dimanche 19 août 2018

Le pain du ciel




Psaume 34, 10-15 ; Proverbes 9, 1-6 ; Éphésiens 5, 15-20 ; Jean 6, 51-58

Jean 6, 51-58
51 "Je suis le pain vivant qui descend du ciel. Celui qui mangera de ce pain vivra pour l’éternité. Et le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie."
52 Sur quoi, [ils] se mirent à discuter violemment entre eux : "Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ?"
53 Jésus leur dit alors : "En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas en vous la vie.
54 Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour.
55 Car ma chair est vraie nourriture, et mon sang vraie boisson.
56 Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui.
57 Et comme le Père qui est vivant m’a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mangera vivra par moi.
58 Tel est le pain qui est descendu du ciel : il est bien différent de celui que vos pères ont mangé ; ils sont morts, eux, mais celui qui mangera du pain que voici vivra pour l’éternité."

*

On a de tout temps buté sur ce texte aux allures… "cannibales". Provocation de Jésus ? Peut-être. Mais tout de même !

Au fond que veut-il dire ? Son propos s’inscrit bien sûr dans celui de tout le discours de ce chapitre ; c’en est le point culminant. Le propos de tout le discours est le suivant : nourrissons-nous notre vrai désir ? — le connaissons-nous, même : — le désir de Dieu ?

C’est la question que nous pose ce texte… En termes apparemment outranciers, certes. En fait en termes qui rendent la question incontournable.

Les gens avaient faim. De pain, apparemment. Jésus leur a donné du pain. Et ils ont à nouveau faim. Et lorsque Jésus veut les entraîner à la question de la vraie nourriture, ils ont bien compris, pensent-ils. Ils ont suivi leur catéchisme. Ah oui, le pain du ciel, quoi ! On connaît : c’est l’histoire de manne et de Moïse dans le désert. Car pour le judaïsme, il est traditionnel que la manne désigne la nourriture de la Parole de Dieu.

Accord apparent entre Jésus et eux, jusqu’à ce que les choses se gâtent. Provocation ? Jésus ne lésine pas : apparemment, il se donne même tort, semblant mettre, pour qui veut s’imaginer qu’il invite au cannibalisme, jusqu’au Lévitique contre lui (17, 10) : tu ne mangeras pas le sang. Tout pour être scandalisé. Ce n'est pas la seule fois où l'on voit Jésus provoquer ainsi. Là ça semble atteindre un comble. Pourquoi ? Parce que ses interlocuteurs, nous, à force de croire savoir — oui on connait ça, le pain du ciel — finissons par ne plus entendre !

*

Voilà donc les auditeurs de Jésus entre le pain abondant de la veille, dont ils veulent bien se rassasier à nouveau, et le pain spirituel qui les renvoie via leur enseignement catéchétique au passé religieux, au temps du désert, au temps glorieux de la religion des ancêtres.

Mais… si c’était aujourd’hui qu’ils avaient faim ? Une faim qu’ils ignorent, une faim qu’ils n’ont pas conçue. Et qui pourtant tenaille. Telle est la question de ce texte, la question qu’il nous pose aujourd’hui à nous aussi.

Et comme nous aussi, nous aimerions bien n’avoir plus le souci du pain du lendemain ; plus le souci financier du lendemain — de même, nous aussi nous savons qu’il y a une vraie nourriture spirituelle qui a fondé l’Église.

*

Oui, tout cela, on est au courant, ont-ils dit. "Au désert, nos pères ont mangé la manne, ainsi qu’il est écrit : Il leur a donné à manger un pain qui vient du ciel."

C’était antan… Un passé glorieux !… Mais qu’est ce que les yeux qui ne sont pas ceux de la foi ont vu d’autre que du passé ? Notre Dieu produit-il autre chose que du passé ? Hier, avec les concombres d’Égypte, hier encore, la veille, avec la multiplication des pains, nous ne sommes pas morts de faim. Hier aussi, nos pères ont été héroïques, ont eu une foi à renverser des montagnes.

Oui notre Dieu a produit un passé glorieux. Des Moïse, des Élie. Des prophètes, des Apôtres, des martyrs, des camisards, des résistants,… quand tout semblait perdu. Oui notre Dieu est un puissant producteur de passé. Un passé qui nous porte jusqu’à aujourd’hui.

Moïse a donné le pain du ciel. Et hier encore, avec cette multiplication des pains, on n’est pas morts de faim… Mais aujourd’hui ? Mais nous ?

*

Nous ? Notre foi n’a t-elle pas vu que notre vraie soif, Jésus peut l’assouvir ? "À qui irions-nous ?… tu as les paroles de la vie éternelle…" dira pour nous Pierre à la suite de ces paroles de Jésus (v. 68).

Hors cela, on reste dans sa faim : les pauvres, vous les aurez toujours avec vous, dira Jésus ; les pauvres vous les serez toujours, à moins que vous ne deveniez pauvres en esprit, connaissant votre vraie faim, votre vrai désir, et celui-là seul qui peut combler votre vraie faim, éternelle, au-delà de nos vies passagères.

Pour cela Jésus ira jusqu’à donner sa vie passagère… Donner sa chair à manger — en ses mots provocateurs. Il donne sa chair pour la vie du monde. C’est-à-dire il se dépouille de sa vie… Et il nous appelle à recevoir ce dépouillement — "manger sa chair".

Là, Jésus a tracé un parallèle entre le pain dont il nourrit la foule et sa propre mort. Manger le pain qu’il partage revient ainsi à confesser concrètement que l’on vit de sa mort, du don de sa vie. Le partage de la Cène est bien évidemment en perspective — ceci est mon corps donné pour vous — dira-t-il du pain partagé. Le discours de Jean 6 nous permet ainsi de comprendre en quoi ce pain, le pain de la Cène, est son corps, le corps du Christ : il ne s’agit évidement pas de l’élément chimique qu’est le pain. Il ne s’agit pas de la matière, mais de la parole qui y est signifiée, donnée à notre foi.

De quoi s’agit-il ? De recevoir de son dépouillement, jusqu’au dépouillement de sa vie, la parole, la promesse de notre propre dépouillement.

En d’autres termes : recevoir sa mort, et donc abandonner l’illusion que le provisoire de la vie-même pourrait durer, pour découvrir, dans l’abandon de cette illusion, dans l’abandon de sa propre vie passagère, la vie de résurrection.

*

Mourir au désir de faire du transitoire du définitif, mourir déjà à ce qui mourra ; bref : perdre sa vie… pour la vivre en vérité dans un aujourd'hui de résurrection. D’où la présence du Christ à la Cène est aussi présence du Ressuscité : le Christ est présent comme don partagé, au milieu de nous, pas comme pâte ingérée ! Pain et vin signifient don de sa vie, communion les uns avec les autres dans sa mort et sa vie de résurrection. Car alors prend place la parole, la promesse de la Résurrection. "Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour."

"C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie", expliquera-t-il à ce sujet.

La résurrection prend alors place comme résolution de nos désirs de pains multipliés ; désir illusoire de vie comblée de façon indéfinie. Elle prend place comme récapitulation dans le Christ de ce que nous sommes vraiment, l’ignorerions-nous. Dans la résurrection du Christ, notre résurrection au dernier jour prend place dès aujourd’hui comme présentation de nos êtres vrais devant Dieu. Comme résolution et exaucement de nos désirs, et non pas de pains multipliés qui au fond ne rassasient pas. Elle est résolution et récapitulation de la vérité de nos vies.

C’est là la vérité profonde de la parole ou Jésus mène ses interlocuteurs, où Jésus nous mène : "comme le Père qui est vivant m’a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mangera vivra par moi". "Celui qui mangera de ce pain vivra pour l’éternité".

C’est la parole par laquelle Jésus répond en vérité aujourd’hui à toutes nos demandes.


RP, Poitiers, 19.08.18


dimanche 15 juillet 2018

Popularité ou mission




Ézéchiel 2, 2-5 ; Psaume 123 ; 2 Corinthiens 12, 7-10
Amos 7, 12-15 ; Psaume 85 ; Éphésiens 1, 3-14 ; Marc 6, 1-13

Marc 6, 1-13
1  Jésus partit de là. Il vient dans sa patrie et ses disciples le suivent.
2  Le jour du sabbat, il se mit à enseigner dans la synagogue. Frappés d’étonnement, de nombreux auditeurs disaient : "D’où cela lui vient-il ? Et quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, si bien que même des miracles se font par ses mains ?
3  N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie et le frère de Jacques, de Josès, de Jude et de Simon ? et ses sœurs ne sont-elles pas ici, chez nous ?" Et il était pour eux une occasion de chute.
4  Jésus leur disait : "Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents et dans sa maison."
5  Et il ne pouvait faire là aucun miracle; pourtant il guérit quelques malades en leur imposant les mains.
6  Et il s’étonnait de ce qu’ils ne croyaient pas. Il parcourait les villages des environs en enseignant.
7  Il fait venir les Douze. Et il commença à les envoyer deux par deux, leur donnant autorité sur les esprits impurs.
8  Il leur ordonna de ne rien prendre pour la route, sauf un bâton : pas de pain, pas de sac, pas de monnaie dans la ceinture,
9  mais pour chaussures des sandales, "et ne mettez pas deux tuniques".
10  Il leur disait : "Si, quelque part, vous entrez dans une maison, demeurez-y jusqu’à ce que vous quittiez l’endroit.
11  Si une localité ne vous accueille pas et si l’on ne vous écoute pas, en partant de là, secouez la poussière de vos pieds : ils auront là un témoignage."
12  Ils partirent et ils proclamèrent qu’il fallait se convertir.
13  Ils chassaient beaucoup de démons, ils faisaient des onctions d’huile à beaucoup de malades et ils les guérissaient.

*

Jésus dans sa ville, sa patrie. Proximité, familiarité, autant d’obstacles insurmontables à l’Évangile, nous dit le texte ; et dont on fait naïvement l’Alpha et Oméga de son annonce ! Il faudrait se rendre proche, plaire, éviter toute critique, et tout irait bien ! Cela fait cependant quelques décennies qu’on a adopté cette stratégie, avec les résultats que l’on sait. Et pourtant un texte comme celui que nous avons lu nous met nettement en garde contre ce genre de volonté de plaire, contre les stratégies de la proximité. Cela provoque aisément en écho la conviction que l’on est proche, que Jésus est un familier, on croit en savoir suffisamment sur lui : résultat, il ne put faire aucun miracle !

L’Église Protestante unie de France, aujourd’hui : cote de popularité au zénith. Bloquée depuis quelques décennies au plus haut des sondages. Oh ! on connaît bien les protestants, ils sont sympathiques, ils sont modernes, ils sont comme nous. Résultat : le tournement vers Dieu, i.e. le repentir, ou la conversion (cf. v. 12) en termes techniques, n’a jamais lieu — et pour cause, si l’on se reconnaît si bien dans ce christianisme si moderne, sans exigences, si « comme on aime » ; eh bien, il n’y a qu’à se contenter de la grâce à bon marché que l’on nous a proposée, qui ne coûte rien que d’accepter le sourire et éventuellement de le rendre. Il n’y a aucune autre libération à espérer.

C’est ainsi que lorsqu’on tente de dire la moindre exigence libératrice à ces familiers, comme à Nazareth, on ne fait que susciter l’inimitié. La suite du texte — où il est question de la mission d’évangélisation des disciples, qui connaît du succès celle-là — en précise la raison : « ils partirent et ils proclamèrent qu’il fallait se convertir » (v. 12), ou, autre traduction : « se repentir ». Ce qui implique concrètement qu’il y a des choses à changer dans les comportements. Et ça, c’est le côté… désagréable de toute délivrance !

Je ne résiste pas à la tentation, pour illustrer cela, de citer un extrait du livre de l’écrivain anglican C.S. Lewis, Le grand divorce (entre l’enfer et le paradis), où en visite par une vision à l’entrée du Paradis, l’auteur décrit la scène suivante. Il y voit un homme un homme qui hésite à entrer, empêché de la sorte :

« Sur son épaule se tenait un petit lézard rouge qui agitait sa queue comme un fouet et murmurait des choses à l'oreille de celui qui le portait. Au moment où nous l'aperçûmes, ce dernier tourna la tête vers le reptile avec un grognement d'impatience. "Tais-toi, voyons", lui dit-il. Mais l'animal balançait sa queue et continuait à chuchoter.
[Apparaît un être qui] avait une forme plus ou moins humaine, mais il était plus grand qu'un homme, et si étincelant que je pouvais à peine le regarder, écrit CS Lewis, qui poursuit : Sa présence heurta mes yeux, et mon corps aussi, car il dégageait de la chaleur en même temps que de la lumière, comme le soleil au matin d'une implacable journée d'été.
"Je m'en vais, dit [l’homme portant le petit lézard sur l’épaule]. Merci de votre hospitalité [au paradis, car la scène se passe à l’entrée du paradis. Merci de votre hospitalité]. Mais ce n'est pas la peine, vous voyez. J'ai dit à ce petit individu (il montrait le lézard) que s'il venait, il fallait qu'il se tienne tranquille - et il a insisté pour venir. Naturellement, ses sornettes ne sont pas de mise ici, je m'en rends compte. Mais il ne s'arrêtera pas. Il ne me reste qu'à m'en retourner.
- Aimeriez-vous que je le fasse taire? dit l'esprit flamboyant — c'était un ange, je le compris soudain.
- Bien sûr.
- Alors je vais le tuer, dit l'ange, en faisant un pas en avant.
- Oh! aïe! Attention. Vous me brûlez. Pas si près!
- Vous ne voulez donc pas qu'on le tue?
- Tout à l'heure, vous n'avez pas parlé de le tuer. Je n'avais pas l'intention de vous ennuyer en vous demandant quelque chose d'aussi radical.
- C'est le seul moyen, dit l'ange, dont les mains brûlantes étaient tout près du lézard. Dois-je le tuer?
- Eh bien, c'est une autre question. Je suis tout prêt à la considérer, mais je n'avais pas encore envisagé cet aspect-là, vous voyez? Je veux dire que, pour le moment, je pensais seulement le faire taire parce que ici en haut — eh bien, il est diablement embarrassant.
- Puis-je le tuer?
- Oh! il sera toujours temps de discuter cela plus tard.
- Il n'y a aucune raison d'attendre. Puis-je le tuer:
- Excusez-moi, je n'ai jamais songé à vous importuner de la sorte. Non vraiment, ne vous faites pas de souci pour lui. Regardez! Il s'est décidé à dormir. Je suis sûr que tout ira bien maintenant. Je vous remercie infiniment.
- Puis-je le tuer?
- Honnêtement, je ne crois pas que ce soit nécessaire. Je suis sûr que je pourrai le faire tenir tranquille maintenant. Je crois qu'il vaudrait beaucoup mieux procéder graduellement.
- Agir progressivement serait tout à fait inutile.
- Vous croyez? Bon. Je vais réfléchir à votre proposition. Honnêtement oui, je vous laisserais bien le tuer tout de suite, mais à la vérité, je ne me sens pas très bien aujourd'hui; ce serait stupide de le faire maintenant. J'aimerais être en bonne santé pour l'opération. On verra un autre jour.
- Il n'y aura pas d'autre jour. Nous vivons dans un éternel présent maintenant.
- Allez-vous-en! Vous me brûlez. Comment pourrais-je vous dire de le tuer? Vous me tueriez, moi, si vous le faisiez.
- Certainement pas.
- Mais vous me faites déjà mal à présent.
- Je n'ai jamais dit que cela ne vous ferait pas mal. »

Etc. Vous trouverez la suite dans le livre de CS Lewis, Le grand divorce.

*

Jésus « fait venir les Douze. Et il commença à les envoyer deux par deux, leur donnant autorité sur les esprits impurs » (v. 7) — genre petit lézard. Et plus loin (v. 13) : « Ils chassaient beaucoup de démons ». Ce qui suppose la volonté d’exercer ladite autorité : « laissez-moi l’ôter ». Et pour cela : « ils proclamèrent qu’il fallait se repentir » (v. 12).

Cela après le constat selon lequel lui, Jésus, « ne pouvait faire là aucun miracle » (v. 5) — à Nazareth, où il est familier, où l’on croit savoir qui il est… Cela dit, précise le texte, « il guérit — pourtant — quelques malades en leur imposant les mains » (v. 5). Histoire de dire que le problème n’est pas sa capacité à libérer — puisqu’il « s’étonnait de ce qu’ils ne croyaient pas » (v. 6). Mais l’écho qu’il a eu, ou n’a pas eu chez ses familiers : oh ! laissez-moi vivre avec mon lézard…

D’autant que Jésus « parcourait les villages des environs en enseignant » (ibid.), avec manifestement plus de succès que chez ses proches. C’est sur cela qu’il envoie ses disciples en « leur donnant autorité sur les esprits impurs » (v. 7) ; genre le petit lézard de C.S. Lewis qui ne partira pas si on est si « tendre » envers sa victime qu’on lui accorde, comme elle le demande, de ne pas être remise en question. Or l’Évangile qui libère demande des changements de vie.

*

Et cela dérange ! Ce qu’on reproche à Jésus, c’est de déranger — de même qu’à tous ceux qui s’en tiennent au message du Dieu qui libère. Que la vérité dérange, c’est une chose toujours à l’ordre du jour. Ainsi des disciples : « Il leur disait : "Si, quelque part, vous entrez dans une maison, demeurez-y jusqu’à ce que vous quittiez l’endroit. Si une localité ne vous accueille pas et si l’on ne vous écoute pas, en partant de là, secouez la poussière de vos pieds : ils auront là un témoignage." » Ainsi d’Israël au temps d’Ézéchiel, d’Amos ou des autres prophètes, des Grecs au temps de Paul, qui aujourd’hui ? « Partez de là, secouez la poussière de vos pieds : ils auront là un témoignage. »

Qu’on veuille faire taire la vérité est toujours aussi vrai. Les méthodes n’ont pas changé non plus : la soumission à l’illusion et à la facilité, ou l’exclusion. « Malheur à vous quand on dira du bien de vous : c'est ainsi qu'on agissait à l'égard des faux prophètes. Heureux serez-vous lorsqu'on répandra sur vous toute sorte de propos méprisants : c'est ainsi qu'on faisait à l'égard des vrais prophètes ».

Cela est particulièrement inquiétant pour notre époque d’audimat roi. À quand un applaudimètre pour évaluer les prédicateurs ? Paul est trop compliqué, Ézéchiel trop étrange. Quant à Jésus : pour qui il se prend ? On l’a vu grandir, on connaît ses parents et ses frères et sœurs, etc. Par contre, un tel, il vous vend une ces poudres de perlimpinpin : si vous saviez comme elle est efficace ! Efficace à quoi ? À éviter de confronter nos vrais problèmes, de reconnaître notre faiblesse, là où seulement s’accomplit la puissance de la grâce — par cette vérité qui fait mal et où le Christ peut guérir et consoler vraiment.

Le vrai problème n'est pas de savoir si tel prophète est trop ceci ou pas assez cela. Si on connaît son cousin ou son grand-père, qu'on en fasse un critère dévalorisant comme pour Jésus ou valorisant pour d'autres ; ce n'est pas son jeune âge (Jérémie) qui le rend proche des jeunes ou son grand âge qui le rend sage, s'il est bègue (Moïse) ou malade (Paul), etc., et que sais-je encore… La vraie question est posée par Jésus — Matthieu 7, 15-20 : « Gardez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous vêtus en brebis, mais qui au-dedans sont des loups rapaces. C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Cueille-t-on des raisins sur un buisson d'épines, ou des figues sur des chardons ? Ainsi tout bon arbre produit de bons fruits, mais l'arbre malade produit de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut pas porter de mauvais fruits, ni un arbre malade porter de bons fruits. Tout arbre qui ne produit pas un bon fruit, on le coupe et on le jette au feu. Ainsi donc, c'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. »

Fruits : il ne s'agit pas de la quantité des disciples ! La question, parlant de fruits, raisins et figues, contre chardons et épines est : est-ce que la parole qu'il porte est nourrissante, donc exigeante, car telle est la parole de Dieu, comme le raisin et la figue, là où celle des faux prophètes est desséchante, frustrante à terme. Nourrissante, ce qui ne veut pas dire forcément douce. Douce parfois, âpre d'autres fois, exigeante, d’apparence compliquée d’autres fois, comme pour la prédication de Paul. La grâce gratuite n’est pas à bon marché.

Un peu comme, si on écoutait nos enfants, on ne les nourrirait que de bonbons, ce qui ne serait pas pour leur mieux. Il leur faut aussi des choses moins douces à avaler, de la nourriture solide et pas que du lait dit le Nouveau Testament — ni a fortiori que des bonbons ! C'est cette exigence qui est reprochée aux témoins de la parole de Dieu. Face à Jésus, Ézéchiel, Amos ou Paul, c'est toujours ce reproche — pour finalement les faire taire en inventant toute sorte de prétextes pour préférer les donneurs de bonbons ; ceux qui ne dérangent pas.

Les prophètes, les Apôtres et Jésus dérangent. Et c'est à ce prix qu'ils consolent. Heureux qui a goûté que la parole de Dieu, même sous ce qui est souvent son amertume, est bonne — et qui la cherche là où il la donne.

RP, Châtellerault, 8/07/18 & Poitiers, 15/07/18


dimanche 24 juin 2018

"Quand vous priez, dites…"




Ésaïe 49.1-6 ; Psaume 139 ; Actes 13.22-26 ; Luc 1.57-80

Psaume 139
1 […] Seigneur ! tu me sondes et tu me connais,
2 Tu sais quand je m’assieds et quand je me lève, Tu pénètres de loin ma pensée ;
3 Tu sais quand je marche et quand je me couche, Et tu comprends tous mes chemins.
4 Car la parole n’est pas sur ma langue, Que déjà, ô Seigneur ! tu la connais entièrement.

*

« Enseigne-nous à prier », ont demandé les disciples — la prière, et tout particulièrement celle de Jésus, a été le thème de notre année d’école biblique et de catéchisme, qui ouvre aujourd’hui sur cette journée et ce temps de confirmations. « Voici comment vous devez prier, répond Jésus : quand vous priez, dites… Père… ». Nous lisons en Luc 11 :

2 Il leur dit : Quand vous priez, dites : Père ! Que ton nom soit sanctifié ; Que ton règne vienne !
3 Donne-nous, chaque jour, notre pain pour ce jour ;
4 pardonne-nous nos péchés, car nous aussi, nous remettons sa dette à quiconque nous doit quelque chose ; et ne nous expose pas dans l’épreuve.


Voilà qui nous place d’emblée dans l’intimité de Dieu — Père / « Abba », selon ce que rapportent de l’araméen Marc (14, 36 : Jésus au Gethsémané) et Paul (Romains 8, 15 ; Galates 4, 6). Intimité, comme Jésus qui se retire pour prier au point que les disciples ne savent pas comment il prie : souvenons-nous que Matthieu précise : « entre dans ta chambre, ferme la porte. » Où l’on reçoit du Père la loi proclamée publiquement de la chaire, déjà au Sinaï, après en avoir reçu un nom. Et en écho la prière liturgique publique, le « Notre Père », donc. « Toute famille dans les cieux et sur la terre tire son nom du Père », rappelle l'Épître aux Éphésiens (3, 14-15).

« Que ton nom soit sanctifié », sanctifié c'est-à-dire mis à part, considéré avec un respect infini, jamais prononcé en vain, et donc, au fond, reconnu comme indicible. « Que ton nom soit sanctifié ». D'autant plus que négliger le nom du Père, nous qu'il adopte comme ses enfants, c'est ne pas percevoir l’ouverture d'avenir qui s’y trouve. « Honore ton père et ta mère afin que tes jours se prolongent sur la terre » dit la Loi. D'emblée donc, la prière du Seigneur nous ouvre tout un programme, et un avenir, ce qui fait rejoindre un des thèmes de cette sanctification du Nom dans les livres prophétiques : cet aspect qui concerne l’avenir : la venue du Royaume — du Règne où Dieu sanctifie lui-même son nom en accomplissant sa promesse.

*

Et effectivement cette première demande est suivie de la demande de la venue du Règne de Dieu, par l’accomplissement de la volonté de Dieu jusque sur cette terre en désordre.

Les disciples ne savent pas qu'ils viennent de poser à Jésus une question très délicate, aux conséquences périlleuses pour eux-mêmes. Mais c'est par là, par cette prière, que viendra le Royaume, le Règne de Dieu. En cinq demandes — résumant les cinq livres de prière du recueil des Psaumes, qui reprennent eux-mêmes les cinq livres de la libération vers le Royaume qu’est la Torah. Cinq demandes donc, selon Luc, développées en sept chez Matthieu — la troisième et la septième de Matthieu étant une extension de la seconde et de la cinquième demande de Luc (« que ton règne vienne » s'y commente en « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » et « ne nous expose pas dans l’épreuve » s’y commente en « délivre-nous du mauvais »).

Cinq demandes donc, qui risquent fort si nous y prenons garde, de nous mener où nous ne voudrions pas, à savoir au Règne de Dieu dont nous demandons pourtant qu'il vienne. Aller où nous n'aurions pas prévu, ou du moins d'une façon que nous n'aurions pas prévue, comme Pierre à la fin de l'évangile de Jean (21, 18) : « un autre te mènera où tu ne voudras pas ».

*

« Donne-nous, chaque jour, notre pain pour ce jour »… ? L'abondance à laquelle tous aspirent vient de Dieu seul. Lui seul est riche : des biens spirituels, du pain du ciel, et du pain qui nourrit le ventre de façon à ouvrir les oreilles. Cela dit, le pain de ce jour pour lequel nous prions est plus que la simple nourriture périssable. Le terme choisi l’indique clairement. Il est la manne. Il est la nourriture éternelle qui est d'être pardonné et accepté, d'avoir trouvé un père… Notre Père, disent les disciples.

Arrêtons-nous donc sur la plus troublante de ces cinq demandes : celle concernant le pardon : « pardonne-nous nos péchés, comme nous pardonnons aussi à qui nous offense ».

Ce mot rendu dans Luc par « péché », ou « offense », ou « manquement » peut aussi être rendu par « dette », selon le parallèle de Matthieu — le sens « péché » étant une dimension spirituelle de la dette. En ce sens, le mot peut relever non pas tant de la faute que de la création : même sans faute, nous sommes en dette envers Dieu comme on l'est à l'égard d'un père ou d’une mère — « Notre Père » — sans lequel nous ne serions pas, celui par qui nous sommes, non pas uniquement parce qu'il a donné la semence qui nous origine, la parole qui nous fait être, mais parce que, en outre, il nous a donné un nom, son nom. Cette dette-là ne peut être payée : son prix est infini. Le reconnaître entraîne une attitude de pardon, de remise des dettes. La remise des dettes est donc effectivement incontournable ; elle est la condition de la prolongation de nos êtres jusqu'à la venue du Règne, en lien étroit avec la demande précédente, celle du don du pain de ce jour. Si le plus puissant, le Père, exige le remboursement de la dette, il en vient à terme à écraser l'enfant.

Mieux qu’un père, Dieu donne ce qui est bon à ses enfants. L'instauration de son Règne est une remise de dettes par Dieu à notre égard. D'autant plus, au fond, que la dette est donc trop infinie pour être remboursée.

C’est sur cela qu'est établie l'institution biblique de la loi du Jubilé, par lequel s’inaugure le Royaume. Rappelons-nous que le Jubilé est ce que prévoit la Torah : cette remise des dettes obligatoire tous les cinquante ans. Jésus (cf. Luc 4) inaugure son ministère messianique par la proclamation du Jubilé. Cette libération, remise des dettes par Dieu, se signifie dans nos remises de dettes. C’est le sens du « comme nous remettons ». Nous sommes appelés à la suite du Christ à faire un don gratuit de nous-mêmes, n’aurait-il en retour que de l'ingratitude.

*

Précédée de la demande du pain, lieu par excellence de la dette à Dieu, la prière pour la remise des dettes et le pardon des offenses est suivie de : « Ne nous laisse pas entrer en tentation » — plus littéralement « ne nous expose pas dans l’épreuve ». Pourquoi Dieu se tait-il face aux prières de son peuple, pourquoi tarde-t-il à instaurer son Règne ?

Face au silence céleste, ce silence qui dure, où Dieu qui est censé être notre Père nous apparaît pourtant si dur, impitoyable, nous donnant essentiellement une Loi, alors qu'on ne voit pas venir de consolation, et à plus forte raison la consolation du Règne de Dieu — on sera tenté de dire : ces maux qui nous adviennent, fussent-ils de notre faute, ne sont-ils pas le signe que Dieu se désintéresse de nous ? Où l’épreuve dont nous demandons que nous n’y sombrions pas devient tentation de se dire que ce Dieu est finalement méchant. Et que de fois l’a-t-on entendu à propos du Dieu dit « de l'Ancien Testament », oubliant que c’est ce Dieu que Jésus appelle son Père ? Tentation de rejeter ce Dieu qui donne la Loi, et avec elle son silence. Or c’est là son rôle de Père : donner la Loi et nous apprendre à patienter, à recevoir le plaisir plus tard. Se séparer un jour du plaisir immédiat du sein maternel. Le père disant la loi et privant ainsi du plaisir immédiat.

C’est de la sorte que Dieu nous conduit au Règne qui lui appartient avec la puissance et la gloire, ce Règne qui vient pour nous à la mesure où nous recevons avec joie la volonté de Dieu, sa Loi.

C’est le temps d'un passage douloureux, celui de l’apprentissage, qui précède la liberté et la joie. C’est encore la leçon de Paul : comme pour la douleur d’un enfantement, Dieu a soumis la Création à la vanité et à la douleur, avec une espérance : sa libération, comme la naissance (Romains 8, 20-22). La tentation serait de se laisser abattre et de se dire que face à une telle situation, une telle douleur, celle qui est la nôtre, le Royaume ne viendra pas, la naissance n’aura pas lieu. C’est face à cette tentation que Jésus appelle à la persévérance dans la confiance en Dieu qui nous délivre du mal.

*

Face à ce présent lourd, accablant, ou face à notre mauvaise volonté, — il s’agit de persévérer, de requérir la justice de la foi, prête à se manifester, dans sa splendeur et sa liberté ; il n’est qu’à exiger ce que Dieu promet, exiger son Règne. Persévérer dans la prière, comme l’ami qui demande du pain. Dieu finira par répondre, autrement que prévu peut-être, par le don imprévu de l’Esprit saint, qui mène au Royaume par des chemins auxquels l’on ne s'attend pas. Persévérer dans la prière est dangereux : c'est risquer de se voir transformé, dépossédé de soi et de ses biens, de sa vision du monde — qui sait ? Persévérer dans la prière transforme.

Apprendre à regarder le monde par les yeux de Dieu. Et explorer tous les possibles des chemins de son Règne… Car c’est « à toi qu’appartiennent le Règne,… » dès aujourd’hui.


RP, Poitiers, 17/06/18


dimanche 17 juin 2018

Grain de sénevé




Ézéchiel 17.22-24 ; Psaume 92 ; 2 Corinthiens 5.6-10 ; Marc 4.26-34

Ézéchiel 17, 22-24
22 Ainsi parle le Seigneur, l’Éternel : J’enlèverai, moi, la cime d’un grand cèdre, et je la placerai ; j’arracherai du sommet de ses branches un tendre rameau, et je le planterai sur une montagne haute et élevée.
23 Je le planterai sur une haute montagne d’Israël ; il produira des branches et portera du fruit, il deviendra un cèdre magnifique. Les oiseaux de toute espèce reposeront sous lui, tout ce qui a des ailes reposera sous l’ombre de ses rameaux.
24 Et tous les arbres des champs sauront que moi, le Seigneur, j’ai abaissé l’arbre qui s’élevait et élevé l’arbre qui était abaissé, que j’ai desséché l’arbre vert et fait verdir l’arbre sec. Moi, le Seigneur, j’ai parlé, et j’agirai.

Marc 4, 26-34
26 Il dit encore : Il en est du royaume de Dieu comme quand un homme jette de la semence en terre ;
27 qu’il dorme ou qu’il veille, nuit et jour, la semence germe et croît sans qu’il sache comment.
28 La terre produit d’elle-même, d’abord l’herbe, puis l’épi, puis le grain tout formé dans l’épi ;
29 et, dès que le fruit est mûr, on y met la faucille, car la moisson est là.
30 Il dit encore : À quoi comparerons-nous le royaume de Dieu, ou par quelle parabole le représenterons-nous ?
31 Il est semblable à un grain de sénevé, qui, lorsqu’on le sème en terre, est la plus petite de toutes les semences qui sont sur la terre ;
32 mais, lorsqu’il a été semé, il monte, devient plus grand que tous les légumes, et pousse de grandes branches, en sorte que les oiseaux du ciel peuvent habiter sous son ombre.
33 C’est par beaucoup de paraboles de ce genre qu’il leur annonçait la parole, selon qu’ils étaient capables de l’entendre.
34 Il ne leur parlait point sans parabole ; mais, en particulier, il expliquait tout à ses disciples.

*

Le thème de la semence est en quelque sorte l’équivalent en parabole du thème de la naissance d’en haut dans l’Évangile de Jean. Autant de façons de référer aux promesses prophétiques par différentes images : « ma Parole ne retourne pas vers moi sans effet », dit Ésaïe (ch. 55). Au fond, en particulier en ce domaine, ce qui advient nous échappe et ne dépend pas de nous.

Ici c’est l’Esprit de Dieu qui précède tout mouvement de la foi. Et nous fait perdre tout pouvoir sur nous. Le Royaume vient par l’effet d’une parole sur laquelle et sur les conséquences de laquelle nous n’avons aucun pouvoir.

La venue du Règne de Dieu n’est finalement pas en notre pouvoir. Tout comme le vent souffle où il veut, tout comme on ne peut pas naître par la force de la volonté, nul ne peut préjuger du fruit d’une semence ni expliquer la raison finale de sa germination.

C’est la semence de cette parole que le semeur, au-delà de nos volontés et de nos refus, vient répandre en nous.

On retrouve une idée équivalente à cette naissance d’en haut ou à cet ensemencement mystérieux dans quelques autres textes du Nouveau Testament. Cela sous des termes qui en sont assez proches, traduits généralement par « régénération ».

*

Que nous disent au fond toutes ces images parlant de graine ? Que le salut « ne vient pas de façon à frapper les regards », qu’on ne le fait avancer ni par nos soucis, ni par nos enthousiasmes, qu’il n’a rien à voir avec tout ce que nous prétendrions en construire à force de forcer les choses.

Cela nous conduit au cœur de l’Évangile de la foi, de la confiance seule. C’est de l’ordre de la semence à recevoir de la seule écoute de la Parole de Dieu… à même de fructifier en abondance. C’est la seule façon qu’a proposée Dieu de faire venir le Royaume. En le forçant, on le gâche.

Il s’agit simplement d’être ouvert à la Parole de Dieu avec cette confiance :

« Comme descend la pluie ou la neige, du haut des cieux, et comme elle ne retourne pas là-haut sans avoir saturé la terre, sans l’avoir fait enfanter et bourgeonner, sans avoir donné semence au semeur et nourriture à celui qui mange, ainsi se comporte ma Parole du moment qu’elle sort de ma bouche : elle ne retourne pas vers moi sans résultat, sans avoir exécuté ce qui me plaît et fait aboutir ce pour quoi je l’ai envoyée. Vous serez dans la jubilation et la paix » (Ésaïe 55, 10.11).

Des paraboles, parlant de semence, de graine, qui invitent aussi à la plus grande humilité de l’Église. Si l’on est attentif au texte de l’Évangile, il est clair que le grain de sénevé ne devient pas Église mais Royaume. Un arbre immense qui évoque l’arbre de vie qui germe et croit pour la guérison des nations.

Apocalypse 22, 1-2
1 [L’ange] me montra un fleuve d’eau de la vie, limpide comme du cristal, qui sortait du trône de Dieu et de l’agneau.
2 Au milieu de la place de la ville et sur les deux bords du fleuve, il y avait un arbre de vie, produisant douze fois des fruits, rendant son fruit chaque mois, et dont les feuilles servaient à la guérison des nations.


L’Église n’est que pour répandre cette semence qui est la parole de Dieu, et qui produit son fruit, qui n’est pas pour elle, mais pour le Royaume, dont les feuilles sont pour la guérison des nations qui viennent s’y abriter comme les oiseaux, et qui croît jusque là de la seule puissance de Dieu, alors même que nous dormons !

« Moi, le Seigneur, j’ai parlé, et j’agirai. » (Ézéchiel 17, 24)


RP, Poitiers, 17/06/18


dimanche 10 juin 2018

Scission, réconciliation et pardon




Genèse 3.9-15 ; Psaume 130 ; 2 Corinthiens 4.13–5.1 ; Marc 3.20-35

Genèse 3, 9-15
9 Mais le Seigneur Dieu appela l’homme, et lui dit : Où es-tu ?
10 Il répondit : J’ai entendu ta voix dans le jardin, et j’ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché.
11 Et le Seigneur Dieu dit : Qui t’a appris que tu es nu ? Est-ce que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais défendu de manger ?
12 L’homme répondit : La femme que tu as mise auprès de moi m’a donné de l’arbre, et j’en ai mangé.
13 Et le Seigneur Dieu dit à la femme: Pourquoi as-tu fait cela ? La femme répondit : Le serpent m’a séduite, et j’en ai mangé.
14 Le Seigneur Dieu dit au serpent : Puisque tu as fait cela, tu seras maudit entre tout le bétail et entre tous les animaux des champs, tu marcheras sur ton ventre, et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie.
15 Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité : celle-ci t’écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon.

Marc 3, 20-35
20 et la foule s’assembla de nouveau, en sorte qu’ils ne pouvaient pas même prendre leur repas.
21 Les parents de Jésus, ayant appris ce qui se passait, vinrent pour se saisir de lui ; car ils disaient : Il est hors de sens.
22 Et les scribes, qui étaient descendus de Jérusalem, dirent : Il est possédé de Béelzébul ; c’est par le prince des démons qu’il chasse les démons.
23 Jésus les appela, et leur dit sous forme de paraboles : Comment Satan peut-il chasser Satan ?
24 Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut subsister ;
25 et si une maison est divisée contre elle-même, cette maison ne peut subsister.
26 Si donc Satan se révolte contre lui-même, il est divisé, et il ne peut subsister, mais c’en est fait de lui.
27 Personne ne peut entrer dans la maison d’un homme fort et piller ses biens, sans avoir auparavant lié cet homme fort ; alors il pillera sa maison.
28 Je vous le dis en vérité, tous les péchés seront pardonnés aux fils des hommes, et les blasphèmes qu’ils auront proférés ;
29 mais quiconque blasphémera contre le Saint-Esprit n’obtiendra jamais de pardon : il est coupable d’un péché éternel.
30 Jésus parla ainsi parce qu’ils disaient : Il est possédé d’un esprit impur.
31 Survinrent sa mère et ses frères, qui, se tenant dehors, l’envoyèrent appeler.
32 La foule était assise autour de lui, et on lui dit : Voici, ta mère et tes frères sont dehors et te demandent.
33 Et il répondit : Qui est ma mère, et qui sont mes frères ?
34 Puis, jetant les regards sur ceux qui étaient assis tout autour de lui : Voici, dit-il, ma mère et mes frères.
35 Car, quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, et ma mère.

*

Qui est donc ce « Béel Zebul » ?… Il s’agit du dieu d’Ekron (2 Rois 1, 2), Baal Zebub, idole d’une divinité dont Élie s’évertue à dire à ses contemporains l’inexistence, l’illusoire ! Baal Zebub, « seigneur des mouches », en 2 Rois, ici Béel Zebul selon le jeu de mots qui en fait le « prince des démons » — Baal Zébul signifiant « Baal est prince ».

L’incident dans Marc conduit à ne pas confondre l’idole Baal et le satan, figure de l’adversité. Il nous situe dans la perspective selon laquelle une des tentations constantes du peuple biblique est l’idolâtrie : c’est en ce sens que ce serait division du satan tentateur contre lui-même que de faire chasser une divinité par une autre, en l’occurrence celle réputée être la plus grande de la région, Baal Zébul. Telle est l’argumentation de Jésus contre ses adversaires, argumentation que l’on ruine en confondant Baal Zébul et le satan : le satan, figure de l’adversité, a intérêt à voir les idoles se multiplier, — et pas à opérer une réduction des ramifications de l’idolâtrie en « divisant son royaume » ! Militer pour Baal contre d’autres démons/idoles n’est pas de l’intérêt du mal qui perd ainsi de son emprise. Le mal proliférant n’élimine aucune de ses filières.

Jésus, par sa réponse, non seulement proteste auprès de ses interlocuteurs qu'il n’a rien à voir avec Baal (malgré son origine suspecte, galiléenne), mais enseigne aussi, à l’instar d’Élie, en quoi est illusoire ce « prince des démons ». C’est le satan, qui signifie ce qui accuse et divise, qui est le manipulateur des idolâtres, et donc chaque réseau de son pouvoir, même en faillite, relève de son « royaume », et n’a pas à être exclu du service. La concentration sur une seule idole, ici le Baal d’Ekron, serait à son déficit.

Car les « démons » — divinités mineures dans le monde grec —, les « démons » du Nouveau Testament recoupent des Baals de la Bible hébraïque. Il n’est question de Baals dans le Nouveau Testament que dans des citations de la Bible hébraïque, comme ici, ou chez Paul (Ro 11, 4). Et il n’est pas question de « démons » dans la Bible hébraïque ; mais dans la version grecque des LXX, et lorsque les divinités en question n’entrent pas dans la nomination spécifique des Baals — ainsi l’hébreu séirim est rendu soit par « idoles » (Lv 17, 7 ; 2 Ch 11, 5) soit par « démons » (Ps 96, 5 — que Segond traduit par : « les dieux des peuples ne sont que des idoles ». Cf. Es 13, 21 ; 34, 14).

Ainsi Jésus ne chasse pas les démons parce qu’ils auraient un pouvoir objectif ou une existence positive, mais au contraire précisément parce qu’ils n’en ont qu’illusoirement (« les dieux des peuples ne sont que des démons/idoles » Ps 96, 5), d’un illusoire qui ne les empêche pas de faire des dégâts sur ceux qui y ajoutent crainte — « démonisés », enfermés sur eux-mêmes. Selon cette perspective, Jésus chasse les démons comme les anciens prophètes chassaient les Baals, les idoles, en tant que dieux à notre image ; à notre image / mon image i.e. refus de l’Autre, accusation de l’Autre, présente dès le récit de la Genèse ; l’Autre comme faille en moi qu’en chassant l’idole Jésus fait réapparaître, l’Autre qui précisément n’est pas à mon image.

*

Une faille, qui fait la différence ; différence qui à l’inverse de l’idole permet et la séparation et le dialogue, tels sont, dans le récit de la création de la Genèse, la femme pour l’homme et l’homme pour la femme, faisant image de Dieu : posés en vis-à-vis — qui (contre l’idole comme image projetée de soi) se fait comme séparation d’avec soi-même, préalable à toute rencontre, et qui s’opère comme révélation prophétique.

Séparation toujours indispensable (« l’homme quittera son père et sa mère » — Gn 2) que la mère et les frères de Jésus semblent avoir de la peine à admettre en Marc 3 (21 & 31-32) — et c’est bien cette séparation que demande Jésus, comme fondatrice de toute fraternité et filiation : « car, quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, et ma mère » (Mc 3, 35) — cette volonté de Dieu qui consiste à aimer pour autrui comme soi-même. Dans la Genèse, le sommeil de l’homme est, selon le terme employé, sommeil prophétique, ce qui lui fait découvrir à son réveil cet autre semblable apte au dialogue et à être aimé, lieu de l’image de Dieu.

Une faille indispensable et dans laquelle peut cependant, par le refus de cette faille, s’introduire ce qui divise et enferme, l’idole, agie par le Mal… Le Mal figuré par le serpent, souvent figure de divinités dans les religions environnant l’Israël ancien — parmi d’autres représentations des Baals ; dont Baal Zebub, entouré des mouches, devenu Baal Zebul, puis Belzébuth ; ou Baal Péor, au livre des Nombres, devenu Belphégor, rendu célèbre par une fameuse série télévisée des années 1960 —, le mal dans tous les cas provient de la réalité chaotique, non encore ordonnée, qui entoure le jardin. En quelque sorte des premiers essais non satisfaisants de la création et de la mise en ordre — qu’opère finalement la loi « car, quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, et ma mère. »

Une difficulté terrible apparaît en même temps que cette figure du mal déjà présent quelque part. La difficulté de la question de sa provenance, précisément. Difficulté d’autant plus terrible que le mal est intense. Et l’Histoire ne cesse de le montrer chaque jour plus intense. D’où vient ce mal présent dans les champs qui entourent le jardin ? À cette question insoluble, on a avancé plusieurs esquisses de réponses. Depuis le dualisme le plus typé, qui place une réalité mauvaise faisant éternellement face à Dieu, jusqu’à la conception inverse qui en vient à placer le mal en Dieu. Entre les deux, des développements célèbres.

Des plus connus, le mythe de Lucifer remontant à la traduction latine de la Bible. Lisant Ésaïe 14, on y trouve, allégoriquement décrite, la chute d’un astre brillant devenu prince des ténèbres pour s’être révolté contre Dieu en voulant s’égaler à lui. Cet astre brillant d’Ésaïe 14, 12, à l’origine le roi de Babylone en Ésaïe, « étoile du matin », sera traduit, selon l’équivalent latin du mot « étoile du matin », « Lucifer » dans la Vulgate, la version latine de la Bible selon saint Jérôme (Ve siècle). On sait la fortune de ce terme transmis jusqu’aujourd’hui via le romantisme.

Une autre approche célèbre est celle proposée dans le judaïsme : l’idée du tsimtsoum, en français « contraction », en l’occurrence contraction de Dieu mettant l’univers au monde : Dieu emplit tout. Pour que quelque chose d’autre que lui puisse être, il faut que Dieu se contracte, fasse un espace en lui-même. Dès lors, le monde peut advenir, être créé, mais il l’est dans une absence de Dieu. Mais dans ce creux, ce vide, le mal aussi peut s’infiltrer.

Dans la Genèse, le mal s’infiltre entre l’homme et la femme, séparés pour se rencontrer. Avant la séparation, l’interdit est donné, l’interdit qui toujours structure, fait grandir en séparant. Mais, donné avant la séparation entre homme et femme, une fois la séparation intervenue, ce mal venu d’on ne sait où, trouve à s’infiltrer. La femme étant le signe de cette séparation de l’être humain, celle par qui l’homme se trouve, c’est elle aussi du coup, qui est présentée comme l’origine de la possibilité de cette infiltration entre les deux, qui avant, étaient un. Autre moitié de lui-même, tout homme est mâle et femelle avant d’être mâle ou femelle. Le mal l’atteint en son entier, en ce que divisé d’avec lui-même, il refuse cette division qui marque qu’il est un être fini. Refuser d’être fini, prétendre être tout par soi, c’est là la porte du mal qui nous atteint tous — qui prétendons être par nous-mêmes.

« Car, quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, et ma mère. »

C’est bien la division d’avec soi-même qui, refusée, se traduit par l’accusation, selon ce sens du mot satan : accuser, et donc tourmenter ; tourment contre soi qui se retourne contre autrui, dès le récit de Gn 3, « c’est pas moi, c’est l’autre », et que l’on retrouve en Marc : sa mère et ses frères accusent Jésus de folie — l’accusation divise, selon un autre sens de satan, diable : diviser.

Or il n’y a de réconciliation que dans la reconnaissance de l’autre pour lui-même, séparé de moi, ce qui lui donne son existence unique devant Dieu, et rend possible de l’aimer pour lui-même, même et surtout si je ne le comprends pas ; fondé comme autre par Dieu seul « car, quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, et ma mère » — sans l’accuser d’être ce qu’il est, différent de moi, dans un renvoi l’un vers l’autre de la culpabilité (Gn 3). La loi qui sépare pour unir ouvre alors sur le pardon, dans lequel seul est la victoire sur le mal.

Mais il s’agit de saisir ce pardon, le recevoir, auquel cas, tout peut être pardonné ; cette capacité d’être pardonné, de recevoir, accueillir le pardon, est un don de l’Esprit saint, sans lequel le pardon en toute sa profondeur est inaccessible. Ce pourquoi cette limite au pardon : le péché contre l’Esprit saint qui est de ne pas accepter d’être pardonné, et donc, de ne pouvoir donner le pardon à autrui. Don de l’Esprit saint parce que l’Esprit est plus profond en moi que moi-même, il est plus profond que toutes les blessures et la culpabilité qui me semblent insurmontables.

La réconciliation du monde est de recevoir le pardon sur soi, pour le donner autour de soi.

*

Psaume 130, 1 Cantique des degrés.
Du fond de l’abîme je t’invoque, ô Seigneur !
2 Seigneur, écoute ma voix ! Que tes oreilles soient attentives à la voix de mes supplications !
3 Si tu gardais le souvenir des fautes, Seigneur Dieu, qui pourrait subsister ?
4 Mais le pardon se trouve auprès de toi, afin qu’on te craigne.
5 J’espère dans le Seigneur, mon âme espère, et j’attends sa promesse.
6 Mon âme compte sur le Seigneur, plus que les gardes ne comptent sur le matin, que les gardes ne comptent sur le matin.
7 Israël, mets ton espoir dans le Seigneur ! Car la miséricorde est auprès du Seigneur, et la rédemption est auprès de lui en abondance.
8 C’est lui qui rachètera Israël de toutes ses fautes.


RP, Châtellerault 10/06/18


dimanche 3 juin 2018

Le pardon est de l’éternité




Exode 24, 3-8 ; Psaume 92 ; Hébreux 9, 11-15 ; Marc 14, 12-26

Exode 24, 3-8
3 Moïse vint rapporter au peuple toutes les paroles de l’Eternel et toutes les lois. Le peuple entier répondit d’une même voix : Nous ferons tout ce que l’Eternel a dit.
4 Moïse écrivit toutes les paroles de l’Eternel. Puis il se leva de bon matin ; il bâtit un autel au pied de la montagne, et dressa douze pierres pour les douze tribus d’Israël.
5 Il envoya des jeunes hommes, enfants d’Israël, pour offrir à l’Eternel des holocaustes, et immoler des taureaux en sacrifices d’actions de grâces.
6 Moïse prit la moitié du sang, qu’il mit dans des bassins, et il répandit l’autre moitié sur l’autel.
7 Il prit le livre de l’alliance, et le lut en présence du peuple ; ils dirent : Nous ferons tout ce que l’Eternel a dit, et nous obéirons.
8 Moïse prit le sang, et il le répandit sur le peuple, en disant : Voici le sang de l’alliance que l’Eternel a faite avec vous selon toutes ces paroles.

Hébreux 9, 11-15
11 Mais Christ est survenu, grand prêtre des biens à venir. C’est par une tente plus grande et plus parfaite, qui n’est pas œuvre des mains-c’est-à-dire qui n’appartient pas à cette création-ci,
12 et par le sang, non pas des boucs et des veaux, mais par son propre sang, qu’il est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire et qu’il a obtenu une libération définitive.
13 Car si le sang de boucs et de taureaux et si la cendre de génisse répandue sur les êtres souillés les sanctifient en purifiant leur corps,
14 combien plus le sang du Christ, qui, par l’esprit éternel, s’est offert lui-même à Dieu comme une victime sans tache, purifiera-t-il notre conscience des œuvres mortes pour servir le Dieu vivant.
15 Voilà pourquoi il est médiateur d’une alliance nouvelle, d’un testament nouveau; sa mort étant intervenue pour le rachat des transgressions commises sous la première alliance, ceux qui sont appelés peuvent recevoir l’héritage éternel déjà promis.

Marc 14, 12-26
12 Le premier jour des pains sans levain, où l'on immolait la Pâque, ses disciples lui disent : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? »
13 Et il envoie deux de ses disciples et leur dit : « Allez à la ville ; un homme viendra à votre rencontre, portant une cruche d'eau. Suivez-le
14 et, là où il entrera, dites au propriétaire : “Le Maître dit : Où est ma salle, où je vais manger la Pâque avec mes disciples ?”
15 Et lui vous montrera la pièce du haut, vaste, garnie, toute prête ; c'est là que vous ferez les préparatifs pour nous. »
16 Les disciples partirent et allèrent à la ville. Ils trouvèrent tout comme il leur avait dit et ils préparèrent la Pâque.
17 Le soir venu, il arrive avec les Douze.
18 Pendant qu'ils étaient à table et mangeaient, Jésus dit : « En vérité, je vous le déclare, l'un de vous va me livrer, un qui mange avec moi. »
19 Pris de tristesse, ils se mirent à lui dire l'un après l'autre : « Serait-ce moi ? »
20 Il leur dit : « C'est l'un des Douze, qui plonge la main avec moi dans le plat.
21 Car le Fils de l'homme s'en va selon ce qui est écrit de lui, mais malheureux l'homme par qui le Fils de l'homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu'il ne soit pas né, cet homme-là ! »
22 Pendant le repas, il prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit, le leur donna et dit : « Prenez, ceci est mon corps. »
23 Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce, il la leur donna et ils en burent tous.
24 Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, versé pour la multitude.
25 En vérité, je vous le déclare, jamais plus je ne boirai du fruit de la vigne jusqu'au jour où je le boirai, nouveau, dans le Royaume de Dieu. »
26 Après avoir chanté les psaumes, ils sortirent pour aller au mont des Oliviers.

*

« L'un de vous va me livrer » (v. 18), dit Jésus au moment où il partage la cène, celle de la Pâque, avec ses disciples. Un qui met la main au plat avec moi. « Serait-ce moi ? » demande chaque disciple. Car celui qui va trahir est bien là aussi, à la cène, annonçant la suite des choses : « ils sortirent pour aller au mont des Oliviers » (v. 26) — où Jésus sera livré. Au cœur d’une ambiance lourde, menaçante — annoncée par le secret du lieu, avec le signe de l’homme à la cruche qui y conduit…

« Il vaudrait mieux pour lui qu'il ne soit pas né » (v. 21). Référence à celui qui le livre — dont on sait bientôt qu’il s’agit de Judas. Avec pour l’instant cette réaction de chaque disciple : « serait-ce moi ? » Même scène en Matthieu, même remarque, « il vaudrait mieux pour lui qu'il ne soit pas né » — juste après l’enseignement de Jésus rappelant que « ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits d’entre mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25).

Chaque disciple est renvoyé à sa conscience, aucun n’accuse l’autre — « serait-ce moi ? »… Attitude juste. Contrairement à celle qui consiste, et ça vaut jusqu’aujourd’hui, à désigner Judas, en se disant : « ce ne pourrait pas être moi ». C’est l’inverse qui est juste. Car au fond, de son point de vue, Judas imagine peut-être n’être pas dans son tort ! D’où les nombreuses théories qui ont fait le succès de romanciers et de cinéastes à ce sujet. Le Nouveau Testament, lui, reste très sobre. De l’argent reçu dont il cherche ensuite à le rendre selon Matthieu, finissant par le jeter dans le Temple avant de se pendre (Mt 27) !

Manifestement Judas, dans cette perspective, ne voulait pas la mort de Jésus. Que cherchait-il précisément ? Nul ne sait. Ce que l’on perçoit, c’est qu’il n’avait sans doute pas mesuré la portée et les conséquences de son geste. C’est en cela qu’il ressemble finalement aux autres disciples… et à chacun de nous !… qui prétendons facilement maîtriser les choses. Les onze autres, la parole de Jésus les a placé face à cela, face à leur conscience et à l’abîme qui s’ouvre. « Serait-ce moi ? » se demande chacun. Et ils ont raison. C’est peut-être cela précisément qui les distingue de Judas qui lui sait, ou croit savoir, et ne s’interroge pas sur les conséquences de sa décision… au point que lorsqu’il découvre que cela va déboucher sur la mort de son maître, il se pend ! Connaissons-nous les conséquences de nos actes, des actes que nous avons posés sans nous mettre à la place d’autrui ? En connaissons-nous les conséquences sur autrui… et sur nous-même ? Sur notre conscience et sur notre inconscient ?… qui nous mène inéluctablement à subir ce que nous avons voulu infliger sans en avoir mesuré le prix pour autrui…

« Tu aimeras pour ton prochain comme pour toi-même », c’est-à-dire, « fais à autrui ce que tu voudrais qu’il te fasse ». Nous pesons minutieusement pour nous-mêmes les conséquences possibles de nos décisions. Le faisons-nous aussi attentivement quand cela concerne autrui ?… sachant que même pour nous, nous ne maîtrisons pas tout des conséquences. D’où l’indication supplémentaire de Jésus : aimez « comme je vous ai aimés ». Admettre donc que nous ne maîtrisons pas tout, s’en remettre à celui qui sait, et aimer.

« Permets que nous puissions consoler et guérir là où nous avons méprisé et blessé, Et veuille réparer toi-même les maux que nous avons causés, et dont les conséquences sont hors de notre portée », dit une de nos confessions de péché. Admettre que nous ne contrôlons pas tout, perdre donc toute prétention d’avoir le contrôle. Et recevoir le pardon, pour soi et pour autrui. C’est tout ce que Judas n’a pas fait…

« Il vaudrait mieux pour lui qu'il ne soit pas né », dit Jésus ! Non pas pour ce qu’il a fait et qu’il n’a pas mesuré. Cela aussi est au bénéfice du pardon de Jésus — « pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc 23, 34) — ! Mais parce qu’il n’a pas su recevoir le pardon qui lui est ouvert — pour n’avoir pas mesuré l’effet de son geste… sur lui-même ! Non plus sur Jésus, mais sur lui-même !

Jésus mesure que le choc pour Judas des conséquences de sa décision l’empêchera d’accéder au pardon de lui-même, d’accéder à la réception du pardon — ce qui peut se résumer par la formule des Évangiles de Jean (22, 13) et Luc (22, 3) : « Satan entra en lui ».

*

L’Épître aux Hébreux renvoie au Tabernacle, la Tente du culte au désert, nécessairement provisoire comme tente, où se célébrait le culte de l’Exode. Nécessairement provisoire : on retrouve ici la distinction des choses terrestres, provisoires, et des réalités célestes, ou de ce qui se voit et de ce qui existe en profondeur. Ou encore, peut-être plus éloquent ici, de notre présent qui passe et des enfouissements de notre mémoire. Cet « étagement » des enfouissements du passé dans « les siècles des siècles ». Étagement mémoriel.

La mémoire ainsi étagée est aussi l’étagement des blessures, l’entassement d’un passé qui blesse et qui assaille le souvenir par le rappel des fautes, des péchés. Or c’est bien ce dont le rituel veut signifier le pardon. Et face aux blessures du passé, à la douleur récurrente, le signe du pardon se fera dans un rituel évoquant douleur et sang : le rituel sacrificiel. Rituel certes, chargé de cette faiblesse : la transposition, seulement symbolique, de la douleur dans la mort d’un animal. Et on sait très bien, l’auteur de l’Épître le rappelle, que cela est symbolique, que l’octroi du pardon est au-delà du rite, au-delà du sang des boucs et des taureaux, au-delà de la cendre de la génisse requise pour le rituel.

Ça vaut aussi pour le baptême (Hé 6, 2), qui en soi, ne peut que purifier le corps ; d’où le peu d’importance de la quantité d’eau. C’est ce à quoi les gestes et signes renvoient qu’il s’agit de recevoir.

En bref, le Tabernacle céleste, le vrai Tabernacle qu’a contemplé Moïse et sur le modèle duquel il a fait construire le Tabernacle historique (Exode 26, 30), est au-delà de ce qui se signifie par le rituel accompli dans le Tabernacle, ou le Temple, historiques — ou nos temples et églises, temporelles elles aussi.

Ce « lieu » céleste-là, le vrai Temple, cette « profondeur »-là, au-delà, ou en deçà, des abîmes de notre mémoire, lieu de notre vrai fondement, au cœur de Dieu, lieu d’en deçà, ou d’au-delà des blessures du temps, du péché et de la culpabilité, est le vrai cœur du vrai Sanctuaire. C’est là que le Christ s’est offert lui-même éternellement (« par l’Esprit éternel »). S’étant « offert lui-même par l’Esprit éternel » : mourir à tout ce qui blesse est le passage, la traversée des cieux, des profondeurs de la mémoire, pour l’obtention de la paix. C’est là ce qu’a effectué le Christ au jour de sa mort et que nous rappelle chaque sainte Cène.

Cela ouvre sur une vraie guérison des mémoires, des blessures, guérison déjà obtenue ! Le pardon est donné — c’est ce que dit le baptême, bien plus profondément que le rite corporel et dont chaque sainte Cène est la mémoire. Revenir sans cesse, quand il le faut, à la parole du pardon, à l’amour qui nous l’a acquis, et que n’a pas perçu Judas. Le pardon est plus profond que toutes nos blessures, à cause de l’amour dont nous avons été aimés — « À peine mourrait-on pour un juste ; quelqu'un peut-être mourrait-il pour un homme de bien. Mais Dieu prouve son amour envers nous, en ce que, lorsque nous étions encore des pécheurs, Christ est mort pour nous » (Romains 5, 7-8). Ce qui relève du temps, des blessures de culpabilité qui nous blessent, relève toujours du passé ! Le pardon est de l’éternité.


RP, Poitiers, 03.06.18


dimanche 27 mai 2018

Peau de chagrin et promesse d’alliance




Deutéronome 4.32-40 ; Psaume 33 ; Romains 8.14-17 ; Matthieu 28.16-20

Deutéronome 4, 32-40
32 Interroge les temps anciens qui t’ont précédé, depuis le jour où Dieu créa l’homme sur la terre, et d’une extrémité du ciel à l’autre : y eut-il jamais si grand événement, et a-t-on jamais entendu chose semblable ?
33 Fut-il jamais un peuple qui entendît la voix de Dieu parlant du milieu du feu, comme tu l’as entendue, et qui soit demeuré vivant ?
34 Fut-il jamais un dieu qui essayât de venir prendre à lui une nation du milieu d’une nation, par des épreuves, des signes, des miracles et des combats, à main forte et à bras étendu, et avec des prodiges de terreur, comme l’a fait pour vous l’Eternel, votre Dieu, en Égypte et sous vos yeux ?
35 Tu as été rendu témoin de ces choses, afin que tu reconnusses que l’Eternel est Dieu, qu’il n’y en a point d’autre.
36 Du ciel, il t’a fait entendre sa voix pour t’instruire ; et, sur la terre, il t’a fait voir son grand feu, et tu as entendu ses paroles du milieu du feu.
37 Il a aimé tes pères, et il a choisi leur postérité après eux ; il t’a fait lui-même sortir d’Égypte par sa grande puissance ;
38 il a chassé devant toi des nations supérieures en nombre et en force, pour te faire entrer dans leur pays, pour t’en donner la possession, comme tu le vois aujourd’hui.
39 Sache donc en ce jour, et retiens dans ton cœur que l’Eternel est Dieu, en haut dans le ciel et en bas sur la terre, et qu’il n’y en a point d’autre.
40 Et observe ses lois et ses commandements que je te prescris aujourd’hui, afin que tu sois heureux, toi et tes enfants après toi, et que tu prolonges désormais tes jours dans le pays que l’Eternel, ton Dieu, te donne.

Matthieu 28, 16-20
16 Les onze disciples allèrent en Galilée, sur la montagne que Jésus leur avait désignée.
17 Quand ils le virent, ils se prosternèrent devant lui. Mais quelques-uns eurent des doutes.
18 Jésus, s’étant approché, leur parla ainsi : Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre.
19 Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,
20 et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde.

*

« Enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit » — parole du Ressuscité en Matthieu, écho au Deutéronome : « Observe ses lois et ses commandements que je te prescris aujourd’hui, afin que tu sois heureux, toi et tes enfants après toi, et que tu prolonges désormais tes jours dans le pays que le Seigneur, ton Dieu, te donne. »

Observer, dans les deux cas. Parlant de l’importance de l’observance, le commentateur juif Rachi, à propos de Lévitique 26, 15 — et on sait que le cœur de ce qui nous a été prescrit, « tu aimeras ton prochain comme toi-même », se trouve au livre du Lévitique —, Rachi parle de la possibilité de rompre l’alliance — dans un processus en sept temps, « sept transgressions […], dont la première entraîne la deuxième et ainsi de suite jusqu’à la septième : on n’étudie pas (1), on ne pratique pas (2), on méprise les autres qui observent les préceptes (3), on hait les Sages (4), on empêche les autres d’observer (5), on nie l’origine divine des commandements (6) et l’on nie l’existence du Seigneur (7). »

Le premier point de Rachi — on n’étudie pas ; en l’occurrence cette parole dont le cœur est l’amour du prochain — ce premier point trouve un heureux écho dans la recommandation de notre Église : lire (à nouveau) la Bible. Bonne idée, pourraient répondre les anciens prophètes… Et qui pourrait produire des fruits inattendus et heureux !

Les prophètes — faisaient cet état des lieux au temps de l’exil : l’alliance a été rompue par le peuple, qui n’a pas observé ce qui a été prescrit ! Mais Dieu, lui, s’est engagé : lui demeure fidèle, l’alliance sera donc renouvelée, d’une nouvelle façon : inscrite dans les cœurs (cf. Jr 31, 31-34). Ce qui suppose évidemment pour que cela se concrétise la reconnaissance de l’état de fait pour un retour à Dieu, en termes techniques : repentir. Retour donc, à commencer par l’étude des textes de l’Alliance en vue leur inscription dans les cœurs ; et à continuer donc par la pratique et l’observance des préceptes qu’elle comporte. Appel à une prise au sérieux de ce qui vaut aux prophètes une forte inimitié : faire cet indispensable état des lieux. Ce qui vaut au temps des prophètes vaut à d’autres époques, et notamment en nos temps modernes… Traversons donc quelques siècles…

*

Transportons-nous en 1855. Un écrivain danois, luthérien, « nous demande d'imaginer un très grand navire confortablement aménagé. C'est vers le soir. Les passagers s'amusent, tout resplendit. Ce n'est que liesse et réjouissance. Mais sur le pont, le capitaine voit un point blanc grossir à l'horizon et dit : "La nuit sera terrible". Il distribue les ordres nécessaires aux membres de l'équipage. Puis, ouvrant sa Bible, il lit juste ce passage : "Cette nuit-même, ton âme te sera redemandée". Pendant ce temps. Dans les salons on continue de festoyer. Les bouchons de champagne sautent. L’orchestre joue de plus en plus fort. On boit à la santé du capitaine. Et "La nuit sera terrible".
Cet écrivain, du nom de Søren Kierkegaard, imagine alors une situation plus effrayante encore. Les conditions sont exactement les mêmes avec cette différence que, cette fois-ci, le capitaine est au salon, rit et danse, il est même le plus gai de tous. C'est un passager qui voit le point menaçant à l'horizon. Il fait demander au capitaine de monter un instant sur le pont. Il tarde ; enfin il arrive. Mais il ne veut rien entendre et plaisantant, il se hâte de rejoindre en bas la société bruyante et désordonnée des passagers qui boivent à sa santé dans l'allégresse générale. Et il adresse ses remerciements chaleureux". »
(Cf. Søren Kierkegaard, Note du Journal de 1855, dans L'Instant, trad. P.-H. Tisseau, 1948, p. 247, cit. Jean Brun – cf. infra)

*

Dix-sept ans plus tard, en France, en 1872, se réunit le premier synode national réformé depuis la fin (presqu’un siècle avant) de la persécution et de la clandestinité. Le délégué synodal Matthieu-Jules Gaufrès écrit une lettre au synode, faisant le constat suivant :
« La conséquence de la disparition de la vie chrétienne est que l’Église a perdu sa raison d’être, et qu’elle tombe de toutes parts en dissolution et en ruines […] elle n’a plus la force de s’assurer la fidélité des familles qui lui étaient dévouées. Approchez-vous des hommes qui l’aiment et la servent encore, qui sont les premiers à son culte, ou à la tête des œuvres qu’elle patronne, et demandez-leur où sont leurs fils. Ils sont sans doute à leur travail, à la Bourse, à l’usine, aux bibliothèques, — ou bien à leurs plaisirs, au bois, aux courses, à la campagne  ; ils ne sont pas où se réunissent les fidèles. […] Ce sont donc les jeunes générations qui s’éloignent du foyer de l’esprit chrétien. Grand malheur qui semble annoncer le dernier de tous : la mort elle-même  ; mais trop juste châtiment  ! car nous n’avons pas fait ce qu’il fallait faire pour conserver nos enfants à l’Église, et, à vrai dire, nous nous sommes peu souciés de leur transmettre cette meilleure partie de notre héritage. »

*

Nous pourrions nous dire que, puisque tout cela date d’un siècle et demi, ceux-là ont fait preuve d’un pessimisme de prophètes de malheurs, des jérémiades à la Jérémie (de qui on se moquait déjà pour les mêmes raisons), que le temps a passé sans que l’on ne voie ni le typhon du danois, ni la mort annoncée par le délégué synodal français… 1872, premier synode après la fin de la clandestinité, après la fin du désert. La foi rayonne pourtant, alors, de notre Église, au point qu’il faut bâtir ces temples immenses aujourd’hui vides. Une Église qui rayonne jusque sur la Cité, au point que l’historien P. Vidal-Naquet peut écrire qu’au tournant du XXe siècle la République était protestante. Alors, trop pessimiste notre délégué synodal de 1872 ? Sauf que l’annonce sombre s’accomplit peut-être en un lent processus en forme de peau de chagrin…

Un siècle après, en 1971 (époque où Jacques Ellul annonce lui aussi la fin imminente de l’ERF), un pasteur de l’ERF écrit un article intitulé « Le christianisme en peau de chagrin », justement, référant au conte de Balzac du même nom. Je cite des extraits : « […] Dans son abandon de la Révélation […], ce christianisme [en peau de chagrin], assoiffé de réussites humaines, n’est que misère spirituelle. Il n'a plus rien à apporter aux hommes.
[…] Dans son conte […] Balzac fait de « la peau de chagrin » qui satisfait les désirs de celui qui la possède et dont la surface diminue ensuite de chaque réalisation, le symbole de la vie de son propriétaire. Celui-ci […] court à sa mort en même temps qu’il court après la réussite qu'il veut et qu’il cherche obstinément. De même le christianisme d'aujourd'hui va droit à la mort alors qu'il s’obstine en des rêves insensés de succès. La « peau de chagrin » symbolise ce christianisme assoiffé de réussites humaines et devenant de plus en plus misérable spirituellement jusqu'à mourir dans son abandon de la Révélation [biblique…].
Ce christianisme d’aujourd’hui, qui a tellement soif d'entendre les paroles des hommes […], écoute de moins en moins la Parole de Dieu. Chacune de ses réalisations démarque d'autant le champ de ses possibilités d’obéissance. […]
Le christianisme en peau de chagrin aboutit à l'annihilation, à la désintégration totale du christianisme. Oui ! La Peau de chagrin symbolise le destin tragique de ce simili-christianisme qui se nie et se renie lui-même au fur et à mesure qu'il veut s'affirmer […]. Le christianisme d’aujourd'hui qui se veut en nouveauté de vie par ses propres désirs et ses propres efforts n'est qu'un christianisme acharné à mourir et qui va mourir.
[Soit.] Seulement, voilà, nous ne […] pouvons pas faire abstraction des […] âmes, des cœurs, des vies qui meurent spirituellement, qui sont mortes déjà ou qui vont encore mourir, par la faute de ce christianisme d’aujourd’hui. Oh ! Je sais bien que l’Évangile avance, secrètement ou publiquement, en U.R.S.S. [on est en 1971] ou en Indonésie [où les chrétiens étaient victimes d’attentats il y a quelques jours, mai 2018], [avancées] dont je suis heureux pour les citoyens soviétiques ou indonésiens ! Mais je vois le mal que fait le christianisme d'aujourd’hui, le christianisme en peau de chagrin, sur les terres occidentales et en particulier en France.
Le christianisme d’aujourd'hui, le christianisme en peau de chagrin, va mourir de ses « victoires » mêmes. Tant mieux ! Mais qui dira, qui saura, tout ce qu'il a détruit et peut détruire encore ? Qui rattrapera ce qu'il a emporté et emporte encore dans son tourbillon ? Qui reconstruira ce qu'il aura flanqué par terre ? Qui ré-édifiera les Églises dévastées ?
Je dis que ce christianisme en peau de chagrin est une mort déguisée en vie, une arrière-garde déguisée en avant-garde, une escroquerie spirituelle déguisée en progrès. […] »
(Pierre Courthial, 1971, dans L'Entente Évangélique)

*

Peu après, en 1976, le professeur de philosophie Jean Brun reprenait dans un article intitulé « Sablons le champagne » la métaphore de Kierkegaard et commentait : « Le monde occidental en général et ses Églises en particulier ressemblent de plus en plus à ce navire que le point menaçant à l'horizon engloutira lorsqu'il deviendra typhon. Tout le monde danse dans les salons. Les capitaines sablent le champagne et maudissent les pessimistes qui scrutent l'horizon… » (Jean Brun, dans Foi et vie, Janvier-Février 1976)

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De même que nous venons, « interrogeant les temps anciens », d’entendre des témoins du passé, puis des modernes, un prophète ancien, Daniel, lisait Jérémie alors témoin au passé, dont on s’était moqué quand il mettait en garde. Il s’avérait, hélas, avoir eu raison. Et Daniel priait (Daniel 9, 2-19) :
2 […] moi Daniel je considérai dans les Livres le nombre des années qui, selon la parole du SEIGNEUR au prophète Jérémie, doivent s’accomplir sur les ruines de Jérusalem […]. 3 Je tournai ma face vers le Seigneur Dieu en quête de prière et de supplications, avec jeûne, sac et cendre. 4 Je priai le SEIGNEUR mon Dieu et je fis cette confession [de plus de 2000 ans, mais combien actuelle !, et que nous pouvons faire nôtre] :
« Ah ! Seigneur, toi, le Dieu grand et redoutable qui garde l’alliance et la fidélité envers ceux qui l’aiment et gardent ses commandements ! 5 Nous avons péché, nous avons commis des fautes, nous avons été impies et rebelles, nous nous sommes détournés de tes commandements et de tes décisions. 6 Nous n’avons pas écouté tes serviteurs les prophètes qui ont parlé en ton nom à nos rois, nos princes, nos pères et tout le peuple du pays. 7 À toi, Seigneur, la justice, et à nous la honte sur la face en ce jour [...] ! 8 SEIGNEUR, à nous la honte sur la face, à nos rois, nos princes et nos pères parce que nous avons péché contre toi. 9 Au Seigneur notre Dieu appartiennent la miséricorde et le pardon, car nous avons été rebelles envers lui, 10 et nous n’avons pas écouté la voix du SEIGNEUR notre Dieu pour marcher selon ses instructions, qu’il nous avait présentées par l’intermédiaire de ses serviteurs les prophètes. 11 Tout [ton peuple] a transgressé ta Loi et s’est détourné sans écouter ta voix. Alors […] 13 Selon qu’il est écrit dans la Loi de Moïse, tout ce malheur est venu sur nous ; mais nous n’avons pas apaisé la face du SEIGNEUR notre Dieu en nous détournant de nos fautes et en étant attentifs à ta vérité […]. 15 Et maintenant, Seigneur notre Dieu, toi qui as fait sortir ton peuple du pays d’Égypte par une main puissante […]. 17 Maintenant donc, écoute, ô notre Dieu, la prière de ton serviteur et ses supplications ! Fais briller ta face sur [ta maison dévastée], à cause du Seigneur ! 18 Ô mon Dieu, tends l’oreille et écoute ! Ouvre tes yeux et vois nos dévastations […] ! Car ce n’est pas à cause de nos actes de justice que nous déposons devant toi nos supplications ; c’est à cause de ta grande miséricorde. 19 Seigneur écoute ! Seigneur, pardonne ! Seigneur, sois attentif et agis, ne tarde pas ! À cause de toi-même, ô mon Dieu, car ton nom est invoqué […] sur ton peuple. »

*

Pour nous aussi, pour chacun de nous, « rentre dans ta chambre, ferme la porte et prie ton Père qui est là dans le secret. » (Mt 6, 6). Par l’envoi des Onze, avec eux, nous sommes faits sentinelles au milieu de ceux auxquels nous sommes envoyés — « enseignez leur à observer tout ce que je vous ai prescrit » — prêchant d’exemple aussi, car « à ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13, 35) ; ou, au moins, demande Paul, « supportez-vous les uns les autres » (Col 3,13), car « si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde que vous ne soyez détruits les uns par les autres. » (Gal 5, 15). « Détruits les uns par les autres » : peut-être est-ce là l’explication de la peau de chagrin : se mordre et s’entre-dévorer à force de chercher la gloire du monde, plutôt que l’humilité de la prescription du Christ, dans laquelle est la promesse du Ressuscité : « je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20).


RP, Poitiers, 27.05.18


dimanche 20 mai 2018

Perdre le contrôle




Actes 2, 1-11 ; Psaume 104 ; Galates 5, 16-25 ; Jean 15, 26-27 & 16, 12-15

Actes 2, 1-8
1 Lorsque arriva le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble en un même lieu.
2 Tout à coup, il vint du ciel un bruit comme celui d’un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils étaient assis.
3 Des langues leur apparurent, qui semblaient de feu et qui se séparaient les unes des autres ; il s’en posa sur chacun d'eux.
4 Ils furent tous remplis d’Esprit saint et se mirent à parler en d’autres langues, selon ce que l’Esprit leur donnait d’énoncer.
5 Or des Juifs pieux de toutes les nations qui sont sous le ciel habitaient Jérusalem.
6 Au bruit qui se produisit, la multitude accourut et fut bouleversée, parce que chacun les entendait parler dans sa propre langue.
7 Étonnés, stupéfaits, ils disaient : Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ?
8 Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ?
9 Parthes, Mèdes, Elamites, habitants de Mésopotamie, de Judée, de Cappadoce, du Pont, d'Asie,
10 de Phrygie, de Pamphylie, d'Egypte, de Libye cyrénaïque, citoyens romains,
11 Juifs et prosélytes, Crétois et Arabes, nous les entendons dire dans notre langue les œuvres grandioses de Dieu !

*

Il s’en est passé des choses depuis ce moment du livre des Actes des Apôtres, où s’annonçait un envoi vers toutes nations et toutes langues ! Et cela ne s’est pas toujours passé pour le mieux, dans cette extension de l’Évangile aux nations. Que de peuples pour pleurer suite à la violence de l’histoire dans les soutes de laquelle est trop souvent arrivé l’Évangile ! Et voilà les grands témoins du Dieu consolateur, de l’Esprit consolateur, pleurant avec les peuples, comme déjà Moïse au livre des Nombres déplorait cette attitude voulant que l’Esprit soit réservé à d’aucuns (fût-ce à lui-même), qui en viennent ensuite à prétendre régner en son nom, et finissent par se faire oppresseurs ! Cela parce que leur perte de contrôle au profit de l’Esprit de Dieu n'a pas eu lieu !

*

Une promesse de Jésus, celle d'une perte de contrôle au profit de l'Esprit…

Jean 15, 26-27
26 “Lorsque viendra le Consolateur que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra lui-même témoignage de moi ;
27 et à votre tour, vous me rendrez témoignage, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement.

Jean 16, 12-15
12 J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant.
13 lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. Car il ne parlera pas de son propre chef, mais il dira ce qu’il entendra et il vous communiquera tout ce qui doit venir.
14 Il me glorifiera, parce qu’il prendra de ce qui est à moi, et vous l’annoncera.
15 Tout ce que le Père a est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il prend de ce qui est à moi, et qu’il vous l’annoncera.

*

Des langues qui se séparent, pour une perte de contrôle, perte de maîtrise du langage et partage de l'Esprit, écho au livre des Nombres…

Nombres 11, 25-29
25 Le SEIGNEUR descendit dans la nuée et parla à Moïse ; il prit de l’esprit qui était sur lui et le mit sur les soixante-dix anciens. Dès que l’esprit se posa sur eux, ils se mirent à prophétiser, mais ils ne continuèrent pas.
26 Deux hommes étaient restés dans le camp ; ils s’appelaient l’un Eldad, l’autre Médad ; l’esprit se posa sur eux — ils étaient en effet sur la liste, mais ils n’étaient pas sortis pour aller à la tente — et ils prophétisèrent dans le camp.
27 Un garçon courut avertir Moïse : "Eldad et Médad sont en train de prophétiser dans le camp !"
28 Josué, fils de Noun, qui était l’auxiliaire de Moïse depuis sa jeunesse, intervint : "Moïse, mon seigneur, arrête-les !"
29 Moïse répliqua : "Serais-tu jaloux pour moi ? Si seulement tout le peuple du SEIGNEUR devenait un peuple de prophètes sur qui le SEIGNEUR aurait mis son esprit !"

Il eût très souvent mieux valu que l'on perdît le contrôle ! Ce serait cela qu’avait pressenti Moïse… qui est d’abord, en ce chapitre du livre des Nombres, en proie au découragement. Car Moïse est découragé, comme les Apôtres au départ de leur maître, jusqu’à ce jour de Shavouoth, fête juive du don de la Torah, qui fait écho au Sinaï, où Moïse la recevait au milieu du vent et du feu.

Moïse bientôt découragé d’être le pasteur d’un peuple récalcitrant comme celui du désert ! Ce à quoi Dieu a répondu… en partageant son Esprit (v. 23) : « Crois-tu que j’ai le bras trop court ? Tu vas voir maintenant si ma parole se réalise ou non pour toi. » Parole qui va se réaliser d’une façon qui peut sembler étrange : Moïse va recevoir des coopérateurs, que Dieu va doter de son Esprit.

Ces coopérateurs sont choisis par Moïse — mais c’est Dieu qui les qualifie (ce n’est pas au contrôle de Moïse), en leur donnant de son Esprit pour leur mission.

Dieu avait dit à Moïse : « Rassemble-moi soixante-dix des anciens d’Israël, tu les amèneras à la tente de la rencontre, je prélèverai un peu de l’Esprit qui est sur toi pour le mettre en eux… » Moïse fait donc une liste de soixante-dix personnes, et les convoque à la Tente de la Rencontre, c’est-à-dire la Tente qui abritait l’Arche d’Alliance, qui est dressée hors du campement où demeure le peuple. Désormais il sera donc entouré d’une sorte de sénat, (selon le sens équivalent en latin au mot ancien), ou de conseil presbytéral (selon le grec).

Tous convoqués pour aller à la Tente de la rencontre, hors du camp, il s’en trouve deux, Eldad (nom qui signifie : Dieu a aimé) et Medad (bien aimé), qui n’y vont pas, mais restent dans le camp. Le texte ne dit pas pourquoi. Quoi qu’il en soit, ce qui va suivre va montrer à quel point Moïse ne s’est pas trompé, ou à quel point il est inspiré, doué de l’Esprit de Dieu, parce que ces deux-là s’avèrent bel et bien être appelés et qualifiés par Dieu — et s’ils ont, peut-être, résisté à Moïse, ils ne sauraient résister à Dieu, à l’appel intérieur ; et bon gré mal gré, ils prophétiseront — c’est-à-dire diront la parole de Dieu —, fût-ce au milieu du campement.

Et Moïse, sans doute, le sait bien. Peut-être lui ont-ils, apparemment, résisté à lui, mais au fond, il sait qu’il s’agit de bien autre chose… Perte de contrôle. Quiconque a connu la vocation, l’appel de Dieu et a répliqué d’abord : « pourquoi moi ? » — le sait bien. Et Moïse lui même n’a-t-il pas d’abord répondu à Dieu l’envoyant en Égypte — « pourquoi moi ? Envoie quelqu’un d’autre de plus doué, plus compétent, etc. »

Dans notre texte, Dieu fait comme il avait dit : il « prélève une part de l’Esprit qui reposait sur Moïse, pour le donner aux soixante-dix anciens ». Manière imagée de dire que, désormais, les anciens sont en mission autour de Moïse et donc que l’Esprit du Dieu qui les a appelés, qui les a vraiment lui-même appelés, ce don de l’Esprit en est le signe — l’Esprit les accompagne, et les précède.

Et Josué de s’affoler : « Moïse, mon maître, arrête-les ! » Réflexe d’inquiétude qui signifie aussi : « au secours, nous perdons le contrôle ! Nous ne maîtrisons plus rien ! » Moïse, lui, ne s’en fait manifestement pas : il sait. On peut même imaginer qu’il se souvient de sa propre vocation, qui ne s’est donc pas faite non plus sans difficultés. « Pourquoi moi ? »

Dès le départ, Moïse savait qu’il acceptait de ne plus tout maîtriser. Et il s’en réjouit. D’autant plus qu’à présent, l’Esprit du Seigneur accompagne de toute façon Eldad et Medad. On a entendu la réponse de Moïse : « Serais-tu jaloux pour moi ? Si seulement tout le peuple du Seigneur devenait un peuple de prophètes sur qui le Seigneur aurait mis son Esprit ! »

70 Anciens pour commencer (70, chiffre rond, ou 72 si on compte comme deux de plus Eldad et Medad — car selon le Talmud Dieu a accordé à Moïse que le nombre d'anciens représente chaque tribu par nombre égal : 6 anciens pour chacune des douze tribus, ce qui fait 72). Symbole de tout le peuple comme plus tard, en Actes 2, les 12 Apôtres, premiers d'une multitude, de toutes les nations qui sont sous le ciel (Actes 2, 5), 70 étant dans la Bible le chiffre des nations. Les 70 sont alors le signe de la l’avancée du Royaume. Selon le Targoum, ancienne version araméenne paraphrasée de la Bible, Eldad et Medad, dans leurs prophéties que la Bible ne transmet pas, ont annoncé parmi les 70 la délivrance finale d’Israël et la résurrection des morts ?

Les 70 anciens deviennent la préfiguration de toutes les étapes vers le Royaume. Ils deviendront le modèle du sanhédrin, en quelque sorte témoin de la parole de Moïse et de sa loi au sein du peuple. Puis ils donneront leur titre, 70 — septante — à la version de la Bible destinée à tous les peuples, la traduction grecque du même nom : Septante.

Puis, dans le Nouveau Testament, 70 disciples (ou 72 si l'on n'arrondit pas) seront choisis par Jésus pour préfigurer en Israël la prochaine mission universelle de l’Église. Toujours l’élargissement de la promesse à toutes les nations. Écho à l’événement, en Actes 2, la prophétie bien connue de Joël : « Après cela, je répandrai mon Esprit sur toute chair ; Vos fils et vos filles prophétiseront, Vos anciens auront des songes, Et vos jeunes gens des visions » (Joël 3, 1&). On sait que c’est cette prophétie qui sera reprise par Pierre au livre des Actes (ch. 2, 16 sq.), lors de l’événement de Pentecôte, signe décisif de l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations. Écho aussi à Ésaïe : mon Esprit couvrira la terre comme l’eau couvre le fond des mers.

Voilà une prophétie qui est bien celle de la perte contrôle, de notre perte de contrôle. Dieu seul, son Esprit, prend l’initiative pour amener à la concrétisation de l’élargissement de l’Alliance scellée avec Moïse.

Promesse de Jésus, Jean 16, 12-15 :
12 J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant.
13 lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. Car il ne parlera pas de son propre chef, mais il dira ce qu’il entendra et il vous communiquera tout ce qui doit venir.
14 Il me glorifiera, parce qu’il prendra de ce qui est à moi, et vous l’annoncera.
15 Tout ce que le Père a est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il prend de ce qui est à moi, et qu’il vous l’annoncera.

Dieu appelle chacun d’entre nous, de chaque peuple, il appelle chacun à entendre son appel, chacun à son rôle, et envoyés par l’Esprit de Dieu qui souffle où il veut pour l’espérance et la promesse de son Royaume. Dieu appelle chacun de nous individuellement aussi à discerner quelle est la tâche qu’il nous confie dans cette grande œuvre : l’avènement de cieux nouveaux et d’une terre nouvelle où la justice habitera, dans cette Cité nouvelle qui, selon le livre d'Hénoch (ch. 14, v. 9 et 15) dans la Bible de l'Église éthiopienne, est entourée de langues de feu, bâtie de langues de feu.

À nous à présent de perdre le contrôle. L’histoire nous a montré tragiquement combien il est urgent de laisser agir l’Esprit de Dieu, en nous, par nous, et par celles et ceux par qui il veut surprendre le monde, les Eldad — que « Dieu a aimé » — et Medad — « au bénéfice de son amour ».


RP, Poitiers, 20.05.18


dimanche 13 mai 2018

"Désormais, je ne suis plus dans le monde"




Actes 1, 15-26 ; Psaume 103 ; 1 Jean 4, 11-16 ; Jean 17, 11-19

1 Jean 4, 11-16
11 Bien-aimés, si Dieu nous a ainsi aimés, nous devons aussi nous aimer les uns les autres.
12 Personne n’a jamais vu Dieu ; si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour est parfait en nous.
13 Nous connaissons que nous demeurons en lui, et qu’il demeure en nous, en ce qu’il nous a donné de son Esprit.
14 Et nous, nous avons vu et nous attestons que le Père a envoyé le Fils comme Sauveur du monde.
15 Celui qui confessera que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui, et lui en Dieu.
16 Et nous, nous avons connu l’amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru. Dieu est amour ; et celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui.

Jean 17, 11-19
11 Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux sont dans le monde, et moi je vais à toi. Père saint, garde-les en ton nom, (ce nom) que tu m’as donné, afin qu’ils soient un comme nous.
12 Lorsque j’étais avec eux, je gardais en ton nom ceux que tu m’as donnés. Je les ai préservés, et aucun d’eux ne s’est perdu, sinon le fils de perdition, afin que l’Écriture soit accomplie.
13 Et maintenant, je vais à toi, et je parle ainsi dans le monde, afin qu’ils aient en eux ma joie parfaite.
14 Je leur ai donné ta parole, et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas du monde, comme moi, je ne suis pas du monde.
15 Je ne te prie pas de les ôter du monde, mais de les garder du Malin.
16 Ils ne sont pas du monde, comme moi, je ne suis pas du monde.
17 Sanctifie-les par la vérité : ta parole est la vérité.
18 Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde.
19 Et moi, je me sanctifie moi-même pour eux, afin qu’eux aussi soient sanctifiés dans la vérité.

*

Dieu nous a aimés, au point que — la 1ère Épître de Jean le dit en un mot : « Dieu est amour » (1 Jean 4, 8 & 4, 16) ; ou, selon une autre traduction, « Dieu est chérissement ».

Rien d’évident dans une telle assertion — « le Père nous a chéris » —, sachant ce qu’est le monde, le cauchemar du monde — dont nous confessons que Dieu en est tout de même le créateur ! —, sachant la haine de ce monde ennemi, que rappelle aussi l’Épître. Comment peut-on dire que Dieu nous aime, que Dieu est amour ?! Parole inouïe, ou, si on la prend au sérieux, une telle parole — le Père nous a aimés — pose ipso facto une mystérieuse souffrance en Dieu. Et effectivement ce qui fonde cette assertion, c’est qu’ « à ceci, nous avons connu l’amour : c’est qu’il a donné sa vie pour nous » — « pour couvrir nos péchés ». Il a donné sa vie, et de quelle façon, jusqu'à être crucifié. Amour égale, d’une façon ou d’une autre, souffrance.

Et en parallèle, non moins mystérieux, cette souffrance — exprimée à la croix —, cette souffrance dans cet amour fonde un détachement à l’égard du monde ; le détachement par la mort sur la croix — « je ne suis plus dans le monde » (Jean 17, 11), dit-il dans sa prière pour ceux qui l'ont suivi à l’approche de sa mort. Prière de consécration de ses disciples, prière liturgique : la seule où l'on voit Jésus prier devant ses disciples. Habituellement, il se retire, appliquant son enseignement sur la prière (Mt 6, 6) : « quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte, et prie ton Père qui est là dans le lieu secret ». Ici, moment liturgique, sa prière, pour cette unique fois, se fait enseignement et promesse.

*

Jésus dévoile, au moment où se concrétise son renoncement à sa vie par amour, que Dieu qui l’envoie depuis l’éternité nous a aimés de cette façon mystérieuse.

Pour lui, il le dit dans sa prière : « Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux sont dans le monde, et moi je vais à toi. Père saint, garde-les en ton nom, (ce nom) que tu m’as donné, afin qu’ils soient un comme nous » (Jean 17, 11). « Désormais ». Mot important pour la suite de cette prière de Jésus pour les siens. Mot important pour comprendre ce fameux « ils ne sont pas du monde »

« Désormais ». Mot important pour la suite du texte, dans la suite de cette prière de Jésus pour les siens. Mot important pour comprendre ce fameux « ils ne sont pas du monde », qui trouble tant les lecteurs de la Bible. Comme s’il voulait dire que les chrétiens sont des sortes d’extraterrestres, qui n’auraient pas à s’occuper des choses bassement terrestres.

« Désormais ». — On est au moment du départ de Jésus, au moment de son Ascension. Car dans l’Évangile de Jean, la Croix est Ascension, avec tout ce qu’est l’Ascension : glorification — « quand j’aurai été élevé de la terre, l’attirerai à moi tous les hommes — il parlait, précise le texte, de la mort dont il allait mourir » (Jean 12, 32) ; à savoir la Croix.

Glorification, donc ; et absence aussi, car l’Ascension, outre sa glorification, est le retrait de Jésus de la vue des disciples. « Désormais je ne suis plus dans le monde ».

Effectivement, il va mourir, c’est-à-dire entrer dans la gloire proclamée à la Résurrection et à l’Ascension ; c’est-à-dire aussi s’absenter, sortir du monde, de ce monde. C’est déjà vrai au moment où il parle ; il parle déjà depuis son absence imminente, inéluctable : « désormais je ne suis plus dans le monde ». Malgré les apparitions du Ressuscité, qui cesseront au bout de 40 jours, scellant alors définitivement son départ du monde.

Mais « tandis que moi je vais à toi »… « eux restent dans le monde ». Alors, demande-t-il au Père, « garde-les en ton nom », garde-les « pour qu’ils soient un » ; évite-leur la dispersion qui serait leur fin, leur confusion avec le monde pour lequel je les envoie en témoins ; le monde, pour le salut duquel je te demande de les maintenir, ce monde que tu as tant aimé que tu m’y as envoyé. Désormais, ma mission à moi est terminée. Je les envoie à leur tour, je leur passe le relais.

Mais, ce faisant, ils demeurent avec moi, qui, désormais, ne suis plus dans le monde. Voilà comment il faut comprendre le fameux « être dans le monde, mais n’être pas du monde ».

Être avec Jésus, qui n’est pas de ce monde, comme cela nous est signifié dans sa mort et dans son Ascension. Mais y être comme envoyés par lui pour poursuivre sa mission, qui est de dire et de sanctifier le nom de Dieu, dans lequel est le salut du monde. Sans lequel le monde se perd et se disperse ; ainsi en témoigne le fils de perdition, malgré lui — « pour que l’Écriture soit accomplie ».

Ce n’est pas dans un monde facile que Jésus nous laisse, et demande au Père de ne pas nous en enlever, mais simplement de nous y garder du Mauvais.

En fait, à son départ, les choses se poursuivent comme quand il était là : « lorsque j’étais avec eux, je les gardais en ton nom que tu m’as donné ; je les ai protégés ».

C’est la poursuite de la parole par laquelle il se présentait comme le berger : « je suis le bon berger », le berger du Ps 23, celui qui connaît chacune de ses brebis dans son intimité. Rien à voir, évidemment avec les pasteurs terrestres que nous sommes, et qui si nous prétendions l’égaler ne serions rien d’autre que des voleurs et des brigands.

Un père de l’Église, Augustin, le dit ainsi : « Deus intimior intimo meo », « plus intime que mon intimité » ; ou plus simplement « Deus intimior meo », « Dieu plus intime à moi-même que moi-même ». Voilà la façon dont il nous connaît, façon dont aucun homme ne peut nous connaître. Voilà comment il nous garde dans le nom du Père, et comment après son départ le Père continue de nous garder selon sa prière.

On est bien au moment où il passe le relais : au Père pour qu’il nous garde comme notre berger, à nous pour que nous manifestions sa présence dans le monde.

Chose terrible, puisque cela nous annonce l’inimitié, la haine, qu’il a connues — oh, pas forcément jusqu’à la crucifixion ! — mais cela dit un aspect de notre mission, notre envoi dans le monde. Aimer quand on n’est pas aimé : « si vous aimez ceux qui vous aiment, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens font la même chose ! »…

Alors Jésus nous donne cette prière qu’il adresse au Père pour que dans cela nous ayons sa joie : « je dis ces paroles dans le monde pour qu’ils aient en eux ma joie dans sa plénitude ». Autrement dit, il s’agit pour nous de savoir que cela est prévu : nous sommes avec lui, de tout temps et de toute éternité, et puisque désormais, nous ne le voyons plus en ce monde, nous ne sommes pas de ce monde ; et en même temps nous y sommes bel et bien en ce monde, confrontés à sa méchanceté, due à sa douleur et à sa crainte.

Sa douleur de monde exilé loin de Dieu, et sa crainte d’un lendemain menaçant. Vous, « ne vous inquiétez pas, dit Jésus, j’ai vaincu le monde ». Le texte que nous avons lu, la prière de Jésus pour nous, est la transformation de notre exil en mission, par le dévoilement de la vérité.

« Consacre-les par la vérité : ta parole est vérité ». Si nous avons entendu cette parole, la parole qui nous fonde en Dieu, la parole par laquelle nous sommes nés de Dieu ; la parole selon laquelle, dès lors, fondamentalement, nous ne sommes pas de ce monde, étant du monde où Jésus est dérobé à nos yeux ; si nous avons entendu cette parole, si nous y sommes consacrés, c’est-à-dire sanctifiés, mis à part.

Dès lors notre présence en ce monde, exil et tristesse, traversée de chagrins et de douleurs incompréhensibles, en butte à la méchanceté — dès lors, par la parole qui nous a dévoilé la vérité et nous y scelle, notre présence ici devient mission. « Consacre-les par la vérité : ta parole est vérité. Comme tu m’as envoyé dans le monde, je les envoie dans le monde ».

Et nous n’y sommes pas seuls : son absence même est signe de cette vérité. Il nous passe le relais : « je ne te demande pas de les ôter du monde, mais de les garder du Mauvais ».

Son départ prend alors pour nous une toute autre signification, celle de sa consécration — son départ est tout de même aussi sa mort, et on sait laquelle : « pour eux je me consacre moi-même, afin qu’ils soient eux aussi consacrés par la vérité ».

Ainsi, être dans le monde sans être du monde, ne signifie en aucun cas une sorte de désengagement, retrait du monde, mais au contraire, étant morts à nous-mêmes avec celui qui est mort pour nous — « pour eux je me consacre moi-même » —, être pleinement en ce monde envoyés par lui pour y être témoins de la vérité qui a le pouvoir de lui donner un visage autre que celui du Mauvais. Transformer l’exil en mission, tel est le signe dont il nous confie désormais le dépôt.


RP, Poitiers, 13.05.18