses dissimulées dans des cachettes : ainsi tu sauras que c’est moi le Seigneur, celui qui t’appelle par ton nom, le Dieu d’Israël.

On a pris l’habitude, à l’inverse de ce que dit Jérémie sur les soixante-dix ans renvoyant pourtant clairement au passé, on a pris l’habitude — au prix d’une… correction de traduction de « construire » (selon l’hébreu), en « reconstruire » —, de faire dire à Daniel que la parole de construction de Jérusalem et du temple serait le décret de Cyrus, ne faisant aucun cas de la parole, autrement signifiante, du prophète Nathan !

Habitude devenue séculaire à partir de laquelle, de façon tout aussi séculaire, on estime qu’Ésaïe 44-45 parle aussi du même décret, et donc de Cyrus, empereur de Perse. Question : et si Ésaïe ne parlait pas du décret de Cyrus, mais, lui aussi, de la parole de Nathan promettant la construction du temple (ici aussi, selon l’hébreu, et le grec de la LXX, le texte ne dit pas reconstruction, mais construction) ? Si du coup, en regard du contexte d’Ésaïe 40-55, il n’était même pas question de Cyrus dans Ésaïe ?

Le mot hébreu est koresh, qui connote « comme chef » puissance, puissance suprême (selon le dictionnaire Strong). La mention de koresh, en deux versets (44, 28 et 45, 1 ; Segond et Colombe ajoutent une mention de « Cyrus », absente de l’hébreu, en 45, 13 !), la mention de koresh se trouve dans une section (40-55) qui conduit à la présentation du Messie comme serviteur souffrant : la puissance se dévoile dans le serviteur souffrant, Messie de Juda, de la lignée de David, dans lequel sont réconciliés Juda et Israël.

Que vient faire l’empereur de la Perse là-dedans, empereur nommé Kurash (le nom, ou titre, n’est pas unique dans l’Antiquité perse. Il y a déjà un Kurash élamite au VIIe siècle av. JC.), nom qui en persan signifie « soleil », le « roi soleil » ? Ce roi soleil-là a eu une politique religieuse tolérante, rétablissant les lieux de culte, comme en atteste aussi, via l’archéologie, un fameux « cylindre de Cyrus », mentionnant sa réhabilitation du temple de la divinité babylonienne Marduk, qu’il proclame comme « le grand seigneur » — témoignage d’une politique religieuse qui a aussi profité aux Judéens. Mais aucune trace d’une élévation de cet empereur, maître d’un empire allant de l’Inde à l’Éthiopie, au statut de Messie juif ! Ni même trace d’un « universalisme », au fond bien obséquieux, par lequel le livre du prophète Ésaïe aurait rendu hommage à la force militaire d’un empereur, fût-il tolérant, dans une section où précisément il dénonce la force guerrière en annonçant un messie d’Israël souffrant et humilié.

Aucune trace non plus d’un tel hommage à Cyrus dans le livre de Daniel du canon juif. En revanche le Daniel grec, qui clôt la Bible des LXX, se termine par la reconnaissance par Cyrus du Dieu d’Israël, équivalent de sa reconnaissance de Marduk dans le cylindre de Cyrus ! Gageons que c’est là, ainsi que pour Israël en exil dans le Daniel grec, que débute cette relecture de la figure de Cyrus, rejaillissant ensuite sur Ésaïe, relecture finissant par en faire carrément le Messie (sans qu’aucun geste symbolique requis, aucune onction, ne lui ait été octroyée pour un tel titre) — juste via l’identité consonantique possible entre le persan Kurash et l’hébreu koresh, puis le grec Kyros.

Cette lecture, qui fera son chemin, ne s’impose pas encore au temps du Nouveau Testament, qui renvoie abondamment à cette section d’Ésaïe sans aucune allusion à l’idée que koresh serait Cyrus ! En revanche, on trouve bien l’idée que pour Dieu, la puissance s’accomplit dans la faiblesse (1 Co 1 et 2 Co 12) — idée au cœur de cette section d’Ésaïe qui culmine avec le serviteur souffrant manifestant la puissance suprême.

*

Foin de l’obséquiosité supposée du livre d’Ésaïe, au nom d’un « universalisme » des empires et des puissants… que l’on retrouve, hélas, au long de l’histoire, voire de l’actualité. Ainsi, appuyé sur une telle lecture, le protestantisme français du XIXe siècle a répercuté cela en faveur de Napoléon, le recevant comme nouveau Cyrus et abdiquant ipso facto tout esprit critique à son égard !

Un peu d’histoire du XIXe siècle : nous avons eu l’occasion de considérer le bien que l’on peut penser du pasteur Jean-Paul Rabaut, dit Rabaut Saint-Étienne, député constituant et président de l’Assemblée constituante de 1789, auquel on doit, pour cette reprise du Décalogue qu’est la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, la précision, en l’article X, concernant la liberté de culte pour les minorités (alors protestants et juifs). Mis à mort en 1793 sous la Terreur, c’est par son jeune frère, Pierre-Antoine, dit Rabaut le Jeune, que le nom Rabaut continue d’être connu, de façon moins heureuse, du fait de sa soumission inconditionnelle à Napoléon Bonaparte. Les faits : le 18 germinal an 10 / 8 avril 1802, le protestantisme se voit accorder par le Premier consul Bonaparte le statut de religion d’État, dans un décret qui adjoint au concordat passé avec le Vatican les articles organiques concernant les protestants. Clandestins sous l’Ancien Régime les protestants s’enthousiasment pour ce nouveau Cyrus qu’est à leurs yeux ce Premier consul. Président de la commission juridique, Pierre-Antoine Rabaut est le premier à proposer pour le futur empereur le statut de Premier consul à vie, quelques mois après : le 4 août 1802 / 16 thermidor an X. Entre temps, fidèle inconditionnel de son Premier consul, il a présidé à la rédaction du décret du 30 floréal an X (20 mai 1802) rétablissant l’esclavage !… En totale contradiction avec la Déclaration de 1789 qui devait tant à son frère Jean-Paul. Terrible ! Où conduit l’obséquiosité, a fortiori si on l’appuie sur une lecture douteuse de la Bible, censée fonder cela !

Inactuel me direz-vous ? On n’est plus sous Napoléon ! Certes… mais figurez-vous que la même identification à Cyrus à l’égard cette fois de l’actuel président des États-Unis joue un rôle essentiel dans son soutien par un grand nombre de protestants évangéliques américains. Au prétexte qu’il serait, comme Napoléon avant lui, un nouveau Cyrus, et peu importe son inadéquation avec l’éthique biblique : Cyrus disent les tenants de cette thèse, n’était pas exemplaire non plus. Et pour faire bonne mesure, de référer à David et à son adultère avec Bathshéva, doublé de l’exposition de son mari à la mort — oubliant que ce n’est pas son immoralité lors de cet épisode qui a valu à David son avenir dynastique, mais son repentir !

Reste une question : et si Ésaïe ne parlait pas de Cyrus, si son koresh était non pas l’empereur perse, mais le serviteur souffrant ?…

Romains 12, 2 nous a avertis : « Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait. »

Et en l’évangile de ce jour, Jésus serviteur humble et souffrant, — Matthieu 16, 21-27 — :
21 […] commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être mis à mort et, le troisième jour, ressusciter.
22 Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander, en disant : "Dieu t’en préserve, Seigneur ! Non, cela ne t’arrivera pas !"
23 Mais lui, se retournant, dit à Pierre : "Retire-toi ! Derrière moi, Satan ! Tu es pour moi occasion de chute, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes."
24 Alors Jésus dit à ses disciples : "Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive.
25 En effet, qui veut sauvegarder son âme, la perdra ; mais qui la perd à cause de moi, l’assurera.
26 Et quel avantage l’homme aura-t-il à gagner le monde entier, s’il le paie de son âme ? Ou bien que donnera l’homme qui ait la valeur de son âme ?
27 Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; et alors il rendra à chacun selon sa conduite.

RP, Poitiers, 30/08/20
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dimanche 23 août 2020

"La Puissance de la mort n’aura pas de force contre elle"




Ésaïe 22, 19-23 ; Psaume 138 ; Romains 11, 33-36 ; Matthieu 16, 13-20

Matthieu 16, 13 & 15-18
13 Jésus interrogeait ses disciples : […]
15 "qui dites-vous que je suis ?"
16 Prenant la parole, Simon-Pierre répondit : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant."
17 Reprenant alors la parole, Jésus lui déclara : "Heureux es-tu, Simon fils de Jonas, car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux.
18 Et moi, je te le déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et la Puissance de la mort n’aura pas de force contre elle.

Romains 9, 4-5 ; 11, 29 & 32-36
4 À eux qui sont les Israélites, appartiennent l’adoption, la gloire, les alliances, la loi, le culte, les promesses
5 et les pères, eux de qui, selon la chair, est issu le Christ qui est au-dessus de tout, Dieu béni éternellement. […]
29 Car les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables. […]
32 Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire à tous miséricorde.
33 Ô profondeur de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont insondables et ses voies impénétrables !
34 Qui en effet a connu la pensée du Seigneur ? Ou bien qui a été son conseiller ?
35 Ou encore qui lui a donné le premier, pour devoir être payé en retour ?
36 Car tout est de lui, et par lui, et pour lui. À lui la gloire éternellement ! Amen.

*

Le texte de l’évangile de ce jour nous conduit, comme chaque année à la même période, à la confession de Pierre — que la 1ère épître à son nom évoque en ces termes (1 P 2, 4-5) : « Approchez-vous de lui, pierre vivante, rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu ; et vous-mêmes, comme des pierres vivantes, édifiez-vous pour former une maison spirituelle. » La pierre sur laquelle est établie l’Église faite de pierres vivantes est bien le Christ, le Christ confessé ; appelé à être confessé par quiconque, de quelque provenance que ce soit. Le choix par Matthieu du terme grec « Christ » évoque l’espérance du Règne universel de Dieu. La 2e épître de Pierre rappelant cette espérance universelle « de nouveaux cieux et d’une nouvelle terre », pré­cise (2 P 3, 15) : « C’est dans ce sens que Paul, notre frère et ami, vous a écrit selon la sagesse qui lui a été donnée ». Christ universel — c’est ainsi que nous nous pencherons sur Paul et sa mission aux nations, à partir du texte de l’épître de ce jour (Ro 11, 33-36).

Petit rappel du contexte pour saisir son propos : les juifs, disciples du Christ ou pas (à l'époque la rupture Synagogue-Église n'a pas eu lieu), avaient été expulsés de Rome par l’empereur Claude (cf. Actes 18, 2) au début des années 40 du fait, selon l'historien latin Suétone, des troubles suscités parmi eux par un nommé Chrestos (Christ ?) : « Les Juifs provoquant continuellement des troubles à l’instigation de Chrestos, [Claude] les chassa de Rome » (Suétone, Claude, XXV). Lorsque les exilés sont autorisés à revenir, que dit Paul aux Romains ? — c'est au cœur de l’épître : l'accueil d'abord, par les chrétiens non-juifs qui eux n'ont pas été expulsés ; l'accueil d'abord concernant les juifs romains, disciples de Jésus ou pas, d’autant plus que c'est l’accueil des premiers bénéficiaires du message, la Torah, du Dieu de leur salut à eux aussi, les non-juifs de Rome devenus chrétiens. Les chapitres 9 à 11 de l’épître aux Romains sont au cœur de cet appel de Paul.

*

Paul, selon son nom romain — Shaoul (Saul) selon son nom hébreu — vit quelque chose de décisif à l'occasion du moment relaté par le livre des Actes alors qu’il est chargé d'un mandat de poursuite des disciples du Crucifié. Les Romains voient en eux un groupe rebelle. Ils représentent ainsi une menace pour l'existence juive (tous les juifs peuvent être suspectés de cette supposée rébellion). Paul participe donc activement à leur poursuite, avant d’être saisi par sa perception intime du Ressuscité.

À propos de l’attitude des autorités judéennes que partage leur envoyé Paul, le livre des Actes parle de « zèle », mot parfois traduit par « jalousie ». « Zèle » en fait, zèle patriotique compréhensible des autorités face à la menace potentielle, mentionné aussi dans les évangiles à propos de Jésus — cf. Jn 11, 48 : s’il continue, les Romains viendront détruire notre nation. Ça vise Jésus, ça vaut pour ses disciples (cf. Actes 5, 17 et le « zèle » du sanhédrin).

Lorsque Paul cesse d’avoir cette conviction (qui n’a rien d’illégitime !) suite à l’événement du chemin de Damas, il ne cesse pas pour autant d’être pleinement juif revendiqué. Actes 5 (34-39) nous avait prévenus que Rabbi Gamaliel avait demandé la prudence quant à la conviction plus commune qui était aussi celle de Paul avant le moment chemin de Damas : « Si c’est des hommes que vient leur résolution ou leur entreprise, elle disparaîtra d’elle-même ; si c’est de Dieu, vous ne pourrez pas les faire disparaître » (Ac 5, 38-39). Paul, qui selon le même livre des Actes, se réclame de l’enseignement de Gamaliel (Ac 22, 3), s’inscrit désormais dans la ligne de la remarque du maître, convaincu pour sa part que la secte des nazaréens vient bien de Dieu. Un pas plus loin, depuis le chemin de Damas, que le maître, Gamaliel.

S’il y a conversion de Paul (et le mot « conversion » n’est pas dans nos textes), ce n’est en aucun cas un changement de religion, mais un mouvement au sein de son judaïsme dont il considère désormais que la mission historique arrive à son terme prochainement, avec l’avènement du Règne de Dieu manifesté déjà pour lui dans celui qu’il rencontre sur le chemin de Damas comme le Ressuscité.

À l’instar du conseil de Gamaliel, et a fortiori puisqu’il est de ses disciples désormais, il juge à présent inopportun de persécuter ceux en qui il ne voit plus rien de subversif pour son peuple, au contraire ! Il se fera désormais le témoin du Royaume tout proche auprès des nations : le temps annoncé par les prophètes où toutes les nations viennent adorer à Jérusalem est imminent.

Envoyé aux nations, d’où l’usage privilégié désormais de son nom romain, Paul, plutôt que de son nom hébreu, Shaoul, puisqu’il porte les deux, étant citoyen romain de naissance (Ac 22, 25-28). Cela n’implique pas forcément un changement de nom. Mais un changement de vis-à-vis exprimé dans l’usage de son nom romain — nom de naissance tout autant que son nom juif.

*

En tout cela, une conviction de Paul, une lecture des signes des temps : le Règne de Dieu est proche — conviction qui fonde son attitude et sa mission. Cela en regard des promesses des prophètes : en vue de la montée des nations à Jérusalem, il est urgent de faire connaître le Nom de Dieu, et de celui par qui il fait venir le Royaume, à toutes les nations. Établissement du Règne, ou plus précisément restauration du Règne de Dieu via Israël (cf. Ac 1, 6). Restauration, mais élargie aux nations, ce qui ne fut pas le cas auparavant.

Dans ce processus, Israël a connu un échec considérable, qui est l’exil, advenu au tournant des VIe-Ve siècles av. JC, avec la domination babylonienne, situation jamais pleinement résolue, qui vaut encore « maintenant » (Ro 11, 31-32). C’est là la « chute », « la défaite » littéralement, dont il est question en Romains 11 (v. 11-12). Défaite avec sa face… « positive », un effet imprévu : le Nom de Dieu proclamé parmi les nations, effet déjà amorcé auparavant, mais que Paul, au regard de l’urgence, prend en charge activement. Il n’est pas question pour lui de rejeter quoi que ce soit de la Loi, qu’il observe lui-même, mais de ne pas en faire un obstacle à l’élargissement du fruit de l’Alliance aux nations. D’où sa négociation pour les non-juifs de ce que le judaïsme appelle la Loi noachide — i.e. les sept commandements de Noé résumés en Actes 15, 19-21 ; d’où sa grande prudence visant à ne pas faire de la Loi un obstacle et sa vigilance à lutter contre l’exigence de certains d’y conduire les non-juifs.

D’où les conseils qu’il donne aux chrétiens non-juifs de l’Église de Rome (Ro 14), pour ne pas rompre d’avec Israël, d’observer les règles alimentaires, même si, selon ses propos, ils ne seraient théoriquement pas forcément tenus de le faire (conseils qu’il donne aussi aux Corinthiens — 1 Co 8-10). C’est ce qu’on appelle des conseils pour vivre-ensemble, qu’on peut appliquer en tout temps.

Pour Paul, en lien avec ces conseils, la conviction que le temps est bref : le Messie du Règne imminent de Dieu est Jésus, porteur du Nom de Dieu ; d’où l’invocation du Nom du Seigneur, en Ro 10, 13, i.e. pour Paul, Christ, en parallèle avec l’affirmation d’un salut sans exclusive de « tout Israël » (Ro 11, 26), en fonction de l’Alliance que Dieu déploie dans l’Histoire : l’Alliance scellée avec Israël est irrévocable, et à présent élargie par la venue du Messie du Règne imminent à quiconque l’invoque (Ro 10, 13, cf. Joël 2, 32 et reprise en Ac 2, 21. Cf. Pierre en Mt 16 : « Tu es le Christ »).

La conviction qui a animé la mission de Paul restera vraie pour ses disciples et ceux des autres Apôtres avant comme après la destruction du Temple de 70… Puis s’estompera progressivement jusqu’à la conversion de l’Empire romain, jusqu’aux redécouvertes récentes de l’importance du référentiel de la tradition juive.

*

Dans le cadre de sa conviction, il appartient à Paul de prendre en compte ce qui apparaît dès lors comme double fidélité : d’un côté la fidélité au Christ Ressuscité rencontré par l’Apôtre sur le chemin de Damas et à l’envoi par lui des disciples aux nations ; de l’autre la fidélité juive qui est fidélité à l’observance des préceptes de la Torah — qui est aussi ce qu’en dit Jésus (cf. Mt 5, 17-19 — « Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes »). Il se trouve que très vite, l’Église primitive, du fait de sa fidélité à elle, fidélité à l’envoi aux nations, a vu basculer sa démographie vers une majorité de chrétiens d’origine non-juive, entraînant ipso facto un abandon (ou perçu tel par les juifs) de l’observance de la Torah — cela très vite, via l’ignorance de recommandations comme celles d’Actes 15.

Or il est clair que l’histoire a vu dépasser la problématique de Paul, juif de pratique avant comme après sa rencontre du Ressuscité, pour déboucher sur des appels à un changement de religion consistant à renier la précédente. Après le non possumus juif d’un tel reniement, deux courants se sont donc dégagés très tôt (devenus plus tard deux religions), phénomène dont Paul estime déjà qu’il correspond à un mystère, concernant le salut du monde (Ro 9-11), pour lequel il s’exclame (Ro 11, 33-34) :

« Ô profondeur de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont insondables et ses voies impénétrables ! Qui en effet a connu la pensée du Seigneur ? Ou bien qui a été son conseiller ? » Réflexion émerveillée sur un mystère (que l’on pourrait étendre au mystère de l’existence de l’islam ?) — qui ne saurait contourner l’ensei­gnement de Jésus, selon Matthieu (5, 17-19) : « Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir. Car, je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre ne passeront point, il ne disparaîtra pas de la loi un seul iota ou un seul trait de lettre, jusqu’à ce que tout soit arrivé. Celui donc qui supprimera l’un de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire de même, sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux ; mais celui qui les observera, et qui enseignera à les observer, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux. »

Est-ce les disciples de Jésus issus des nations, alors que le ciel et la terre ne sont toujours pas passés, qui s’efforcent de tenir la fidélité au moindre des plus petits commandements de la Torah ? Or c’est bien de la rédemption du monde qu’il est question dans l’espérance du Royaume, où se dessinent donc ces deux fidélités, mystérieusement, indépendamment de ce qu’il en est du salut individuel, mystère intime celui-là, de l’ordre de la relation intime entre Dieu et l’âme.

*

Reste qu’une confusion s’est mise en place par la suite entre deux plans des développements complexes de Paul (salut du monde et relation intime avec Dieu). La confusion de ces deux plans de la réflexion de Paul a débouché sur des compréhensions qui ont fini par faire juger les juifs infidèles tant qu’ils ne deviennent pas chrétiens, ce qui revient à délégitimer leur fidélité à la Torah, telle que prescrite aussi par Jésus. Concernant cette complexité de Paul, voir 2 Pierre 3, 13-18 : « 13 nous attendons, selon [la] promesse [de Dieu], de nouveaux cieux et une nouvelle terre, où la justice habite. 14 C’est pourquoi, mes amis, dans cette attente, faites effort pour qu’il vous trouve dans la paix, nets et irréprochables. 15 Et dites-vous bien que la longue patience du Seigneur, c’est votre salut ! C’est dans ce sens que Paul, notre frère et ami, vous a écrit selon la sagesse qui lui a été donnée. 16 C’est aussi ce qu’il dit dans toutes les lettres où il traite de ces sujets : il s’y trouve des passages difficiles dont les gens ignares et sans formation tordent le sens, comme ils le font aussi des autres Écritures pour leur perdition. 17 Eh bien, mes amis, vous voilà prévenus : tenez-vous sur vos gardes, ne vous laissez pas entraîner par les impies qui s’égarent et ne vous laissez pas arracher à votre assurance ! 18 Mais croissez dans la grâce et la connaissance de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ. À lui soit la gloire dès maintenant et jusqu’au jour de l’éternité. Amen. »

Paul lecteur des signes des temps. Son temps n’est plus le nôtre. Mais lire les signes des temps n’est pas devenu facultatif. À la clé, recevoir et relire la promesse — en son cœur, l’annonce de Jésus à Pierre : « la Puissance de la mort n’aura pas de force contre l’Église ». Quelle signification aujourd’hui, où une pandémie inédite a plus que jamais remis en question son existence, en tout cas sous les diverses formes institutionnelles qu’ont prises nos Églises ? Or plusieurs Églises ont disparu au cours de l’histoire… À commencer par celle, Église essentiellement juive, à laquelle s’adressait Paul, disparue au profit de l’Église institutionnelle de l’Empire romain, dont la capitale bientôt centrale, Byzance, a vu sa basilique à son tour transformée — en mosquée…

Aujourd’hui, dans les remous d’une pandémie qui a déjà tout bouleversé — sans doute à une croisée des chemins, alors que rien ne garantit la survie de nos institutions d’Église, que signifie pour nous la promesse de Jésus « la Puissance de la mort n’aura pas de force contre elle » ? Une question dont la réponse est, comme antan, à recueillir devant le Dieu vivant, dont la Parole, nous dit Jésus confessé comme Christ par chaque pierre vivante de l’Église réelle, spirituelle, subsiste pour l’Éternité…


RP, Poitiers, 23/08/20 (PDF)


dimanche 16 août 2020

Limitation, Incarnation et pandémie




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Ésaïe 56, 1-7 ; Psaume 67 ; Romains 11, 13-32 ; Matthieu 15, 21-28

Matthieu 15, 21-28
21 Jésus partit de là et se retira dans le territoire de Tyr et de Sidon.
22 Une femme cananéenne qui venait de ces contrées, lui cria : Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David. Ma fille est cruellement tourmentée par le démon.
23 Il ne lui répondit pas un mot ; ses disciples s’approchèrent et lui demandèrent : Renvoie-la, car elle crie derrière nous.
24 Il répondit : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël.
25 Mais elle vint se prosterner devant lui en disant : Seigneur, viens à mon secours.
26 Il répondit : Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens.
27 Oui, Seigneur, dit-elle, pourtant les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.
28 Alors Jésus lui dit : O femme, ta foi est grande, qu’il te soit fait comme tu le veux. Et, à l’heure même, sa fille fut guérie.


*

Tyr et Sidon. Territoire marqué par la croyance aux divinités locales, comme une poche où l’universalité du règne du Dieu d'Israël est voilée. Territoire marqué par les daïmonia, idoles pour les juifs, idoles pour Jésus.

Au point que le mot, démon, qui n’est pas en soi péjoratif, désignant les divinités inférieures d’un panthéon complexe, est le mot retenu du grec pour désigner les souffles impurs qui dans la Bible, rendent captifs, épuisent l’âme. Le passage parallèle de Marc (ch. 7, 24-30) emploie alternativement les deux : souffle impur — démon. Une femme épuisée qui crie sa détresse à celui dont elle a perçu qu'il a seul le pouvoir de casser ce cercle infernal d'une vie pour la mort, d'une vie de tourment.

Démon, souffle impur, l’expression peut être étendue à pas mal de problèmes. Luther, à propos de la peste, parle de « purifier l’air ». Je le cite : « Je demanderai à Dieu par miséricorde de nous protéger. Ensuite, je vais enfumer, pour aider à purifier l’air, donner des médicaments et les prendre. J’éviterai les lieux, et les personnes, où ma présence n’est pas nécessaire pour ne pas être contaminé et aussi infliger et affecter les autres, pour ne pas causer leur mort par suite de ma négligence. Si Dieu veut me prendre, il me trouvera sûrement et j’aurai fait ce qu’il attendait de moi, sans être responsable ni de ma propre mort ni de la mort des autres. Si mon voisin a besoin de moi, je n’éviterai ni lieu ni personne, mais j’irai librement comme indiqué ci-dessus. Voyez, c’est une telle foi qui craint Dieu parce qu’elle n’est ni impétueuse ni téméraire et ne tente pas Dieu. » (Martin Luther – sur la peste, Œuvres, Volume 43, p. 132)

Parlant de purifier l’air, Luther n’ignore pas que le Nouveau Testament parle du diable comme du « prince de la puissance de l’air » (Éphésiens 2, 2) — le diable, puissance de division intérieure.

*

Peste, souffle impur, division intérieure. Voilà qui nous ramène à notre actualité !… La pandémie actuelle nous a bien conduits à une sorte de division intérieure, entre deux injonctions divergentes procédant de la même vocation à l'empathie : l’attention au risque de la contagion ; l’accompagnement affectif et spirituel.

Plus qu’au temps de Luther, où on ne connaissait pas ce que l’on sait de nos jours en termes de prophylaxie, il a été, de nos jours, très vite perceptible que l’accompagnement spirituel pâtirait de l'exigence morale, puis légale, face à la pandémie : confinement, gestes-barrière, rassemblements cultuels devenus impossibles (ce que n’avait jamais entraîné la peste), puis limités, etc., autant de mesures imposées à tous. Bref, comme cela avait été admis dans un premier temps : il n’y aurait, pour la durée requise, pas d'accompagnement spirituel digne de ce nom. Réalité effrayante, et qui a justement effrayé… Au point que, tergiversant devant l’énormité de ce fait, on a cru parfois devoir dire, que si, il y aurait bien accompagnement quand même — mais de fait, un peu limité quand même !… « Accompagnement limité », ce qui est tout simplement un oxymore, criant dans des Églises se réclamant d’une théologie de l'Incarnation ! Qu’est-ce qu’un accompagnement minimum, limité ? Que serait une… « incarnation limitée » ? Limitée à quoi ? Limitée par quoi, sinon par l’ordre prophylactique auquel il a bien fallu se plier, auquel il est sain de se plier, sauf à donner dans le déni ?… Tout cela faisant qu’il aurait été plus clair de dire franchement que nous serions acteurs d’un déficit d'accompagnement. Aveu terrible, requérant pour être fait franchement un véritable courage, un terrible courage, qui nous renvoie à la suite des disciples dispersés au vendredi saint. Ce qu’il semble toujours très difficile d’admettre.

Où la pandémie nous contraint à saisir qu’il est toujours aussi difficile pour des chrétiens de suivre le Christ. Depuis ceux qui affirment ne pas avoir à demander pardon s’il est arrivé qu’ils contribuent à l'expansion de la maladie en formant des « clusters » involontaires, puisqu’ils ne l’ont pas fait exprès !… Jusqu'à ceux qui se réjouissent devant tout ce qu’on a fait quand même, via Internet par exemple, devant l'imagination dont on a fait preuve, ou devant le service minimum d’enterrements limités à vingt personnes, le tout revêtu du terme réconfortant d'accompagnement.

Mais… quand on a affirmé accompagner quand même, de façon limitée, on se retrouve en total porte-à-faux avec le véritable accompagnement spirituel qui est signifié dans l'Incarnation : le Christ rejoignant l'humanité totalement et entièrement, corps et âme, sans réserve. Or cela n’a pas été, n’est toujours pas possible — sans qu’il y ait à s'en faire le reproche : le nécessaire ordre prophylactique rend l'accompagnement réel et total impossible.

L'événement pandémique actuel nous ramène à ce qu’il en est de l'Incarnation comme accompagnement, qui n’est pas à notre portée — qui, la situation actuelle nous le rappelle, n’a jamais été à notre portée.

Nous voilà ramenés à nos limites, aux limites de nos gestes limités, nous voilà interrogés quant à la portée de notre envoi, quant à la signification de toutes les missions dont nous nous sommes investis, jusqu’à la mission évangélisatrice, jusqu’à la mission civilisatrice, avec sa dimension sanitaire, dont se sentaient investis en leur temps aussi bien Tintin au Congo que Jules Ferry chantre de la colonisation civilisatrice, qui maintenait la distance « prophylactique » qui créait des sujets qui n'étaient pas citoyens !

Car nos accompagnements limités interrogent radicalement tous nos accompagnements, y compris ceux-là, par la seule distance créée par l’ordre prophylactique qui, nous ramenant à notre texte, fait de chacun de nous, plutôt que des Jésus accompagnateurs, des femmes cananéennes ou des disciples qui, s’approchant de lui demandent à Jésus : « Renvoie-la, car elle crie derrière nous » (v. 23) ; ses problèmes avec ses divinités, son démon, ses souffles impurs, ne sont pas les nôtres !

*

Jésus approuve, apparemment : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ». Oui, il est d'accord : telle est sa mission. Il approuve, mais transpose à un plan que les disciples, avant le dimanche de Pâques — et nombre de commentateurs, après eux — ne perçoivent pas.

Effectivement il n'y a de libération à l’égard des souffles impurs que par le Dieu qui est au-delà de tout nom, au-delà de toute représentation, autre que toute divinité locale. Le Dieu révélé à Israël et par Israël. Il n'y a de liberté que dans la foi en ce Dieu-là, qui est au-delà de tout Dieu, au point que si on s'en donne une conception, ce n'est pas encore lui.

Un paradoxe qui passe par le fait que le Dieu au-delà de tout Dieu, au delà de toute conception de la divinité, au-delà de toutes nos limites, est donné, révélé dans une histoire particulière, celle d'un peuple particulier, avec toutes ses limites, qu’il a pleinement rejointes. Le Dieu dont nous sommes témoins malgré nous est bien celui qui nous est donné, qui se donne malgré tout dans une histoire particulière avec toutes ses limites.

Jésus, ne limitant pas son Incarnation, a fait siennes ces limites-là, nos limites, jusqu’à celles de la « nationalité » et de la religion. Comme il a fait sienne notre mortalité. Il a fait siens nos deuils : il a pleuré la mort de Lazare. Il a fait sienne notre humanité au sens le plus précis. Comme nous, il est devenu un individu, cet individu, appartenant à ce moment de l’histoire — né sous César Auguste, crucifié sous Ponce Pilate — ; appartenant à ce peuple, le peuple juif, peuple de l’Alliance et donc peuple premier de Dieu. Cela aussi Jésus le fait sien jusqu’au bout !

Car c'est dans cette histoire particulière, par cette histoire particulière et malgré elle que le Dieu de l’universel se dévoile, comme en contraste. Ce texte nous dit la profondeur de l'Incarnation du Fils de Dieu, une réalité qui n'a rien d'abstrait.

« Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ». Oui c'est bien par cette réalité concrète-là que se dessine le Royaume : il s'inscrit dans histoire-là, qui est celle dans laquelle le Fils de Dieu s'inscrit, en élevant au statut d'enfant d’Abraham, d'enfant d’Israël, d'affranchi du Dieu d'Israël selon la promesse des prophètes, quiconque en appelle par delà ses idoles et ses captivités à celui qui est au-delà de toute captivité et toute identité qui rend captif (y compris celle héritée pourtant d'Abraham).

*

Où c’est le Christ lui-même qui nous rejoint, et pas nous qui le rejoignons, ni même qui l'imitons (lui seul, et ses envoyés immédiats, exorcisent les souffles impurs pandémiques : on ne s’auto-octroie pas un tel pouvoir !). Nous imitons plutôt les disciples dispersés au vendredi saint, quand lui nous rejoint dans notre dispersion. Sa mort quasi-seul telle que nous la relatent les évangiles et son enterrement quasi-seul tel que nous le relatent les évangiles, se rapprochent fort des enterrements en déficit d'accompagnement des familles, que nous avons vécus et qu’après la fin du confinement strict nous continuons dans une moindre mesure de vivre.

C'est le Dieu au-delà de toute figure de Dieu — car toute figure n'est jamais qu'idole, démon, image de souffle impur —, c'est le Dieu au-delà de tout dieu qui nous advient comme miette de présence, où Dieu est donné pleinement. C’est ce qui se produit avec l’histoire de cette Cananéenne. C'est le Dieu qui s'est dévoilé dans l'histoire d'Israël, le Dieu d'Israël qui s'est dit en Jésus et qui délivre en faisant passer au statut d'enfant perdu de son héritage. C’est ce qu’a cru la femme cananéenne. C’est la foi que Jésus reconnaît en elle : « ta foi est grande ». Et aussitôt, dit texte, sa fille fut guérie…

Nous voilà comme elle, seuls devant Dieu, uniques devant celui-là seul qui l‘incarne, malgré l’Église toujours composée de disciples dispersés, entendant quand même l’appel à l’union et au rassemblement, mais toujours en déficit — « renvoie-la, car elle crie derrière nous ». Une question demeure et demeurera : saurons-nous dire que la présence accompagnante, incarnée, du Père, est le fait du Christ seul, et qu’on ne trouve le Père qu’au-delà de nos dispersions, fussent-elles des rassemblements d'Église, qu’il vient dans une présence invisible, transfigurant nos solitudes en rencontres secrètes, à l’écoute de sa parole (où il s’agit de réapprendre à ouvrir la Bible !), nous rapprochant de Jésus se retirant seul avec le Père, et nous enseignant à faire de même (Mt 6, 6).


RP, Poitiers, 16.08.2020
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dimanche 12 juillet 2020

Pour toi le silence est louange, promesse de germination




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Ésaïe 55, 10-11 ; Psaume 65 ; Romains 8, 18-23 ; Matthieu 13, 1-23

Psaume 65

1 Du chef de chœur, psaume.
De David, chant.

2 Pour toi, Dieu qui es en Sion,
le silence est louange,
et pour toi le vœu sera accompli.
3 À toi qui entends la prière,
viendra tout être de chair.
4 Paroles et actes injustes
ont été plus forts que moi,
mais tu couvres nos péchés.
5 Heureux qui tu choisis,
il demeurera dans tes parvis.
Nous serons rassasiés
des biens de ta maison,
des choses saintes de ton temple.
6 Avec justice, tu nous réponds
par des merveilles,
Dieu notre sauveur,
sécurité de la terre entière
jusqu’aux mers lointaines.
7 Il affermit les montagnes par sa vigueur ;
il se ceint de bravoure.


8 Il apaise le vacarme des mers,
le vacarme de leurs vagues
et le grondement des peuples.
9 Au bout du monde,
on s’effraie de tes signes,
tu fais crier de joie les régions
du levant et du couchant.
10 Tu as visité la terre, tu l’as abreuvée ;
tu la combles de richesses.
La rivière de Dieu regorge d’eau,
tu prépares le froment des hommes.
Voici comment tu prépares la terre :
11 Enivrant ses sillons,
tassant ses mottes,
tu la détrempes sous les averses,
tu bénis ce qui germe.
12 Tu couronnes tes bienfaits de l’année,
et sur ton passage la fertilité ruisselle.
13 Les pacages du désert ruissellent,
les collines prennent une ceinture de joie,
14 les prés se parent de troupeaux ;
les plaines se drapent de blé :
tout crie et chante.

*

N’avez-vous jamais l’impression de n’être pas compris, ou même de ne pouvoir l’être ? Cela notamment parce que vous êtes ailleurs que là où l’on vous classe, cela d’autant plus que vous avez longuement mûri ce qui semble du coup si difficile à dire sans être catégorisé. Rassurez-vous (si cela est rassurant !), c’est ce qui est arrivé à Jésus : on croyait savoir ce qu’est un Messie, et donc on le classifie. Et du coup on ne l’écoute pas ; on croit savoir ce qu’il veut dire, puisqu’on l’a classifié. Et Jésus se tait, il sait que cela ne mènera à rien, sinon à sa mort (c’est pourquoi j’ai précisé que cela n’est pas forcément rassurant !). Jésus se tait : « pour toi, ô Dieu, dit le Psaume, le silence est louange ». Silence. C’est la traduction NBS et « Colombe » du mot hébreu parlant d’un silence confiant (ce pourquoi d’autres versions ont « confiance »). Pour toi, Dieu, ce silence confiant est louange. Celui qui se confie en toi est ailleurs que là où les préjugés qu’on a sur lui l'attendent.

Dans ce silence confiant, il espère en Dieu seul pour que ce qu’il conçoit devant lui, en fidélité à ce qu’il reçoit de lui, s’accomplisse par des voies que les hommes ne connaissent pas. Qu’est-ce qui s’accomplira infailliblement, d’une façon qui nous échappe ? C’est ce que Dieu promet : la parole fécondée dans ce silence confiant, qui est pour Dieu louange. C’est ce que le texte appelle « vœu » : ce qui est conçu dans le silence que Dieu rendra fécond — ce qui sera accompli. Je suis venu pour accomplir dira Jésus…

Et qu’est ce qui vient au jour ainsi ? Le Psaume le dit : la justice (v. 6a), la sécurité (TOB) comme espoir assuré (v. 6c), la fertilité (v. 12) — accomplis par Dieu, pas par nous. Surtout pas par nous comme Église !

Nous, nos œuvres, paroles et actes sont empreints de péché, empreints, littéralement, d’une perversion insurmontable (v. 4) — qui n’appelle que le pardon de Dieu, jusqu’à ce que le vœu s’accomplisse. Un des rites du Yom Kippour ou « Grand pardon » dans le judaïsme, le rite du Kol Nidré / i.e. « tous les vœux », est l’effacement, le recouvrement des vœux qu’on n’a pas réalisés jusque là. Car il faut que justice, sécurité et fertilité viennent au réel, ne restent pas vœu pieu. Et tant que cela n’est pas advenu, que Dieu nous pardonne, qu’il couvre notre faute (v. 4) !

Aussi c’est en Dieu lui-même qu’il s’agit de se confier pour cet accomplissement, cette germination de ce qui est conçu, de ce qui est ensemencé dans le silence confiant — « ma parole ne revient pas à moi sans effet » (Ésaïe 55, 11), cet ensemencement que le Psaume énonce : ensemencement de justice, sécurité, fertilité (v. 6 et 12).

Fruit donné par Dieu seul, pas même par l’Église. Car au pouvoir d’hommes mis à la place de Dieu, cela se fait à l’image des hommes, empreints de péché, de motivations floues : justice humaine et d’Église, guerre dite « juste » (« pour la sécurité »), état civil mêlé d’Église, c’est-à-dire concrètement le mariage puisque le lieu de la fertilité humaine est le mariage — « Dieu les bénit en disant soyez féconds et multipliez-vous » selon Genèse 1, 28.

Quant à la responsabilité temporelle de ces choses exprimées de façon temporelle et civile : armée, justice et état civil, choses qui passent, cela n’est pas le fait de l’Église, qui, si elle en prend possession, étouffe son témoignage propre, témoignage au Dieu qui vient à nous, nous appelle d’au-delà du temps, et vers qui toute chair est appelée à se tourner (v. 3). Repris par le monde et a fortiori par l’Église, ce qui relève de Dieu seul devient péché (v. 4), littéralement paroles/actes (c’est le même mot que la parole créatrice / davar / logos dans la LXX) pervertis, trahison du seul à même de faire germer le monde et le Royaume. L’Église n’a pas d’autre « pouvoir » que de dire cette parole de bénédiction comme fructification, que l’on retrouve dans le Psaume et dans les autres textes de ce jour, comme écho à la Genèse et à sa parole créatrice — au commencement Dieu dit et cela fut —, parole portée dans le silence, pour être fécondatrice, germinatrice de la terre et de la vie (cf. v. 11).

Trois lieux, armée, justice et état civil, de la trahison du Christ resté dans le silence, lorsque l’Église s’est, progressivement, vu confier, ou s’est accaparée, ce qui ne lui appartient pas, ce qui ne lui revient pas. Ça s’est produit progressivement après la conversion de l’Empire romain en une Église devenue institution de pouvoir et qui n’a pas entendu l’avertissement du Psalmiste, David, selon le v. 1 de ce Psaume 65, David qui fut un homme de pouvoir — puisqu’il en faut (c’est aussi une vocation, mais ce n’est pas celle de l’Église), et puisque comme homme de pouvoir, il lui a fallu guerroyer ; jusqu’au point où il s’est entendu dire : tu ne pourras pas me bâtir de temple, parce que tu as du sang sur les mains (1 Chr 28, 3) !

Au début de la conversion de l’Empire romain, au IVe s., l’Église n’a pas oublié cela, puisqu’un soldat, et jusqu’à l’Empereur lui-même, devait, revenant de la guerre, se purifier : la violence le rendait impropre au sanctuaire.

Puis l’Église s’est compromise. Au Ve s., apparaît le concept de « guerre juste », les prémices d’une prochaine police d’Église, et d’un prochain « état civil » d’Église. Autant de choses nécessaires dans le siècle présent, autant de choses relatives au temps — mais impropres à l’Église, témoin du Royaume éternel, qui ne vient ni par la guerre ; ni par la violence : violence légitime dans le temps comme monopole de l’État, bref la police ; ni comme état civil, le Règne de Dieu n’étant pas de monde : « la chair et le sang n’héritent pas le Royaume de Dieu », écrira Paul (1 Co 15, 50). (D’où le problème du recensement de David.)

Armée : au Ve s., saint Augustin conçoit — face au tumulte des peuples (v. 8) — l’idée de « guerre juste », qui prendra du service en s’amplifiant jusqu’aux guerres accomplies soi-disant au nom des Droits de l’Homme. Police : le même saint Augustin relit de façon erronée le « contrains-les d’entrer » de la parabole des invités à la noce, comme pouvant légitimer la persécution des hérétiques, et on voit apparaître les premières traces de ce qui deviendra le mariage d’Église — bref l’état civil ecclésial (rien que la formule est contradictoire). Ici Augustin est resté plus prudent : il affirme n’avoir assisté qu’à un seul mariage, qu’il n’a évidemment pas célébré comme pasteur : ça ne se faisait pas encore.

Plus tard, en Occident latin, cela éclora : aux XIe-XIIe s., l’Église romaine prend le pouvoir, et ce qui va avec — pour faire bref : l’armée (les croisades), la police (l’Inquisition) et l’état civil : désormais l’Église marie, ce qu’elle n’avait jamais fait jusque là. C’est pour avoir refusé tout cela, que, témoins d’un christianisme plus ancien, les cathares ont été si violemment persécutés…

Les Réformateurs ont eu beau remettre cela en question — selon leur théorie des deux règnes, le monde spirituel relevant du témoignage de l’Église, armée et police relevant de l'État, de même que l’état civil (lorsque Luther dit : « le mariage est une affaire profane qui ne regarde pas l’Église ») —, les Réformateurs ont beau avoir eu conscience de cela, les choses en leur temps sont trop imbriquées pour cela change… et on continue jusqu’à nos jours ! Malgré la leçon de l’histoire.

Un exemple. En France au XVIIIe siècle — à l'époque les protestants se marient devant notaire, ne reconnaissant pas le rite nuptial catholique, le seul qui leur est proposé. Résultat, dans les certificats de baptême de leurs enfants (forcément administrés dans l'Église catholique, pour qu'ils aient un état civil), je cite : « L’an mil sept cent quarante huit et le vingt six décembre, par Maître Louyde Jean-Pierre de Lescure prêtre, notre vicaire soussigné, a été baptisé Pierre Jean Teyssier fils bâtard de Pierre Teyssier et de Marie Fraysse, hérétiques calvinistes, vivant en concubinage scandaleux dans la ville de Saint Rome du Tarn, né le 25 du mois de la présente année. » En fait, ils sont mariés mais pas aux yeux de l'Église (i.e. romaine).

La Révolution française, imitant en cela les révolutions protestantes anglaise et américaine, a mis fin à cela : le baptême redevient une affaire d'Église, signe de l'alliance d'éternité ; le mariage redevient une affaire d’État, une chose civile. Et puis — compromission toujours — les Églises (y compris protestantes) s’en mêlent à nouveau. Quant aux guerres, on les fera désormais, non plus au nom du Christ, heureusement, mais, et ce n’est pas mieux, au nom des Droits de l’Homme, cet écho moderne du Décalogue. Et quant à la police, est-on capable de voir qu’elle est l’exact reflet de ce qu’est la société qui l’institue ? Le meurtre de George Floyd ne nous mettra-t-il pas la puce à l’oreille ? Le rôle de l’Église est de dire que le Règne de Dieu n’est pas de ce temps, de dire que toute chair devra venir à lui (v. 3), de dire que le sanctuaire céleste est saint (v. 5). Tout cela est dans notre Psaume. Dire aussi avec le Psaume que la justice dont on fait le vœu, la parole semée l’accomplira, elle germera.

*

« Comme descend la pluie ou la neige, du haut des cieux, et comme elle ne retourne pas là-haut sans avoir saturé la terre, sans l’avoir fait enfanter et bourgeonner, sans avoir donné semence au semeur et nourriture à celui qui mange, ainsi se comporte ma Parole du moment qu’elle sort de ma bouche : elle ne retourne pas vers moi sans résultat, sans avoir exécuté ce qui me plaît et fait aboutir ce pour quoi je l’ai envoyée. Vous serez dans la jubilation et la paix » (Ésaïe 55, 10-11).

Que nous disent au fond ce Psaume, le prophète Ésaïe en ces versets que nous venons de lire, et la parabole du Semeur ? Matthieu 13, 3-9 : « Voici que le semeur est sorti pour semer. Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin ; et les oiseaux du ciel sont venus et ont tout mangé. D’autres sont tombés dans les endroits pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre ; ils ont aussitôt levé parce qu’ils n’avaient pas de terre en profondeur ; le soleil étant monté, ils ont été brûlés et, faute de racine, ils ont séché. D’autres sont tombés dans les épines ; les épines ont monté et les ont étouffés. D’autres sont tombés dans la bonne terre et ont donné du fruit, l’un cent, l’autre soixante, l’autre trente. Entende qui a des oreilles ! »

Que disent nos textes ? Que le Royaume « ne vient pas de façon à frapper les regards » (Luc 17, 20), qu’on ne le fait avancer ni par nos prétentions, ni par notre pouvoir ; le Règne de Dieu n’a rien à voir avec tout ce que nous prétendrions en construire à force de forcer les choses.

Ces textes nous conduisent au cœur de la bonne nouvelle de la foi, de la confiance seule, conçue dans le silence. C'est de l’ordre de la semence à recevoir de la seule écoute de la Parole de Dieu. La bonne terre de Matthieu (13, 9) n’est rien d’autre que cette disposition, cette disponibilité confiante — qui n’est ni bord de chemin, ni cailloux, ni épines. Bonne terre, disponible. Et dès lors à même de fructifier en abondance. C’est la seule façon qu’a proposé Dieu de faire venir le Royaume. En le forçant, on le gâche. En y introduisant un rôle à notre pouvoir, surtout d’Église, on le manque.

Il s’agit simplement d’être ouvert à la Parole de Dieu avec confiance.

Confiance. « J’estime en effet, écrit Paul, que les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire qui doit être révélée en nous. Car la création attend avec impatience la révélation des enfants de Dieu : livrée au pouvoir du néant — non de son propre gré, mais par l’autorité de celui qui l’a livrée, elle garde l’espérance, car elle aussi sera libérée de l’esclavage de la corruption, pour avoir part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu » (Rom 8, 18-21).

Cela, c’est le fruit, la germination et le fruit de la parole qui éclora, se réalisera, depuis ce silence qui pour Dieu est louange et dans lequel, avec le Psalmiste, nous sommes appelés à entrer…


RP, Poitiers, 12 juillet 2020
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dimanche 5 juillet 2020

"Je suis doux et humble de cœur"




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Zacharie 9, 9-10 ; Psaume 145 ; Romains 8, 9-13 ; Matthieu 11, 25-30

Matthieu 11, 25-30
25 En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits.
26 Oui, Père, c’est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance.
27 Tout m’a été remis par mon Père. Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler.
28 « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous donnerai le repos.
29 Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes.
30 Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger. »

*

« Je suis doux et humble de cœur : prenez sur vous mon joug, mettez-vous à mon école, et vous trouverez le repos de vos âmes », nous dit Jésus. L'humilité est reposante. Rien à prouver, rien à exhiber, rien à prétendre. Contrairement à l'injonction, très en vogue aujourd'hui, exigeant de chacun une originalité au fond épuisante ; se distinguer à tout prix, y compris en matière de croyance, ou de non-croyance, certains que ceux qui nous ont précédés étaient moins malins que nous. Nous sommes devenus de grands savants, qui en savons plus que les Prophètes, les Apôtres, les Pères de l'Église, les Réformateurs…

Tous dans la pratique du « mais moi je vous dis », des antithèses… que Jésus n'a jamais pratiquées ! Il n'y a pas de « mais moi je vous dis » dans l'enseignement de Jésus. C'est ce que peut nous permettre de mieux percevoir le texte d’aujourd’hui : un Jésus humble. Pas d'un « mais moi », qui au fond serait hautain ; il y a dans le grec du Sermon sur la Montagne un « et », pas un « mais » : pas de « mais moi » comme façon de s'opposer, mais au contraire invitation de Jésus, dans un « et moi », à l'approfondissement, humble approfondissement, intériorisation.

Leçon très actuelle, quand l’obligation de se distinguer est devenue telle qu'elle a ouvert l'ère du paradoxe qui fait que l'originalité réelle est de n'être pas original ! Face à la masse des originaux si semblables les uns aux autres, tous dressés contre la naïveté des enfants qui croient, — qui croient « encore », ajouteraient les plus avancés dans une fuite en avant où il finit par être très glorieux d'être bien au-dessus des enfants attardés qui croient « encore » ; grande sagesse de grands savants, plus forts que celles et ceux pour qui le sentiment de l'absence de Dieu est souffrance et trouble, aux prises avec le mal dans le monde et face à l'absence de réponse facile — mystère caché.

Un mystère caché… « Père, constate Jésus, Seigneur du ciel et de la terre, tu as caché cela aux sages et aux intelligents, et tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, c’est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance »… constat arrachant à Jésus ce cri de louange — « Je te loue, Père » —, en solidarité avec celles et ceux qui trouvent leur paix dans la révélation du Père par le Fils comme don du Père par le Fils.

*

Face au poids de nos vies, n’est-ce pas se leurrer que prétendre avoir accédé à une sagesse telle que les mystères, et jusqu’au mystère de Dieu ou de l’univers, nous seraient devenus moins opaques ? Qu’est-ce que cet aveuglement, que n’ont pas les enfants, qui pousse au fond à mépriser les capacités rationnelles de son prochain, ou des hommes et femmes du passé, ou d’autres continents et d’autres sagesses ? Être dans une lumière telle que l'on se place au-dessus de tout — y compris finalement de la grâce, qui est d'abord surprise et étonnement.

Il est une vraie lumière, qui éblouit et aveugle celui, celle, qui ainsi, confesse être aveugle. C'est cette lumière que porte Jésus, sagesse mystérieuse et cachée, que le monde ne reçoit pas. « Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler » (v. 27).

Cela dit, la mise en valeur de la foi et de l’étonnement ne veut pas dire, loin s’en faut, que Jésus nous dispenserait de tout effort intellectuel, de tout apprentissage ! Il ne s’agit pas, sous prétexte que Jésus a donné les enfants en exemple face aux prétendues intelligences supérieures, de s’imaginer qu’il condamne l’intelligence et la sagesse. Non, il vise ceux qui à force d’en être imbus se montrent ni sages ni intelligents. La force de l’enfant est sa capacité à s’étonner. C’est ce que Jésus exalte : une aptitude à recevoir celui que nul ne connaît sinon celui à qui le Fils veut bien le révéler.

*

Que dit Jésus ? Qu'il s'agit de recevoir l'enseignement de la Bible — le classique « joug de la Torah » du judaïsme — au plus intime de notre être, indépendamment de tous les qu'en dira-t-on et de tous les qu'en verra-t-on. Méditer, intérioriser les paroles bibliques, n'est rien d'autre qu'être en train d'établir pour sa vie des fondements de vérité, dans la mise en pratique qui en découle. « Prendre son joug ».

Voilà qui donne un joug léger, s'agissant de se confier en Dieu de façon à ce que lui-même produise en nous ce que son enseignement requiert. Luther dira que ce n'est pas le fruit qui produit l'arbre, mais l'inverse ; de même ce n'est pas l'œuvre qui porte la foi, mais l'inverse.

Il faut nous souvenir de la distinction que fait Matthieu entre l’apparence et ce qui est caché. Une justice publiée sur les toits est vaine, disait Jésus dans le Sermon sur la Montagne. Une prière exhibée n'a d'autre exaucement que la satisfaction d'en obtenir l'admiration d'autrui. Et Jésus d'inviter à la mise au secret, au ciel, présent au milieu de nous, lieu de la liberté, notre récompense, car « là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt 6, 21).

Il est donc question d'une apparence, vaine, et d’une réalité cachée, cachée même aux savants, peut-être même surtout aux savants, mais qui seule est richesse. Et les deux choses sont en stricte opposition.

*

Or, demeurer dans cette réalité vraie et cachée, demeurer dans l’humilité quant à la vie devant Dieu, quant à la pratique de la justice, voilà qui est réellement reposant, voilà qui est un joug extrêmement léger, surtout face aux spécialistes de ce qui est bien et de ce qui est mal… en général pour autrui. Pour ceux qui entendent la parole de Jésus, la Loi devient bonne nouvelle — c’est-à-dire Évangile —, une mise en marche qui libère de tout poids, un vrai repos.

Voilà donc deux aspects de la relation à la Loi divine que nous propose ici Jésus. Écouter ce qu’elle dit avec humilité, sans croire savoir — c’est la sagesse, comme celle des enfants — pour connaître cet élément essentiel de la relation avec Dieu comme Père, l’humilité précisément, qui est d’un accès si difficile aux sages et aux intelligents.

Et l’intériorisant ainsi, découvrir combien dès lors ce joug devient léger, le joug de Jésus, sous son regard, dans l’humilité, sans rien à prouver à quiconque, surtout pas à ceux qui savent, ou qui l’imaginent, et qui du coup, ignorent ce cœur de la parole révélée. Dès lors, « ne vous inquiétez donc pas » et ayez confiance au Père pour toute chose.


RP, Châtellerault, 5.07.2020
En PDF : déroulement du culte en entier :: :: Prédication
Et ici : prédication de Philippe Cousson, donnée à Poitiers


dimanche 28 juin 2020

"Qui m’accueille accueille celui qui m’a envoyé"




Reprise des cultes à Châtellerault et Poitiers chaque dimanche à 10 h 30

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PDF ici

2 Rois 4, 8-16 ; Psaume 89 ; Romains 6, 3-11 ; Matthieu 10, 37-42

2 Rois 4, 8-16
8 Il advint un jour qu’Élisée passa à Shounem. Il y avait là une femme de condition, qui le pressa de prendre un repas chez elle. Depuis lors, chaque fois qu’il passait, il s’y rendait pour prendre un repas.
9 La femme dit à son mari : « Je sais que cet homme qui vient toujours chez nous est un saint homme de Dieu.
10 Construisons donc sur la terrasse une petite chambre ; nous y mettrons pour lui un lit, une table, un siège et une lampe ; quand il viendra chez nous, il pourra s’y retirer. »
11 Un jour, Élisée vint chez eux ; il se retira dans la chambre haute et y coucha.
12 Il dit à son serviteur Guéhazi : « Appelle cette Shounamite ! » Il l’appela et elle se tint devant le serviteur.
13 Élisée dit à son serviteur : « Dis-lui : Tu nous as témoigné toutes ces marques de respect. Que faire pour toi ? Faut-il parler en ta faveur au roi ou au chef de l’armée ? » Elle répondit : « Je vis tranquille au milieu des miens. »
14 Il dit : « Mais que faire pour elle ? » Guéhazi répondit : « Hélas ! Elle n’a pas de fils, et son mari est âgé. »
15 Il dit : « Appelle-la ! » Il l’appela et elle se tint à l’entrée.
16 Il dit : « A la même époque, l’an prochain, tu serreras un fils dans tes bras. » Elle dit : « Non, mon seigneur, homme de Dieu, ne dis pas de mensonge à ta servante. »

Matthieu 10, 37-42
37 « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi.
38 Qui ne se charge pas de sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi.
39 Qui aura assuré sa vie la perdra et qui perdra sa vie à cause de moi l’assurera.
40 « Qui vous accueille m’accueille moi-même, et qui m’accueille, accueille celui qui m’a envoyé.
41 Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste.
42 Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu’un verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense. »

*

Qu’a fait cette femme, accueillant le prophète Élisée ? Elle a accueilli, à travers son prophète, Celui qui l’a envoyé. Pour cela, elle s’est montrée non-propriétaire de ses propres biens, y renonçant sans même qu’elle le sache, devinant sans le savoir la Source éternelle de ses biens — Source dont parle le prophète.

Un renoncement qui s’illustre dans le fait que le texte biblique ne la nomme même pas, non plus que son mari (tout ce que l’on sait, c’est qu’ils sont de Shounem). « Qui perdra sa vie à cause de moi », dit Jésus, en qui se manifeste la Source éternelle de tout bien, « qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera ». C’est là la « récompense » dont il parle : trouver la vie.

Terme étrange que ce mot « récompense », qui (sachant le mot choisi par Jésus : salaire, rémunération) pourrait paraître dire qu’il s’agit d’acheter un bénéfice, ou au moins d’être payé en retour pour une œuvre. Or c’est précisément cela, un bénéfice en retour, à quoi a renoncé la femme et son mari accueillant Élisée — qui lui propose : « “Faut-il parler en ta faveur au roi ou au chef de l’armée ?” Elle répondit : “Je vis tranquille au milieu des miens.” » (2 R 4, 13). Bref : « Je ne veux rien, je n’ai besoin de rien ».

Renoncer pour trouver la vie. Trouver la vie : c’est le signe qu’elle va recevoir, à travers un don qu’elle n’a pas demandé, fruit de la bénédiction de son couple qu’elle reçoit d’Élisée, écho à la Genèse : « Dieu les bénit en disant : soyez féconds et multipliez-vous » (Gn 1, 28) — « À la même époque, l’an prochain, tu serreras un fils dans tes bras » (2 R 4, 16). Ce qui va advenir (v. 17) — et malgré le fait qu’elle n’a rien demandé, et malgré ses doutes sérieux (v. 16b). C’est un signe que nous donne le récit, bénédiction concrète pour la femme, signe pour nous tous :

Signe seulement, via une parole performative du prophète, c’est-à-dire parole qui produit ce qu’elle dit, mais pas phénomène automatique et nécessaire, genre ce qu’on désigne en général comme « magique », sans quoi le signe serait vide, et se résumerait à une forme de rémunération ! Or il s'agit d’un signe de réception de la vie — « qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera ». Où l’on rencontre l’Évangile…

*

Renoncer à tout ce qui nous est cher… « Qui aime père et mère, ou fils et fille plus que moi n’est pas digne de moi. » De quoi s'agit-il ? De renoncer, à tout, jusqu’à soi-même, et ceux qui nous sont chers, pour fonder de vraies relations. En refondant les relations. Il n'est de vraies relations humaines qu'au travers de renoncements — voire ruptures symboliques. Dans nos relations avec autrui, en premier lieu nos proches, et même, et surtout, avec nous-même.

*

On ne connaîtra de relation vraie avec soi-même et avec nos enfants, nos parents et nos proches en général, que pour les avoir perdus comme enfants, parents, etc., de s’être perdu soi-même, et s'être retrouvé tel que nous sommes devant Dieu, les avoir retrouvés tels qu’ils sont devant Dieu qui nous les a confiés pour que nous les lui rendions, de sorte qu’au travers de ce renoncement, nous puissions avoir de nouvelles relations, vraies, avec eux.

*

Or, c’est là finalement… le pardon, ou don au travers, en l’occurrence au travers du renoncement ! Pourquoi le pardon ? C’est que la relation sans renoncement avec les proches, à commencer par la relation parents-enfants, focalise sur ce qui blesse. L’intensité des relations fait la profondeur des blessures qui s’y vivent. D’où jusqu’à une haine latente, même, qui doit être reconnue, sous peine de rester purulente — c’est là le lieu le plus intense aussi du pardon. C’est le passage sans lequel il n’est pas de pardon.

Le pardon est à la fondation du monde, là où le Christ est crucifié (Apoc 13, 8 : « l’Agneau de Dieu immolé depuis la fondation du monde »). Le pardon est né à la fondation du monde, puisque le monde ne peut pas exister, ne peut pas venir à l’être sans pardon — le livre biblique de la création, de l'origine, du commencement (de la Genèse en grec), le dit en se terminant par le pardon, en l’occurrence le pardon de Joseph à ses frères, sans quoi l’histoire de la promesse se serait arrêtée là ! Écho dans l'Évangile : « Qui ne se charge pas de sa croix… » (v. 38). Le pardon rend le monde possible.

C’est que le pardon est né là où le Christ est crucifié (Ap 13, 8), au moment où il prie en faveur de ses bourreaux : « Père, pardonne leur car il ne savent pas ce qu’ils font ! » Voilà un homme, le Fils de Dieu, qui ne se fait pas d’illusions sur l’âme de ses semblables, sur la laideur des motivations de ses ennemis — qui le bafouent, lui crachent dessus et le mettent à mort, toujours dans les moqueries ; le clouent pour cette mise à mort honteuse, exhibé nu à une foule hurlante ; lui font subir ce châtiment en faisant mine de penser qu’il le mérite bien. Une honte difficile à imaginer, et à même de fournir une haine légitime… Et voilà finalement une parole de pardon, sans amertume. Eh bien, c’est que le Christ ne s’est pas illusionné sur ses ennemis. Aucune relation illusoire ne subsiste avec eux. Mais dès lors la relation peut devenir libre, sans arrière-pensée. Un vrai renoncement ayant eu lieu, le pardon est possible.

C’est parce que ce genre de renoncement plein, réel, qui ne laisse aucune illusion, n’a lieu que rarement que le pardon vrai est extrêmement rare. Il reste encore de l’attachement, le besoin de se venger, donc de prouver, face à telle ou telle action blessante dont on reste marqué. Tant qu’il reste de l’illusion sur soi-même, point de pardon réel. Et cela commence entre proches, et avant tout entre parents et enfants. Tant que reste une blessure, un besoin de prouver encore.

Là il manque encore ce renoncement total, qui permet de pardonner enfin, et de vivre côte à côte dans la liberté.

On est loin des pardons illusoires qui cachent mal des blessures pas reconnues. Aimer le crucifié plus que tout, entrer dans sa douleur et donc son pardon, y perdre sa vie. C’est le prix de la grâce. Pour un acte de la foi, qui est œuvre miraculeuse de la grâce, une façon de recevoir sa propre mort, de se charger de sa croix (v. 38) ; cf. Ro 6, 3-11 : « si nous sommes morts avec Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. Nous le savons en effet : ressuscité des morts, Christ ne meurt plus ; la mort sur lui n’a plus d’empire » (Ro 6, 8-9). Mort à soi-même indispensable pour la naissance d'en haut, la naissance à la liberté : « qui aura gardé sa vie la perdra, et qui aura perdu sa vie à cause de moi la retrouvera » (v. 39).

*

La Shunamite n’obtient son enfant, ne trouve son enfant, que d’avoir renoncé ! Et pour cela d’avoir accueilli le Dieu que nul n’a jamais vu en accueillant celui qui lui en a apporté la parole. « Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste. Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu’un verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense ». Récompense, à savoir, on l’a vu, la vie.

Car alors, un monde nouveau, prémisse des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, peut advenir, un monde de relations humaines basées sur un dialogue reconnaissant que l'autre, fût-il notre enfant, notre père ou notre mère, n’est ni une reproduction de nous-mêmes, ni l’anti-image qu’il nous faudrait fuir ; qu’il est lui aussi un être à l'image de Dieu manifestée en Christ : « qui vous reçoit me reçoit, qui me reçoit reçoit celui qui m'a envoyé » (v. 40).

Comme la Shunamite accueillant Élisée. Car c'est bien ce qu'il en est de l'accueil des disciples — fût-ce sous le simple signe de l'apport d'un verre d'eau — que réclame Jésus. Il est question ici à travers l’accueil de son serviteur, de l'accueil de Dieu, et donc du prochain tel qu'il nous est donné sous le regard de Dieu, tel que le regard de Dieu porté dans le Christ le fait advenir comme être à l'image de Dieu, nous en dévoile la valeur infinie. Un prochain radicalement autre, fondé dans l’image de Dieu, c'est-à-dire irréductible à nos projections, à nos schémas. Voilà qui ouvre à savoir reconnaître un prophète ou un juste, jusque parmi les plus petits. Pour une découverte du prochain, riche en Dieu face à nous-mêmes, à commencer par ces prochains que sont nos enfants et nos parents, ce qui ne se fera qu'à travers la réception de la rupture que la Croix opère entre eux et nous, qu'à travers ce que nous les abandonnerons à Dieu. Et, pour cela, que nous nous y abandonnerons nous-mêmes.


RP, Poitiers, 28.06.2020


dimanche 21 juin 2020

"Tu m’as séduit, Éternel"




Reprise des cultes :
— Châtellerault depuis le 14 juin (puis, jusqu'à nouvel ordre, tous les 15 jours) ;
— Poitiers le 21 juin

Liturgie et prédication en PDF ici

Lecture de l’Évangile et prédication (PDF ici) en audio ici :


Jérémie 20, 10-13 ; Psaume 69 ; Romains 5, 12-15 ; Matthieu 10, 26-33

Jérémie 20, 7-18
7 Tu m’as séduit, Éternel, et je me suis laissé séduire ; Tu m’as saisi, tu m’as vaincu. Et je suis chaque jour un objet de raillerie, Tout le monde se moque de moi.
8 Car toutes les fois que je parle, il faut que je crie, Que je crie à la violence et à l’oppression ! Et la parole de l’Éternel est pour moi Un sujet d’opprobre et de risée chaque jour.
9 Si je dis : Je ne ferai plus mention de lui, Je ne parlerai plus en son nom, Il y a dans mon cœur comme un feu dévorant Qui est renfermé dans mes os. Je m’efforce de le contenir, et je ne le puis.
10 Car j’apprends les mauvais propos de plusieurs, L’épouvante qui règne à l’entour : Accusez-le, et nous l’accuserons ! Tous ceux qui étaient en paix avec moi Observent si je chancelle : Peut-être se laissera-t-il surprendre, Et nous serons maîtres de lui, Nous tirerons vengeance de lui !
11 Mais l’Éternel est avec moi comme un héros puissant ; C’est pourquoi mes persécuteurs chancellent et n’auront pas le dessus ; Ils seront remplis de confusion pour n’avoir pas réussi : Ce sera une honte éternelle qui ne s’oubliera pas.
12 L’Éternel des armées éprouve le juste, Il pénètre les reins et les cœurs. Je verrai ta vengeance s’exercer contre eux, Car c’est à toi que je confie ma cause.
13 Chantez à l’Éternel, louez l’Éternel ! Car il délivre l’âme du malheureux de la main des méchants.
14 Maudit soit le jour où je suis né ! Que le jour où ma mère m’a enfanté Ne soit pas béni !
15 Maudit soit l’homme qui porta cette nouvelle à mon père : Il t’est né un enfant mâle, Et qui le combla de joie !
16 Que cet homme soit comme les villes Que l’Éternel a détruites sans miséricorde ! Qu’il entende des gémissements le matin, Et des cris de guerre à midi !
17 Que ne m’a-t-on fait mourir dans le sein de ma mère ! Que ne m’a-t-elle servi de tombeau ! Que n’est-elle restée éternellement enceinte !
18 Pourquoi suis-je sorti du sein maternel Pour voir la souffrance et la douleur, Et pour consumer mes jours dans la honte ?

*

« Si j’avais su au début, quand j’ai commencé d’écrire, ce que j’ai maintenant éprouvé et vu, à savoir à quel point les gens haïssent la Parole de Dieu et s’y opposent aussi violemment, je m’en serais tenu en vérité au silence […] Mais Dieu m’a poussé de l’avant comme une mule à qui l’on aurait bandé les yeux pour qu’elle ne voie pas ceux qui accourent contre elle […] C’est ainsi que j’ai été poussé en dépit de moi au ministère d’enseignement et de prédication ; mais si j’avais su ce que je sais maintenant, c’est à peine si dix chevaux auraient pu m’y pousser. C’est ainsi que se plaignent aussi Moïse et Jérémie d’avoir été trompés. » (Luther, Propos de table)

*

Tout le malheur du prophète vient de ce qu'il a été, à son propre dire, séduit par Dieu (v. 7). La sainteté de Dieu, qui a resplendi à ses yeux depuis le silence de la Création et les paroles de sa Loi, est devenue séduction ! C'en est fini de Jérémie, c'en est fini de sa paix ; c'en sera à terme fini, pour lui, de la douceur de sa vie. C'est face à la sainteté indicible de son Dieu qu’il perçoit de façon incontournable le tragique qui désormais habitera sa vie — dans le manque qui sera le sien et que rien, en ce monde sans sainteté, ne pourra combler. « Malheur à moi, car je suis un homme aux lèvres impures, au milieu d'un peuple aux lèvres impures », dira Ésaïe face à une expérience similaire (És 6).

C’est là le fondement de la parole que Jérémie sera voué à adresser à Jérusalem : c’est dans le miroir de la sainteté divine qu’apparaît la condamnation de Jérusalem et l’exil prochain vers Babylone.

La misère de Jérusalem n'éclate que dans le miroir de la sainteté divine qui a séduit le prophète. Car le péché vient par la Loi, selon Paul aux Romains (ch. 5), la Loi divine, ce reflet du Dieu saint. Le péché nous entraîne en effet par le désir de combler le manque de sainteté que la Loi de Dieu a révélé en nous. Le prophète l'a su, la séduction de Dieu est aussi la révélation d'un manque. Le péché vient du refus de ce manque ; il naît dans la poursuite effrénée de toutes les nourritures frelatées, de toutes les sources polluées dont on voudrait étancher sa soif. Les idoles, les fausses spiritualités et autres mensonges. À propos des idoles, des faux dieux, des dieux et modèles qu’on s’invente, Jérémie parle de citernes crevassées où le peuple s’empoisonne au lieu de se de désaltérer à la parole pure du vrai Dieu, cette parole que porte Jérémie pour son malheur. Jérémie le vit jusqu'en son cri de révolte : « qu'a-t-il fallu que je naisse ! » (v. 14)

Mais il sait aussi que face à Dieu, le monde qui n'est pas à la mesure de Dieu, est insipide, vidé de goût. Un monde de faux-semblants et de masques, qui n’arrivent pas à cacher son manque. Dieu seul peut combler ce manque. La poursuite au mauvais endroit de ce qui ne peut pas le combler ne fait que produire une frustration de plus en plus irrémédiable. Alors Jérémie doit parler, il ne peut pas se taire.

*

De là naît la malédiction de la vocation de Jérémie, le bien nommé « prophète de malheur ». Car comment sa Jérusalem, à laquelle il prêche, qui, comme la plupart des vivants, n'a pas perçu la source éternelle de ses joies passagères, comment pourrait-elle accueillir de telles jérémiades ? Comment pourrait-elle accepter la parole de son malheur ?

Alors tout plutôt que cela : jusqu'à payer des faux prophètes ; surtout faire taire ce rabat-joie ! Et la suite du livre rappelle qu’on l’a bien fait : on a payé des faux prophètes pour qu’ils donnent des paroles rassurantes, mais creuses, fausses, pour remplacer la parole du prophète qui dérange parce qu’elle est vraie. Remarquez que lui aussi serait le premier à vouloir se taire, à voir cesser sa honte, le mépris qu’on lui porte. Car c’est à cause de sa vocation qu’on le méprise. Pensez : il dit la vérité.

Mais comment accepter cette parole qui nous dérange tant ? On veut être flatté. Or la vérité ne sait pas flatter ! Alors, à moins de se rendre à l'acceptation de la douleur qui tenaille le prophète, on préférera s’illusionner : j'ai faim et soif, je veux des citernes crevassées, je veux des courges d’Égypte et des cailles, je préfère le pays de servitude et l'infantilisme de son esclavage, plutôt que le désert de la Vérité.

Mais pour Jérémie, Dieu l'a saisi, et il ne pourra pas se taire. Il se trouve pris et tiraillé entre les contradictions de sa vocation. Entre la splendeur de la sainteté dont il sait qu'il ne l'atteint pas, et que le péché et la laideur demeurent, et la paix qui serait dans cette impossible atteinte.

*

Mais le comble du désespoir de Jérémie est en ce que sa justice est au cœur même de ses tiraillements, dans les paroles épouvantables de sa honte, dont le tout Jérusalem voudrait qu'il les étouffe — comme lui aussi, d'ailleurs, le voudrait bien (v. 10-11).

Puis, pourtant, c'est au cœur de sa détresse d'être au monde que Jérémie reçoit de Dieu la parole de sa justice. C'est pour celui qui a l'outrance de dire le malaise infini que creuse la sainteté de Dieu entre le désir inassouvi qu'elle a suscité et un vécu blafard — c'est pour celui qui dit ce malaise, et en quels termes, — que Dieu prend parti ; et point pour les désespérés joyeux dont le sommeil aveugle voudrait sceller la bouche qui menace leur trop sotte paix. Et Jérémie invoque le Dieu qui le voit autrement (v. 11-13).

*

Ici, le malheur de Jérémie se transfigure : quelle que soit l'incongruité de la parole qu'il a à porter, elle est la parole du relèvement de Jérusalem, au cœur de son malheur. Dans cette certitude d'un manque que rien ne peut assouvir, perce alors le regard de Dieu. Les hommes méprisent les Jérémie parce qu’ils disent ce que Dieu les envoyés dire ? Eh bien, « Dieu connaît chacun de ses passereaux… vous valez plus que beaucoup de passereaux » (Mt 10, 29 & 31).

Lisons Matthieu 10, 26-33 :
26 Ne les craignez donc point ; car il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni de secret qui ne doive être connu.
27 Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en plein jour ; et ce qui vous est dit à l’oreille, prêchez-le sur les toits.
28 Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne.
29 Ne vend-on pas deux passereaux pour un sou ? Cependant, il n’en tombe pas un à terre sans la volonté de votre Père.
30 Et même les cheveux de votre tête sont tous comptés.
31 Ne craignez donc point : vous valez plus que beaucoup de passereaux.
32 C’est pourquoi, quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est dans les cieux ;
33 mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est dans les cieux.

Quelle qu'en soit la douleur, le poids de déchirement, Jérémie ne reniera pas, il continuera donc à dire — « quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père » (Mt 10, 32), nous dit Jésus. Peut-être la grâce de Dieu, ici attestée, aura-t-elle le prix d'un visage inquiet, le visage d'un Jérémie qui a su, hélas, discerner derrière les sourires figés de sa Jérusalem joyeuse, le désespoir sans nom qui est dans ce qui sera le détournement du visage torturé du Christ fondant le monde. Mais là sont données en plénitude la grâce et la paix, en celui qui promet : « qui me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est dans les cieux ».


R.P., Poitiers, 21.06.2020