dimanche 28 avril 2013

De Babel à la Jérusalem nouvelle




Actes 14.21-27 ; Psaume 145 ; Apocalypse 21.1-5 ; Jean 13.31-35

Genèse 11, 1-9
1 Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots.
2 Comme ils étaient partis de l’orient, ils trouvèrent une plaine au pays de Schinear, et ils y habitèrent.
3 Ils se dirent l’un à l’autre : Allons ! faisons des briques, et cuisons-les au feu. Et la brique leur servit de pierre, et le bitume leur servit de ciment.
4 Ils dirent encore : Allons ! bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous ne soyons pas dispersés sur la face de toute la terre.
5 L’Eternel descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes.
6 Et l’Eternel dit : Voici, ils forment un seul peuple et ont tous une même langue, et c’est là ce qu’ils ont entrepris ; maintenant rien ne les empêcherait de faire tout ce qu’ils auraient projeté.
7 Allons ! descendons, et là confondons leur langage, afin qu’ils n’entendent plus la langue, les uns des autres.
8 Et l’Eternel les dispersa loin de là sur la face de toute la terre ; et ils cessèrent de bâtir la ville.
9 C’est pourquoi on l’appela du nom de Babel, car c’est là que l’Eternel confondit le langage de toute la terre, et c’est de là que l’Eternel les dispersa sur la face de toute la terre.

Apocalypse 21, 1-7
1 Alors je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre ont disparu et la mer n’est plus.
2 Et la cité sainte, la Jérusalem nouvelle, je la vis qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu, comme une épouse qui s’est parée pour son époux.
3 Et j’entendis, venant du trône, une voix forte qui disait: Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il demeurera avec eux. Ils seront ses peuples et lui sera le Dieu qui est avec eux.
4 Il essuiera toute larme de leurs yeux, La mort ne sera plus. Il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni souffrance, car le monde ancien a disparu.
5 Et celui qui siège sur le trône dit: Voici, je fais toutes choses nouvelles. Puis il dit: Ecris: Ces paroles sont certaines et véridiques.
6 Et il me dit: C’en est fait. Je suis l’Alpha et l’Oméga, le commencement et la fin. A celui qui a soif, je donnerai de la source d’eau vive, gratuitement.
7 Le vainqueur recevra cet héritage, et je serai son Dieu, et lui sera mon fils.

Jean 13, 31-35
31 […] "Maintenant, le Fils de l’homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié par lui;
32 Dieu le glorifiera en lui-même, et c’est bientôt qu’il le glorifiera.
33 Mes petits enfants, je ne suis plus avec vous que pour peu de temps. Vous me chercherez et comme j’ai dit aux Judéens : Là où je vais, vous ne pouvez venir, à vous aussi maintenant je le dis.
34 "Je vous donne un commandement nouveau: aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres.
35 A ceci, tous vous reconnaîtront pour mes disciples: à l’amour que vous aurez les uns pour les autres."

*

Nouveau Temple

Nous voilà entre l’ancienne Babel et son faux temple — cette tour qui vise à atteindre le ciel —, nous voilà entre cette ancienne Babel et la nouvelle Jérusalem où il n'y a plus de temple, où Dieu même est le Temple, demeurant lui-même avec les hommes.

L'Apocalypse nous montre le Royaume promis : "voici la demeure de Dieu avec les hommes, il demeurera avec eux" (Ap 21:3). Car il n'y a plus d’autre Temple dans la cité, "son Temple, c'est le Seigneur, le Dieu tout-puissant ainsi que l'agneau" (Ap 21:22).

À l’opposé de Babel, où les hommes tentent d’atteindre le ciel et de se faire un nom (Genèse 11:4), l'Apocalypse nous annonce une nouvelle Cité, Jérusalem céleste, où Dieu lui-même demeure avec les humains, dotés d’un nom nouveau (Ap 2:17), où cette rencontre-même forme le Temple éternel. "Voici la demeure de Dieu avec les hommes, il demeurera avec eux. Ils seront ses peuples et lui sera le Dieu qui est avec eux" (Ap 21:3). C’est la réalisation de la promesse de Jésus : "tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples si vous avez de l'amour les uns pour les autres" (Jean 13:35) — signe actuel de cette terre nouvelle et de ces nouveaux cieux.

Babel avec son faux temple, annonce déjà la destruction du Temple de Jérusalem par Babylone puis par Rome, nouvelle Babylone, nouvelle Babel. Jésus a pleuré sur la destruction du Temple de Jérusalem ; destruction chargée de cette consolation : en trois jours le Temple de mon corps vous apparaîtra, ressuscité. Il en est ainsi du Temple éternel dont nous sommes appelés à être nous-mêmes les pierres.

En voici l’accomplissement : celui qui est assis sur le trône, après avoir dit "je fais toutes choses nouvelles", précise, (Ap 21:6) : "c'est fait". Le nouveau ciel et la nouvelle terre sont faits, déjà en place. "C'est fait" ! Dans le monde nouveau, il n'y a pas d'identité fabriquée, on ne cherche plus comme à Babel à se faire un nom. Pas d’identité fabriquée, mais notre seule vraie identité éternelle : "c'est fait", pas à faire ! Ce nom nouveau et éternel est dévoilé partiellement, comme entr'aperçu, dans notre baptême — où un coin du voile est levé.


Avec quelles pierres ?

Le voile est comme levé sur le matériau, les pierres — pas celles de Babel cuites au feu, mais les pierres nouvelles avec lesquelles se bâtit ce Temple nouveau dont nous sommes appelés à participer : quelles pierres ? Des pierres vivantes, que nous sommes appelés à être.

Car comment se construit ce Temple nouveau ? "Le vainqueur recevra cet héritage, et je serai son Dieu, et lui sera mon fils" (Ap 21:7) : il s'agit d’être, comme fils et filles de Dieu, libres ; libérés de tous les esclavages et ainsi citoyens de la Cité de Dieu, la Cité de la liberté qui est d'être devant Dieu. C’est là être pierre vivante et unique du temple éternel.

Or nos esclavages cachés sont nombreux : déjà notre façon de dépendre de l'approbation d'autrui, du qu'en dira t-on, de nous cacher derrière le petit doigt de nos mensonges, ces masques qui ne voilent que notre liberté. Chercher à se faire des noms. Esclavages cachés.

D'où le don de la liberté, le don de l'Esprit — est aussi caché aux yeux du monde. "Le vainqueur recevra cet héritage, et je serai son Dieu, et lui sera mon fils". Contrairement à Babel où les hommes cherchent à se faire un nom, nous recevons ici un nom nouveau que nul autre ne connaît : "au vainqueur, dit l'Esprit, je donnerai un nom caché, que Dieu seul connaît, ainsi que celui qui le reçoit" (Ap 2:17).

Nous portons tous plusieurs noms connus, plus ou moins connus : notre nom de famille, nos prénoms, le nom de notre conjoint, nos surnoms, le nom de notre fonction (boulanger, préfet, coiffeur), le nom de nos lieux d'origine, etc. Autant de pierres d’une cité visible. Les pierres de la Cité éternelle reçoivent leur nom de Dieu seul.

On peut multiplier les exemples des noms divers que nous nous donnons, ou que l’on nous donne. Tous relèvent plus ou moins de ce qu'on pense de nous, des jugements que l'on porte sur nous, et dont nous souhaitons désespérément qu'ils soient positifs. Tous ces noms nous donnent une identité en relation avec ce qu'ils désignent, ou avec ceux qui nous les donnent : fils ou fille de, époux ou épouse de, employé de tel ou tel, etc.

Autant de réalités qui correspondent à pas mal de choses — bonnes ou mauvaises, ou ambiguës —, mais pas à ce que nous sommes vraiment devant Dieu. Devant Dieu nous sommes plus dépendants de tel ou tel, employé de tel ou tel, dans telle ou telle fonction, bien ou mal noté dans tel ou tel domaine, etc.

Ce que nous sommes vraiment est unique et caché devant Dieu. Lui seul le connaît et il le dévoile à celui qui est vainqueur du combat de la vie dans l'Esprit, suite à la victoire au terme de laquelle seulement il lui fait connaître ce vrai nom, qui il est vraiment. Dieu seul peut le faire en vérité : Dieu est éternel, notre identité véritable est éternelle, notre nom de fils et filles de Dieu, au-delà du temps, au-delà des âges, est inaccessible à nos agitations et à nos inquiétudes. "Le vainqueur recevra cet héritage, et je serai son Dieu, et lui sera mon fils."

Toutes les identités dont nous nous réclamons face aux hommes ne sont que pour un temps, parfois comme autant de couches de fausseté, autant de bitume d’une tour de Babel qui nous masque la vérité et la liberté. Mais nous sommes les pierres vivantes d’une autre Cité.

L'Esprit de Dieu nous y place déjà, des ici-bas — dans le monde de la résurrection. "C’est fait". C'est ce que signifie recevoir l'Esprit saint : commencer à devenir enfant de Dieu, un être né, non du temps, avec ses âges, d'enfant, d'adolescent, d’adulte, bientôt vieillard, mais né de l'éternité.


Sur quelle pierre ?

"Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres" — c’est là le ciment du Temple —, enseigne alors celui, Jésus, qui sera présenté dans l’Apocalypse comme l'agneau de Dieu immolé dès la fondation du monde (Ap 13:8). La Création du monde est comprise ainsi comme reposant sur l’agneau de Dieu immolé, un renoncement donc — c’est de la sorte que "je vous ai aimés". "Agneau de Dieu immolé dès la fondation du monde". Rien peut-être, n'a jamais été dit d'aussi profond sur la Création, sur la Création comme acte d'amour.

La Création — ou Dieu se retirant, renonçant pour n’avoir de Nom que caché. Dieu n'a rien ajouté en créant : il a ôté. Il a renoncé au tout de sa plénitude.

C'est aussi ce que nous dit le sacrifice de l'agneau de Dieu. Jésus reçoit de son renoncement le Nom qui est au-dessus de tout nom.

Signe du renoncement de Dieu qui ainsi laisse place à autre que lui — appelé à participer à sa joie éternelle ; et nous invitant par là à lâcher prise pour notre part. Ciment nouveau.

Renoncement au cœur de Dieu que l’acte de la Création, renoncement comme immolation de l’agneau de Dieu : voilà la pierre d'angle du Temple éternel. Voilà la signification de la Création comme acte de renoncement sans lequel le monde ne peut advenir, puisque Dieu est sans manque.

Renoncement comme lâcher prise. C’est le cadeau qui nous est fait. C'est ici le Temple éternel, "la demeure de Dieu avec les hommes". Lâcher prise.

Qu'est ce d'autre que la promesse qui est au cœur de la parole que donne Jésus comme héritage à ses disciples : comme mon Père a fait place à la création, comme j’ai renoncé — comme je vous ai aimé, donc —, laissez-vous donner par Dieu votre vrai nom caché, laissez-vous ainsi la liberté d’aimer, de chérir, de découvrir ce qui est précieux, à votre tour. Vous n’avez pas à vous bâtir de tour pour atteindre le ciel, vous n’avez pas à vous faire un nom. Votre vrai nom, votre vrai être, c’est cadeau !

R.P.
Poitiers, Confirmations, 28.04.13


dimanche 14 avril 2013

M'aimes-tu ? — Pais mes brebis




Actes 5, 27-41 ; Psaume 30 ; Apocalypse 5, 11-14 ; Jean 21, 1-19

Jean 21, 1-19
1 Après cela, Jésus se manifesta de nouveau aux disciples sur les bords de la mer de Tibériade. Voici comment il se manifesta.
2 Simon-Pierre, Thomas qu'on appelle Didyme, Nathanaël de Cana de Galilée, les fils de Zébédée et deux autres disciples se trouvaient ensemble.
3 Simon-Pierre leur dit : « Je vais pêcher. » Ils lui dirent : « Nous allons avec toi. » Ils sortirent et montèrent dans la barque, mais cette nuit-là, ils ne prirent rien.
4 C'était déjà le matin ; Jésus se tint là sur le rivage, mais les disciples ne savaient pas que c'était lui.
5 Il leur dit : « Eh, les enfants, n'avez-vous pas un peu de poisson ? » — « Non », lui répondirent-ils.
6 Il leur dit : « Jetez le filet du côté droit de la barque et vous trouverez. » Ils le jetèrent et il y eut tant de poissons qu'ils ne pouvaient plus le ramener.
7 Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre : « C'est le Seigneur ! » Dès qu'il eut entendu que c'était le Seigneur, Simon-Pierre ceignit un vêtement, car il était nu, et il se jeta à la mer.
8 Les autres disciples revinrent avec la barque, en tirant le filet plein de poissons : ils n'étaient pas bien loin de la rive, à deux cents coudées environ.
9 Une fois descendus à terre, ils virent un feu de braise sur lequel on avait disposé du poisson et du pain.
10 Jésus leur dit : « Apportez donc ces poissons que vous venez de prendre. »
11 Simon-Pierre remonta donc dans la barque et il tira à terre le filet que remplissaient cent cinquante-trois gros poissons, et quoiqu'il y en eût tant, le filet ne se déchira pas.
12 Jésus leur dit : « Venez déjeuner. » Aucun des disciples n'osait lui poser la question : « Qui es-tu ? » : ils savaient bien que c'était le Seigneur.
13 Alors Jésus vient ; il prend le pain et le leur donne ; il fit de même avec le poisson.
14 Ce fut la troisième fois que Jésus se manifesta à ses disciples depuis qu'il s'était relevé d'entre les morts.
15 Après le repas, Jésus dit à Simon-Pierre : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que ceux-ci ? » Il répondit : « Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime », et Jésus lui dit alors : « Pais mes agneaux. »
16 Une seconde fois, Jésus lui dit : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ? » Il répondit : « Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime. » Jésus dit : « Sois le berger de mes brebis. »
17 Une troisième fois, il dit : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ? » Pierre fut attristé de ce que Jésus lui avait dit une troisième fois : « M'aimes-tu ? », et il reprit : « Seigneur, toi qui connais toutes choses, tu sais bien que je t'aime. » Et Jésus lui dit : « Pais mes brebis.
18 En vérité, en vérité, je te le dis, quand tu étais jeune, tu nouais ta ceinture et tu allais où tu voulais ; lorsque tu seras devenu vieux, tu étendras les mains et c'est un autre qui nouera ta ceinture et qui te conduira là où tu ne voudrais pas. »
19 Jésus parla ainsi pour indiquer de quelle mort Pierre devait glorifier Dieu ; et après cette parole, il lui dit : « Suis-moi. »

*

Ayant bénéficié de la pêche miraculeuse et reçu le repas présenté par le ressuscité, Pierre, face à Jésus lui demandant pour la troisième fois s'il l'aime, est tout attristé. Pierre n'est pas du tout sûr de la vérité de son amour ! Pierre n'est pas un menteur. Il le dit à son maître : tu sais toute chose. Tu pénètres les secrets de mon cœur : je ne vais pas te mentir. Je ne suis pas sûr de mon amour, surtout lorsque tu mets devant moi ce qu'implique le fait de t'aimer — ce que je sais très bien : prendre soin de tes brebis. Si tu es mon Seigneur, si en te voyant, j'ai vu le Père, alors t'aimer implique nécessairement t'obéir et te servir... être, puisque c'est ce que tu me demandes, le berger de tes brebis. Alors, j'ai peur, j'ai peur de te dire comme tu me le demande : je t'aime. J'ai peur de te mentir en face, j'ai peur de ne pas te servir.

Ici, il faut savoir qu'en grec dans notre texte, il y a deux mots différents pour dire aimer. Deux fois Jésus emploie le mot agapè, qui signifie aimer au sens de chérir, et qui implique un comportement actif, et donc en l'occurrence l'obéissance, le service. Et Pierre ne répond jamais avec ce mot-là. Il en emploie un autre, phileo qui n'est pas moins fort, mais qui suppose un état de relation plutôt qu'un engagement actif. Une relation, très forte en l'occurrence, mais qui semble moins impliquer que la parole volontaire qu'apparemment Jésus attend. Oui, tu sais que nous sommes en relation d'amitié, que l'amour nous lie — telle est la réponse de Pierre. Pierre, honnête, ne donne pas la parole de l'engagement d'amour. Il a peur de mentir.

Alors Jésus, lui posant une troisième fois la question, emploie cette fois le mot de Pierre. Sommes-nous en relation d'amitié, d'amour réciproque ? Et Pierre acquiesce une troisième fois, mais il est triste. Il n'a pas pu lui dire qu'il l'aimait, au sens d'un engagement de sa part. Il sait, Jésus sait aussi, qu'ils sont en relation amicale, au sens le plus fort : il y a un véritable amour entre eux. Mais Pierre n'a pas pu dire la parole qu'il voudrait pourtant dire.

Cela étant, par là, en reprenant ses mots moins engageants, Jésus rejoint Pierre. D'accord, l'amour que je t'ai porté a créé cet état de fait, la relation amicale, relation d'amour maître-disciple, la relation Père-enfant, parce que, par moi, mon Père t'a reconnu comme son enfant, cette relation est là, elle existe, et elle suppose de toi l'engagement que tes mots n'ont pas su prendre : l'obéissance.

Mon père t'a reconnu comme son enfant, moi je te porte ses paroles, ce qu'il attend de toi. Ce lien que tu reconnais dans le mot que tu emploies, en l'appelant Père, en m'appelant Seigneur, en me disant que tu reconnais que nous sommes en relation d'amour, ce lien implique la même chose que cet engagement qu’est l'obéissance.

Simplement tu le vivras dans la difficulté et la tristesse qui te prend déjà, là où la confiance aurait suffi et t'aurait rendu la vie, et la tâche, faciles. Le Père t'a reconnu comme Fils, tu le sais, et rien n'y changera — et cela supposera toujours la relation de service et d'obéissance que je te demande. Il te reste à toi à le reconnaître à ton tour pleinement, à me reconnaître moi dans l'engagement qu'il te reste à prendre ; il te reste à offrir le comportement qu'il implique. C'est là que cessera ta tristesse et que naîtra ta joie. Pour l'instant ta tristesse est toute à ton honneur, l'hésitation de tes mots aussi.

*

Appelé à obéir en étant berger. Pierre n'a sans doute pas pu ne pas penser, dans sa tristesse, à bien des histoires de la Bible.

Pierre est ici appelé à devenir berger, pasteur. C'était le titre des rois dans la Bible, au temps des Pères. Il est intéressant de noter le parallèle avec le premier roi d'Israël, Saül. Saül a été élu roi, mais a été finalement rejeté comme tel par Dieu avec ce motif, énoncé contre lui par le prophète Samuel : « l'Éternel trouve-t-il autant de plaisir dans les holocaustes et dans les sacrifices que dans l'obéissance à la voix de l'Éternel ? Voici : l'obéissance (Matthieu 9 traduit "la miséricorde") vaut mieux que les sacrifices, et la soumission vaut mieux que la graisse des béliers. La rébellion vaut bien l'idolâtrie. Puisque tu as rejeté la parole de l'Éternel, il te rejette aussi comme roi » (1 Samuel 15:22-23).

*

Et puis Pierre entrevoit sans doute tout le sens de cette tâche de berger en se souvenant de ce que Jésus disait de lui-même, bon berger, dont la tâche, qu'il confie à présent à ses disciples, est finalement de conduire les brebis dès à présent dans les pâturages auquel on accède en passant de la mort à la vie.

Jésus y a accédé alors que Pierre ne pouvait pas le suivre — et il le disait par trois fois, par trois reniements —, et où il le suivra bientôt, alors qu' « un autre le ceindra », Jésus lui-même, qui l'appelle à nouveau par trois fois. Pierre avait décidément raison d'hésiter à répondre — hésitation prophétique. « Prends soin de mes brebis » insistait le Seigneur.

*

Pais mes brebis, insiste le Seigneur. Seigneur nous t'aimons, répond-on en chœur. Et Pierre hésite. Et Pierre est triste. Il est sans doute triste aussi à cause de la profondeur de l'amour du Christ qui lui confie et lui maintient cette tâche, obéir en étant le berger de ses brebis, là où il n'a pas encore su le reconnaître comme lui a été reconnu. C'est ce qu'implique la suite de l'histoire, où Jésus annonce à Pierre qu'il étendra un jour les bras pour qu'un autre le mène où il ne voulait pas aller — en l'occurrence jusqu’à la croix.

Pierre jeune fait ce qu'il veut, va où il veut. Pierre a compris ce jour-là que c'est source de tristesse. Mais le Père l'a accueilli, et lui apprendra, au prix de sa tristesse, l'obéissance. Et la joie.

Un jour, il ne fera plus ce qu'il voudra, il n'ira plus où il voudra. Un jour, il obéira. Un autre le ceindra, et le conduira finalement à la croix. Bien plus douloureux que l'engagement et le service que Jésus lui demande aujourd'hui. Mais ce jour-là, Pierre aura appris cette obéissance qui vaut mieux que les mots qu'il n'a pas eu l'audace de prononcer.

Ce jour-là la croix où un autre le mènera lui paraîtra finalement chargée de la douceur de servir le maître, qu'il aura enfin comprise : lorsque le maître lui demande l'obéissance, il est simplement en train de vouloir lui faire vivre ce qui est déjà un état de fait, mais dont on se prive, dont Pierre se prive : connaître la joie de savoir ce que Dieu veut de nous et l'accomplir…

Alors, le sens de ce qui vient de se passer lors de la pêche miraculeuse se dévoile : celui que les disciples n'avaient pas encore reconnu comme le Seigneur, un inconnu pour eux, leur a demandé à manger. Et ils n'ont alors rien, ils n'ont pris aucun poisson. Lorsque ce même inconnu pour eux leur dit : « Jetez le filet du côté droit de la barque et vous trouverez », ils le font, soucieux de lui donner à manger : ils le jetèrent et il y eut tant de poissons qu'ils ne pouvaient plus le ramener, dit le texte. Et ils le reconnaissent : le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre : « C'est le Seigneur ! » Pierre reconnaîtra le Seigneur ressuscité, et nous tous avec lui, en ceux vers qui il est envoyé ; le Seigneur dont les apparitions cesseront : va, donc, et pais mes brebis.


R.P.
Poitiers, 14.04.13


dimanche 7 avril 2013

"La paix soit avec vous"




Jean 20, 19-31

19 Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des Judéens, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d’eux et il leur dit : "La paix soit avec vous."
20 Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.
21 Alors, à nouveau, Jésus leur dit : "La paix soit avec vous. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie."
22 Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit : "Recevez l’Esprit Saint ;
23 ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis."
24 Cependant Thomas, l’un des Douze, celui qu’on appelle Didyme, n’était pas avec eux lorsque Jésus vint.
25 Les autres disciples lui dirent donc : "Nous avons vu le Seigneur !" Mais il leur répondit : "Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n’enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n’enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas !"
26 Or huit jours plus tard, les disciples étaient à nouveau réunis dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vint, toutes portes verrouillées, il se tint au milieu d’eux et leur dit : "La paix soit avec vous."
27 Ensuite il dit à Thomas : "Avance ton doigt ici et regarde mes mains; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d’être incrédule et deviens un homme de foi."
28 Thomas lui répondit : "Mon Seigneur et mon Dieu."
29 Jésus lui dit : "Parce que tu m’as vu, tu as cru; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru."
30 Jésus a opéré sous les yeux de ses disciples bien d’autres signes qui ne sont pas rapportés dans ce livre.
31 Ceux-ci l’ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom.

*

Poursuivons nos paraboles entomologiques de la semaine dernière, pour illustrer aujourd’hui deux choses : à la fois le thème de la résurrection dans la vie des disciples et celui de la peur, de la crainte qui les hante.

Certains papillons, en présentant de fortes ressemblances avec d'autres espèces, bénéficient d'une protection passive contre les prédateurs. Le naturaliste anglais Henry Walter Bates a étudié le mimétisme chez les papillons amazoniens durant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle. H.-W. Bates a donné son nom au mimétisme dit "batésien", qui désigne le fait que ces papillons se cachent, en imitant ce qu’ils ne sont pas — prenant allure de prédateurs ou allure dégoûtante. Chez de nombreux papillons, la couleur des ailes joue ainsi un rôle dans la protection contre les prédateurs. Certaines espèces sont difficilement détectables dans leur environnement grâce aux motifs complexes qui ornent leurs ailes. Ils se cachent…

Comme pour les disciples, qui pourtant passés au stade de liberté, se cachent encore. « Par crainte des Judéens, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées ». Puis ils vont passer de la crainte (des Judéens, de la part de ces Galiléens : pas des juifs !) à la libération : « Jésus vint, il se tint au milieu d’eux et il leur dit : "La paix soit avec vous." »

De la crainte à la libération ; c’est-à-dire : à la Mission — « Jésus leur dit : "La paix soit avec vous. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie." » — Recevez l’Esprit Saint : et déliez ceux qui sont liés – cf. Mt 16, 19. Jésus souffla sur eux comme pour l’envol d’un papillon sortant de sa chrysalide. Souffle de l’Esprit…

*

« La paix soit avec vous » — cette parole annonce le comment du don de cette paix : par l’Esprit saint. S’ouvre la porte de la liberté à laquelle nous sommes invités à notre tour.

La liberté est une question de pardon. Je ne me rallie pas à une certaine traduction qui veut que Jésus disent aux Apôtres : « ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. » Comme si les Apôtres avaient pour mission de retenir captifs de leurs péchés certains de ceux à qui ils sont envoyés !

Les Apôtres sont envoyés pour communiquer la libération que Jésus vient de leur octroyer dans le don de l’Esprit saint. De la communiquer abondamment. Pas de la mégoter.

Il se trouve qu’une toute autre traduction de cette parole est possible : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis ». Ce qui correspond à l’équivalent chez Matthieu, « délier ». Voilà donc qui donne tout autre chose : remettre les péchés et les soumettre. Deux faces de la libération. Remettre les péchés, c’est pardonner, soumettre les péchés, c’est permettre de les dominer.

Être libéré du fruit du péché. Et cela est en rapport étroit avec le pardon. Souvenez-vous de l’épisode de Caïn. Je lis, au livre de la Genèse, ch. 4, v. 6-8 : « Le Seigneur dit à Caïn : "Pourquoi t’irrites-tu ? Et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas ? Si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. Mais toi, domine-le." Caïn parla à son frère Abel et, lorsqu’ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère et le tua. »

Le péché est tapi à ta porte… Mais toi, domine-le. On a lu la suite, Caïn ne l’a pas dominé. Caïn n’a pas reçu le pardon, la rémission de ses péchés. Il jalousait son frère. Il n’a pas reçu le pardon, l’élargissement de son cœur et la capacité de pardonner. Il n’a pas reçu la capacité de soumettre le péché et son fruit, à savoir ses péchés : le péché l’a vaincu, Caïn ne l’a pas dominé.

Et voici le fruit de l’Esprit saint, dans la promesse de Jésus aux Apôtres : « ceux pour qui vous remettez les péchés, ils leur ont été remis. Ceux pour qui vous les soumettez, ils leur ont été soumis ».

La puissance du péché, c’est la mort, affirme la Bible. Jésus a vaincu la mort. « Il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie. » Le Ressuscité qui a vaincu la mort a pouvoir sur tout. Il a pouvoir même sur le péché. Il ouvre même comme possible, l’impossible commandement donné à Caïn : « domine sur le péché ».

C’est cela, la liberté. Vos fautes vous sont pardonnées, l’Esprit saint vous les soumet. Jésus souffla sur eux. Les Apôtres libérés par l’Esprit deviennent, par leur liberté, libérateurs à leur tour. C’est la bonne nouvelle qui nous est à nouveau donnée. Jésus souffla sur eux : recevez l’Esprit saint. Percevons-nous son souffle aujourd’hui ?

Dans ce souffle est la paix que donne Jésus : la paix soit avec vous. La paix de se savoir pardonné. Pleinement pardonné : vos péchés vous sont remis, l’Esprit saint vous les soumet. Allez dans cette liberté. Vous n’avez pas même à vous venger pour quelque obscur désir ou jalousie, comme Caïn qui a été par là dominé. Vous n’avez que la liberté de vous savoir pardonnés, de savoir par là octroyer le pardon à votre tour. Le péché vous est soumis par l’Esprit saint.

C’est pourquoi l’Esprit saint prie en nous : Abba, Notre Père, pour l’accomplissement de cette demande : « pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Non pas que le pardon que nous octroyons soit la condition de notre propre pardon ! Mais la liberté qui est dans le fait d’être pardonnés nous libère du poids d’avoir à ne pas pardonner. Nous voilà donc devant le Christ ressuscité présent au milieu de nous, soufflant sur nous l’Esprit : recevez l’Esprit saint.

*

Son geste est un signe, qui utilise le double sens du mot : souffle et esprit. L’Esprit qui est comme le vent, que l’on ne « voit », que l’on ne « sent » qu’à ses effets — ou plutôt dont ne voit, ne sent, que les effets. Comme pour une nouvelle création : Genèse 2, 7 : « Le Seigneur Dieu prit de la poussière du sol et en façonna un être humain. Puis il lui insuffla dans les narines le souffle de vie, et l’être humain devint vivant. »

« Tu envoies ton souffle, ils sont créés, et tu renouvelles la surface du sol, » dit le Psaume 104 (v. 30). Dieu donne la vie à l’être humain en « insufflant dans ses narines le souffle de vie » — c’est-à-dire l’Esprit de vie. Jésus reprend le geste du récit de la Genèse à son compte : il met en place une nouvelle création : il donne tout à nouveau l’Esprit de Dieu.

De même qu’il a vécu lui-même dans la vérité de l’Esprit qui l’a animé, la nouvelle création, la création menée à son accomplissement comme monde de la résurrection, est animée de la vie de l’Esprit. Cela commence par notre envoi, notre mission — Jean 20, 21 : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » C’est par nous que le projet de la création est appelé à être accompli. Jésus nous passe le relais en nous donnant l’Esprit du Père qui l’a animé : « comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie ».

*

Thomas, lui, n’était pas là. Ils disent avoir rencontré le Ressuscité. Mais y a-t-il un rapport entre ce qu’ils ont cru et le Crucifié ? C’est cela que Thomas veut savoir.

Ce sont les libellules qui illustrent la réponse qu’obtient Thomas…

Les libellules déposent leurs œufs dans l'eau, sur la tige des plantes aquatiques ; d'autres, notamment des "demoiselles", incisent la tige des plantes à la surface de l'eau ou sous l'eau et y déposent des œufs. Dans toutes les espèces, les œufs donnent des larves aquatiques, qui peuvent subir une quinzaine de mues avant la métamorphose, donnant la forme adulte. Parce que les larves ressemblent beaucoup aux adultes (mis à part les ailes et le mode de vie), la métamorphose est dite "incomplète" : en d’autres termes, c'est bien le même insecte.

Comme pour les disciples le temps auprès de Jésus… Puis il est cloué. Et Thomas croit avant même de toucher les plaies du Ressuscité. Plaies dans les mains et le côté — avant et après résurrection… Bref, c’est bien le même, en d’autres termes : la vie de résurrection, la libération de toute crainte peut intervenir dès ce côté-ci du ciel.

*

Cela s’est passé « huit jours plus tard » que le premier dimanche de Pâques, la première partie de notre texte nous l’a rappelé : « Ce même jour qui était le premier de la semaine » ; « Huit jours plus tard, les disciples étaient à nouveau réunis » : ainsi commence la deuxième partie du texte celle où apparaît Thomas.

Dimanche de culte, les deux fois : les deux premiers dimanches de culte ; et cela vaut pour la suite, pour nous. Comme pour toutes les autres rencontre, le Christ est présent ; une présence alors visible, provisoirement ; une présence désormais invisible. Ou : la seule visibilité est celle des sacrements : voir et toucher… C’est cela qu’enseigne l’épisode de Thomas. "Mon Seigneur et mon Dieu", confesse-t-il alors.

"La paix soit avec vous", a dit Jésus pour la troisième fois, pour nous, parole de notre liberté.


RP
Poitiers, 7.04.13


dimanche 31 mars 2013

Il est ressuscité !



Photograph: Joe Klamar/AFP/Getty Image (via 24 hours in pictures | News | guardian.co.uk)

Actes 10.34-43 ; Psaume 118, 1-4 & 16-23 ; 1 Corinthiens 5.6-8 ; Jean 20.1-9

Jean 20, 1-10
1 Le premier jour de la semaine, à l’aube, alors qu’il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée du tombeau.
2 Elle court, rejoint Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : "On a enlevé du tombeau le Seigneur, et nous ne savons pas où on l’a mis."
3 Alors Pierre sortit, ainsi que l’autre disciple, et ils allèrent au tombeau.
4 Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau.
5 Il se penche et voit les bandelettes qui étaient posées là. Toutefois il n’entra pas.
6 Arrive, à son tour, Simon-Pierre qui le suivait ; il entre dans le tombeau et considère les bandelettes posées là
7 et le linge qui avait recouvert la tête ; celui-ci n’avait pas été déposé avec les bandelettes, mais il était roulé à part, dans un autre endroit.
8 C’est alors que l’autre disciple, celui qui était arrivé le premier, entra à son tour dans le tombeau ; il vit et il crut.
9 En effet, ils n’avaient pas encore compris l’Ecriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts.
10 Après quoi, les disciples s’en retournèrent chez eux.

*

La science nous dit : la résurrection est impossible. Elle a raison : la résurrection n'est pas du domaine de ce qui est reproductible en laboratoire. Ce que constate Marie de Magdala est d'un tout autre ordre que celui auquel accède la science, tout comme ce que croit l'autre disciple. Ici on entre dans l’impossible. Notre science s'arrête donc, comme le disciple à l'entrée du tombeau. Ici, notre raison n'a accès qu'à des paraboles, comme autant de bandelettes. Donnons-lui donc d'abord une parabole : une chenille peut-elle voler ? Non évidemment. Écoutez l’histoire de la chenille :

Les femelles papillons pondent des œufs — de quelques œufs à plusieurs milliers selon les espèces. Lorsque les chenilles éclosent, elles commencent par manger la coquille de leur œuf. Ensuite, elles sont herbivores, pour la plupart, parfois spécialisées dans la consommation d'une plante bien précise. D’autres sont carnivores. Leur corps est mou, cylindrique et possède cinq paires de fausses pattes outre les trois paires de vraies pattes situées sur le thorax. Elles continuent de muer avant de passer au stade de nymphe ou chrysalide. Rien à voir, apparemment, avec le papillon.
Les chenilles subissent une métamorphose complète et leur cycle de vie comporte trois stades : l'œuf, la chenille, la chrysalide, plus un quatrième stade, le papillon
Concernant les trois premiers stades, cela pourrait ressembler à l’homme : le stade fœtal, puis notre stade, puis la tombe. Fin. Ici, manquerait donc un stade. Pour la chenille en sa tombe nymphale, les choses bougent… puisqu’il y a le quatrième stade, papillon.
Les chenilles de papillons de nuit s'enroulent alors dans un cocon de soie — comme un linceul — soie sécrétée par des glandes dites séricigènes (c’est-à-dire des glandes à soie), qui sont une sorte de glandes salivaires. Les chenilles de papillons de jour, en revanche, ne construisent pas de cocon : la chrysalide reste à l'air libre.
La majorité des espèces passe l'hiver sous forme de chrysalide. Le développement est alors stoppé ; c'est la diapause. C’est comme une mort…
Pendant le stade nymphal, le stade de chrysalide, le corps se transforme totalement.
La chenille de papillon subit de profondes transformations anatomiques, notamment la formation des ailes, des antennes, de la trompe. C'est la métamorphose, dont le résultat est un papillon sous sa forme adulte (appelé par les spécialistes « imago »). Les ailes de l'adulte se déplient et il s’envole.

Belle parabole que nous donne la nature… La chenille était donc papillon ! Parabole seulement, comme celle du grain qui meurt pour germer. La résurrection est d’un tout autre ordre ! Contrairement à la chenille qui, dans sons cocon, n’est pas morte, entre la mort et la résurrection il y a mort réelle, le tombeau est bien un tombeau.

*

Mais poursuivons notre parabole. Qu’est-ce qui nous constitue, que sommes-nous en réalité ? Nous confondons aisément notre être avec notre enveloppe temporelle. Demandez si nos cheveux et ongles, par exemple, sont une partie de nous-même. Quelle réponse ? Réponse spontanée et irréfutable : oui, bien sûr !

Ah bon !? Quand je me coupe les cheveux ou les ongles, une partie de mon être part-elle à la poubelle avec les chutes ou les rognures ? Nouvelle réponse sans ambiguïté : non évidemment ! Voilà quoiqu’il en soit une illustration remarquable du propos de l’Apôtre Paul sur le dépouillement du vieil homme, comme il dit, ou de ce corps de mort, comme il dit aussi. Voilà donc une enveloppe temporelle dont nous nous dépouillons, déjà cheveu par cheveu, rognure par rognure ; une enveloppe, qui s’use de toute façon, qui se dégrade de jour en jour ; jusqu’au moment où il faudra la quitter comme un vêtement qui a fait son temps. Lorsqu’un ami s’est absenté après avoir coupé ses ongles, vais-je à sa recherche par la recherche de ses rognures d’ongle ? Non évidemment ! Il n’est pas ici.

C’est à peu près ce que constate Marie au dimanche de Pâques : il n’est pas ici. Et pour qu’on ne s’y trompe pas, le corps, effectivement, n’est pas là. Ce corps, cette enveloppe, qu’il a dépouillée à la croix. Il a dépouillé le corps temporel, provisoire, douloureux, et il s’est relevé d’entre les morts. Le fils de l’homme était donc un être éternel, comme la chenille était donc un papillon ! C’est là le nœud de la parabole : cet homme était donc le Fils éternel de Dieu.

Reste le tombeau vide ; et pour que cela soit bien clair, la pierre en a été roulée pour que nous n’y restions pas. Comme pour dire : la mission commence où demeurent les vôtres, les êtres humains, là où vous êtes envoyés, pas autour d’un tombeau. Cela rend surprenant que l’on ait développé le culte du tombeau vide. Cela pour s’entendre dire devant ce tombeau vide qu’il n’est pas là ! C’est ce que découvrent les uns après les autres les témoins de la résurrection : il n’est pas ici. Marie de Magdala, Pierre, l’autre disciple.

Allez chez vous, allez au bout du monde, dans la Cité terrestre, il vous y précède. Car ce qui vaut pour lui, et c’est là que son relèvement d’entre les morts est aussi un dévoilement, une révélation ; ce qui vaut pour lui, vaut, en lui, aussi pour nous.

« Vous êtes ressuscités avec le Christ. » Notre vrai être n’est pas dans nos rognures de corps, mais avec lui, à la droite de Dieu. Cela ne rend pas nos corps temporels insignifiants. Ils sont la manifestation visible de ce que nous sommes de façon cachée, en haut. Et le lieu de la solidarité. Le corps — lieu de solidarité — que le Christ s’est vu tisser dans le sein de la Vierge Marie manifeste dans notre temps ce qu’il est définitivement devant Dieu, et qui nous apparaît dans sa résurrection.

Il est un autre niveau de réalité, celui qui apparaît dans la résurrection. Or nous en sommes aussi, à notre tour de façon cachée. C’est à cet autre niveau qu’il nous faut entrer, et y fonder notre vie et notre comportement dans le provisoire, dans le corps d’un temps qui s’use.

*

La résurrection n’est point, pas plus que la métamorphose de la chrysalide, retour au passé, retour avant la mort, au temps d’avant. Vous connaissez, autre parabole, la tradition de la souris qui vient emporter la dent de lait qu’a perdue l’enfant. Au matin, la dent n’est plus là, remplacée par la promesse d’un lendemain plus grand. Avec un signe, déposé à la place de la dent par la souris ; une cadeau comme signe qui, tel l’Ange du dimanche de Pâques, dit silencieusement à l’enfant : ne cherche plus avec ta dent, ton passé d’enfant est un peu mort cette nuit avec elle ; mais console-t-en par ce cadeau, et pars pour demain : ta vraie vie est cachée dans ton demain. Vains les combats à la recherche du passé, syndrome de Peter Pan, comme recherche d’un tombeau vide ! Autant de poursuites de dents définitivement emportées.

Lorsque au matin de Pâques, Marie et les deux disciples ont vu leur foi s’ouvrir, il leur faut quitter le tombeau vide, après cette série d’allers-retours, de l’étonnement à la foi, où les étapes de la prise de conscience de la réalité de la résurrection se croisent de l’un à l’autre, entre Marie, Pierre et l’autre disciple. Le chemin de la sanctification se dévoile comme étant celui de la prise de conscience de la réalité de la résurrection du Christ. Ici, c’est Dieu lui-même qui donne le signe qui ouvre définitivement les cieux.

Alors désormais, vous êtes morts avec Jésus et ressuscités avec lui. Ni cadavre au tombeau, ni nostalgie, dans l’imaginaire d’un passé qui ne reviendra pas. « Votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire » (Col 3, 3). C’est à ce niveau de réalité-là qu’est notre vrai être. Vivre de la source de Pâques, le Christ de la résurrection, pour marcher sur les routes du provisoire.

Que Dieu nous donne aujourd’hui de percevoir la présence du Ressuscité, et d’en concevoir le bonheur qu’ont connu les premiers témoins. Et puisqu’on ne reste pas là où le Christ vivant n’est plus, d’aller vers nos aujourd’hui où nous précède le Ressuscité.


RP
Poitiers, Pâques, 31.03.13


vendredi 29 mars 2013

"Méprisé et abandonné des hommes"




Ésaïe 52.13-53.12 ; Psaume 150 ; Hébreux 4.14- 5.10 ; Jean 19.17-30

Ésaïe 53, 3
Méprisé et abandonné des hommes, Homme de douleur et habitué à la souffrance, Semblable à celui dont on détourne le visage, Nous l’avons dédaigné, nous n’avons fait de lui aucun cas.

Matthieu 27, 45-50
45 Depuis la sixième heure jusqu’à la neuvième, il y eut des ténèbres sur toute la terre.
46 Et vers la neuvième heure, Jésus s’écria d’une voix forte : Eli, Eli, lama sabachthani ? c’est-à-dire : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
47 Quelques-uns de ceux qui étaient là, l’ayant entendu, dirent : Il appelle Elie.
48 Et aussitôt l’un d’eux courut prendre une éponge, qu’il remplit de vinaigre, et, l’ayant fixée à un roseau, il lui donna à boire.
49 Mais les autres disaient : Laisse, voyons si Elie viendra le sauver.
50 Jésus poussa de nouveau un grand cri, et rendit l’esprit.

*

Des hommes crucifiés, selon la façon romaine de mettre à mort les non-citoyens. Crucifiés parmi des milliers d'autres. Et autant attitudes face à la même torture, face à la même mort.

*

Parmi ces crucifiés, Jésus, du fait des prétentions messianiques qu’on lui attribue, est en proie aux moqueries et aux sarcasmes de ses tortionnaires : on plaisante devant l'impuissance affichée, clouée, d'un supplicié qui revendique la capacité de sauver les hommes, mieux : la filiation divine ! Un homme qu’on a accusé de prétention à la royauté, et donc de subversion politique, d'insoumission aux Romains qui ont réduit son pays en sujétion. Et le voilà crucifié par ces mêmes Romains qu'il est censé renverser par le pouvoir de Dieu !

Situation est pour le moins humiliante pour le « Roi des Judéens », selon le motif affiché de sa condamnation, ainsi d'ailleurs que pour le peuple qu'il prétendrait libérer des Romains.

Et Dieu se tait. Un silence que Jésus répercute dans son cri terrible : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Dieu dans le silence, silence jusqu’au cœur de la prière de Jésus ! Dépouillement total qu’illustre de façon si frappante le retable d’Issenheim (cf. sculpture d'Adel Abdessemed / illustration). Jésus a rejoint l’humanité jusqu’en sa nudité. Toute l’humanité, déchirée et torturée. Figure du méprisé dessiné sous les traits du serviteur d’Ésaïe — « méprisé et abandonné des hommes ».

*

Élie Wiesel à Auschwitz, adolescent enfermé dans un camp — qui vient de comprendre que l'odeur atroce que dégage une sombre fumée,... est celle de ses parents, — assiste à la pendaison d'un jeune garçon « méprisé et abandonné des hommes ». Dieu demeure dans le silence. Une voix parmi les hommes derrière lui murmure douloureusement : « Où est notre Dieu maintenant ? » Elie Wiesel s'entend répondre intérieurement : « il est là, qui pend ! » François Mauriac y lit, dans sa préface au livre d'Elie Wiesel qui relate ces souvenirs, le visage du Christ. « Où est notre Dieu ? » — « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

*

Pour Jésus de même, le silence de Dieu est total, contrebalancé par les seuls sarcasmes : « Les brigands, crucifiés avec lui, l’insultaient de la même manière », nous dit le texte (Mt 27, 44). Les ténèbres sont totales. Abandonné des hommes, abandonné de Dieu même ! Au cœur des ténèbres les plus totales du plus total abandon ressenti par les hommes — « il y eut des ténèbres sur toute la terre ».

*

C’est là précisément, au milieu du chaos, des cris et des moqueries, que s'est esquissé un autre ordre, fragile, subtil : c'est là que Dieu se révèle. C'est là, là seulement qu'il ne peut qu'être. Là est la justice, fût-elle voilée dans les sarcasmes, couverte de crachats : là est la justice de Dieu. Là est sa puissance.


RP
Poitiers, St-Hilaire, Vendredi saint, 29.03.13


jeudi 28 mars 2013

De la Pâque au Jeudi saint




Exode 12, 1-14 ; Psaume 149 ; 1 Corinthiens 11, 23-26 ; Jean 13, 1-15

Exode 12, 1-14
1 Le Seigneur dit à Moïse et à Aaron dans le pays d’Egypte:
2 Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois ; il sera pour vous le premier des mois de l’année.
3 Parlez à toute l’assemblée d’Israël, et dites : Le dixième jour de ce mois, on prendra un agneau pour chaque famille, un agneau pour chaque maison.
4 Si la maison est trop peu nombreuse pour un agneau, on le prendra avec son plus proche voisin, selon le nombre des personnes ; vous compterez pour cet agneau d’après ce que chacun peut manger.
5 Ce sera un agneau sans défaut, mâle, âgé d’un an ; vous pourrez prendre un agneau ou un chevreau.
6 Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour de ce mois ; et toute l’assemblée d’Israël l’immolera entre les deux soirs.
7 On prendra de son sang, et on en mettra sur les deux poteaux et sur le linteau de la porte des maisons où on le mangera.
8 Cette même nuit, on en mangera la chair, rôtie au feu ; on la mangera avec des pains sans levain et des herbes amères.
9 Vous ne le mangerez point à demi cuit et bouilli dans l’eau ; mais il sera rôti au feu, avec la tête, les jambes et l’intérieur.
10 Vous n’en laisserez rien jusqu’au matin ; et, s’il en reste quelque chose le matin, vous le brûlerez au feu.
11 Quand vous le mangerez, vous aurez vos reins ceints, vos souliers aux pieds, et votre bâton à la main ; et vous le mangerez à la hâte. C’est la Pâque du Seigneur.
12 Cette nuit-là, je passerai dans le pays d’Egypte, et je frapperai tous les premiers-nés du pays d’Egypte, depuis les hommes jusqu’aux animaux, et j’exercerai des jugements contre tous les dieux de l’Egypte. Je suis le Seigneur.
13 Le sang vous servira de signe sur les maisons où vous serez ; je verrai le sang, et je passerai par-dessus vous, et il n’y aura point de plaie qui vous détruise, quand je frapperai le pays d’Egypte.
14 Vous conserverez le souvenir de ce jour, et vous le célébrerez par une fête en l’honneur du Seigneur ; vous le célébrerez comme une loi perpétuelle pour vos descendants.

*

« Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois ; il sera pour vous le premier des mois de l’année » : tout commence là.

Commémoration qui est aussi actualisation : c’est, chaque année, aujourd’hui, que cela se passe. Aujourd’hui, le jour de la libération. Être prêts, « les reins ceints, souliers aux pieds, bâton à la main, mangeant à la hâte », dans l’action de grâce pour ce que Dieu seul est le protecteur et le libérateur — « c’est la Pâque du Seigneur » — Pâque, Pessah en hébreu.

*

On entre dans le trajet biblique qui va de cette libération, aujourd’hui, jour de l’Exode, vers l’entrée en terre promise — de Josué au livre des Juges, jusqu’à l’instauration de la royauté de David, et à l’attente du Règne de Dieu.

La spécificité de la loi biblique, dont cette célébration de la Pâque fait partie, comme commandement, moment central — « vous célébrerez ce jour comme une loi perpétuelle pour vos descendants » — ; la spécificité de la loi donnée lors de l’Exode est que le législateur, Moïse, n’en est pas la source, comme la libération n’est pas le fruit de nos œuvres. Qu’il y ait des lois très proches de la loi biblique dans l’Antiquité est très connu : de Babylone avec le code d’Hammourabi, plus ancien que la loi biblique, à l’Égypte. Hammourabi est le donateur et le garant de son code. Même chose en Égypte avec les Pharaons. Mais ici, Dieu est le libérateur : c’est ce que la Pâque commémore et actualise.

Voilà donc une loi dont Moïse est le médiateur, mais dont il n’est ni l’auteur, ni le garant. Voilà la loi d’un Dieu qui est, lui seul, libérateur d’un peuple sans force.

C’est au point que la loi, donnée pour gérer la vie de la cité à naître, à mettre en place en terre promise, ne prévoit pas de dirigeant, pas de roi. La loi seule doit régir la vie du peuple : c’est ce qui se met d’abord en place, Ainsi, selon le livre des Juges, « il n’y avait pas de roi en Israël ». Et voilà que dès lors « chacun faisait ce qu’il voulait » : On n’observe pas la loi. Au point qu’on finit par souhaiter un roi, au grand dam du prophète Samuel, qui sait que c’est là une trahison du projet de l’Exode.

La célébration de la Pâque vient pourtant rappeler chaque année qui est le seul libérateur. C’est n’est pas un roi ! C’est Dieu, qui lui-même, rejeté — et manifestant une troublante humilité pour un Dieu ! —, a conseillé à Samuel de concéder au peuple l’intronisation d’un roi, Saül… qui finit par être rejeté, car comme Samuel avait prévenu, roi, il en vient à se croire au-dessus de la loi. Il est remplacé par David, qui lui, reconnaît la suzeraineté de la loi, dont il n’est pas la source — comme le rappelle chaque année la célébration du vrai libérateur, la célébration de la Pâque du Seigneur, « loi perpétuelle pour vos descendants. »

Ce sera la marque de la dynastie de David : l’observance de la loi — la loi souveraine, base d’une dynastie… qui en viendra elle-même à trahir. Dès lors le peuple plongera progressivement dans le chaos qui le mettra aux mains des tyrans étrangers et au bout du compte de Babylone, devenue dans la Bible la cité symbole du pouvoir oppresseur, répercussion de l’exil en Égypte.

Cela vaut actualité, l’exil et l’esclavage dans l’oubli de la loi, comme la libération. La nuit est à nouveau avancée, veille de la libération que commémore la Pâque.

*

Face à l’exil dans la nuit de tous nos esclavages, est la parole qui fonde la libération sur l’action de Dieu seul, pour le maintien de la liberté par l’écoute de sa parole seule. C’est cette libération qui est commémorée chaque année, et dont Dieu est l’auteur — selon le signe du sang —, lui qui règne par le don de la loi de la liberté, dans sa troublante humilité.

Liberté fondée sur l’action de Dieu seul, quand tout est perdu, quand le destructeur va répandre son ombre, quand la nuit s’est épaissie, qui ne laissera saufs que ceux qui se confient en leur Sauveur seul — le signe du sang, signe d’humilité…

Commémoration : c’est aujourd’hui la nuit de la croix, la nuit qui s’avance en ce soir du jeudi saint où Jésus, fils de David, commémore avec ses disciples, actualise la nuit de la sortie de l’esclavage, de la libération octroyée par Dieu seul — sous le signe du sang.

S’avance la Pâque de la libération de la mort, Pâque de la liberté et de la résurrection, jour d’une pureté toute nouvelle scellée dans le sang — signe du sang, signe d’humilité. Déjà, aujourd’hui, « vous êtes purs », a annoncé Jésus à ses disciples au soir du jeudi saint…


Jean 13 :
6 Il vint donc à Simon Pierre ; et Pierre lui dit : Toi, Seigneur, tu me laves les pieds !
7 Jésus lui répondit : Ce que je fais, tu ne le comprends pas maintenant, mais tu le comprendras bientôt. […]
10 Jésus lui dit : Celui qui est lavé n’a besoin que de se laver les pieds pour être entièrement pur ; et vous êtes purs […]
12 Après qu’il leur eut lavé les pieds, et qu’il eut pris ses vêtements, il se remit à table, et leur dit : Comprenez-vous ce que je vous ai fait ?
13 Vous, vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous avez raison, car je le suis.
14 Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres ;
15 car je vous ai donné l’exemple, afin que, vous aussi, vous fassiez comme moi j’ai fait pour vous.

*

Jusqu’à la mort, la mort la plus humble — humilité qui sera la marque de l’Eglise comme ce geste de Jésus en est le signe. Signe du sang : « Le sang vous servira de signe sur les maisons où vous serez ; je verrai le sang, et je passerai par-dessus vous, et il n’y aura point de plaie qui vous détruise ».

*

1 Corinthiens 11 :
23 Car j’ai reçu du Seigneur ce que je vous ai enseigné ; c’est que le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain,
24 et, après avoir rendu grâces, le rompit, et dit : Ceci est mon corps, qui est rompu pour vous ; faites ceci en mémoire de moi.
25 De même, après avoir soupé, il prit la coupe, et dit : Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang ; faites ceci en mémoire de moi toutes les fois que vous en boirez.
26 Car toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.


RP
Poitiers, Jeudi saint, 28.03.13


dimanche 24 mars 2013

De Souccoth à Rameaux




Ésaïe 50.4-7 ; Psaume 48 ; Philippiens 3.8-14 ; Luc 19.28-44

Luc 19, 28-40
28 Après avoir ainsi parlé, Jésus marcha devant la foule, pour monter à Jérusalem.
29 Lorsqu’il approcha de Bethphagé et de Béthanie, vers la montagne appelée montagne des oliviers, Jésus envoya deux de ses disciples,
30 en disant : Allez au village qui est en face ; quand vous y serez entrés, vous trouverez un ânon attaché, sur lequel aucun homme ne s’est jamais assis ; détachez-le, et amenez-le.
31 Si quelqu’un vous demande: Pourquoi le détachez-vous ? vous lui répondrez : Le Seigneur en a besoin.
32 Ceux qui étaient envoyés allèrent, et trouvèrent les choses comme Jésus leur avait dit.
33 Comme ils détachaient l’ânon, ses maîtres leur dirent : Pourquoi détachez-vous l’ânon ?
34 Ils répondirent : Le Seigneur en a besoin.
35 Et ils amenèrent à Jésus l’ânon, sur lequel ils jetèrent leurs vêtements, et firent monter Jésus.
36 Quand il fut en marche, les gens étendirent leurs vêtements sur le chemin.
37 Et lorsque déjà il approchait de Jérusalem, vers la descente de la montagne des oliviers, toute la multitude des disciples, saisie de joie, se mit à louer Dieu à haute voix pour tous les miracles qu’ils avaient vus.
38 Ils disaient : Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur ! Paix dans le ciel, et gloire dans les lieux très hauts !
39 Quelques pharisiens, du milieu de la foule, dirent à Jésus : Maître, reprends tes disciples.
40 Et il répondit : Je vous le dis, s’ils se taisent, les pierres crieront !

*

« Vous prendrez du fruit de beaux arbres, des branches de palmier, des rameaux de l'arbre touffu et des saules de rivière ; et vous vous réjouirez, en présence de l'Éternel votre Dieu, durant sept jours » (Lévitique 23, 40). Il s’agit de la fête de Soukkoth — la fête des Cabanes… Les rameaux agités aux cris de « Hosanna » — « donne le salut à présent » — pendant les jours de cette fête de Soukkoth, sont un bouquet de palmes et de feuillages.

Évidemment, notre fête de Rameaux évoque irrésistiblement cette fête de Soukkoth. Et ce n’est pas par hasard.

Sachant qu’on lit à Soukkoth le prophète Zacharie (chapitre 14, 1-21) qui annonce un temps où tous les peuples réunis contre Jérusalem seront finalement vaincus, l’évocation de la fête de Soukkoth comme préfiguration des jours du Messie où l’humanité entière reconnaîtra le Dieu vivant ; du jour où le Messie annoncé par ce même Zacharie (ch. 9, 9) arrivera sur un ânon, — cette évocation est donnée comme signe que l’on le reconnaît ce jour-là en Jésus.

La fête de Soukkoth célèbre un chemin de liberté dont Rameaux annonce aux disciples de Jésus qu’il arrive à son terme avec la terre promise, le Règne de Dieu, enfin en vue. Or la fête de Soukkoth — la fête des Cabanes —, est célébrée au début de l’automne… et pas au temps de la préparation de la Pâque !

*

Mais voilà que pour l’Évangile, tout se réorganise autour de la croix. Luc n’évoque d’ailleurs plus les Rameaux ! Le temps, pour les disciples, est comme brisé par un nouvel aujourd’hui de Dieu, aujourd’hui éternel. Le nœud du temps s’apprête à être dévoilé. On n’est pas encore à Pâques, après le dimanche de Pâques qui annonce la résurrection de toutes choses, quand l’histoire, qui se poursuit, s’avère être passée par la nuit de la croix. Mais ce pic de l’Histoire se dessine déjà, ce nouveau pivot du temps commence à se dresser.

… La croix : ce nouvel axe de toutes choses autour duquel se réorganise le temps, et donc le temps religieux qui, pour l’Église, place là cette fête de Rameaux.

Vous trouverez tout comme le dit Jésus, dit le texte : « répondez : Le Seigneur en a besoin ». Aujourd’hui, maintenant. Psaume 2, 7 : « Le Seigneur m’a dit : Tu es mon fils ! Je t’ai engendré aujourd’hui. » Et, Psaume 95, 7 : « Il est notre Dieu, Et nous sommes le peuple de son pâturage, Le troupeau que sa main conduit… Oh ! si vous pouviez écouter aujourd’hui sa voix ! » Aujourd’hui, tout de suite.

Aujourd’hui-même : dites : « Le Seigneur en a besoin » ; il renverra l’ânon, ici, tout de suite. Et en effet, les disciples sont partis et ont trouvé l’ânon comme Jésus l’avait dit. Ils le détachent. « Comme ils détachaient l’ânon, ses maîtres leur dirent : Pourquoi détachez-vous l’ânon ? » Eux leur répondirent comme Jésus l'avait dit : « le Seigneur en a besoin ».

Le nouvel axe du temps, avec son avant, cet épisode qui prépare l’ânon renvoyant au livre du prophète Zacharie annonçant le Messie, et son après, après Pâques, se dessine déjà. Notre temps liturgique, où Rameaux annonce Pâques, se présente comme le signe de cela.

Déjà se profile le mont des Oliviers (.v 37) et son jardin d’agonie de Jésus. Tout est en place pour accueillir celui qu’en ce jour on acclame comme le Messie annoncé par Zacharie. Tout est en place pour l’apparition de l’axe du monde, la croix, autour duquel se présente la nouveauté du Royaume du Prince de la paix, humble et monté sur un ânon.

« Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur ! Paix dans le ciel, et gloire dans les lieux très hauts ! » — entonne déjà la foule, qui ignore pour l’heure que ce nouvel axe du temps, qu’elle célèbre déjà, ce point fixe autour duquel pivote l’univers, apparaîtra dans quelques jours, demain, dans quelques heures, en fait déjà ici, tout de suite, comme une croix dressée vers le ciel.


RP
Poitiers, Rameaux, 24.03.13